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Gagner sa vie dans la nouvelle réalité postindustrielle

Suite de notre série de réflexions sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent, une adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

L’effondrement de la civilisation industrielle implique forcément que le travail et les façons de gagner sa vie telles que nous les connaissons actuellement n’existeront plus ou seront très différentes. On peut anticiper que l’économie informelle et souterraine connaîtra un grand essor. Très peu de personnes auront un emploi au sens où nous l’entendons aujourd’hui et survivre, pour la plupart des gens, sera un défi de chaque instant.

La pyramide de Maslow

D’après le travail de Maslow, dans la hiérarchie des besoins, la fondation de la pyramide est constituée des besoins de base, ceux qui nous permettent de survivre physiquement. En revanche, des besoins au sommet de la pyramide comme celui de trouver un sens à ce que l’on fait, ou faire quelque chose qui nous motive, ne peuvent être comblés qu’après avoir assuré la fondation, celle des besoins physiques immédiats.

Dans un environnement postindustriel, arriverons-nous jamais à dépasser la couche de fondation de la pyramide pour se hisser vers les niveaux supérieurs? Ma conviction est que nous consacrerons certes beaucoup d’efforts à notre survie, mais les questions de signification et de vocation ne seront pas pour autant hors-sujet. Par conséquent, on peut dès maintenant commencer à réfléchir au sens que l’on trouve à effectuer son travail actuel, car cette réflexion pourra être utile par la suite.

Pour autant, il ne faut pas s’imaginer pouvoir forcément exercer un métier qui réponde à nos aspirations; la résilience et la flexibilité seront les maîtres mots de la survie humaine dans le futur. Il faut donc s’atteler à acquérir un large éventail de compétences dès à présent : ainsi, on peut chercher à accomplir sa vocation tout en apprenant des compétences qui nous plaisent peu, mais s’avèreront utiles par la suite.

Gagner sa vie pour soi et sa communauté

Comment s’engager sur ce chemin? Plusieurs options existent, dont voici quelques exemples :

Dans ma ville de Boulder dans le Colorado, un groupe appelé Liberation Economics propose le concept de “communautés catalytiques”, de petits groupes dont les membres travaillent ensemble à apprendre les uns des autres pour mieux réaliser leur potentiel. En allant plus loin, on peut envisager que des groupes de personnes se préparant aux bouleversements à venir et partageant des intérêts communs s’unissent pour lancer des petites entreprises dont les biens et les services seront nécessaires dans une société post-industrielle.

Le mouvement de la Transition (réseau mondial, réseau québécois), lui, se concentre entre autres sur le réapprentissage de savoirs qui ont été oubliés lors du développement de la civilisation industrielle, mais qui pourraient redevenir nécessaires pour passer au travers de sa phase de déclin. Ainsi, des groupes de Transition à travers le monde offrent régulièrement des ateliers en permaculture[1], jardinage biologique, conservation et entreposage de nourriture, cueillette de plantes sauvages comestibles, phytothérapie, construction à base de paille, compostage, aide d’urgence, etc.

Un autre mécanisme qui connaîtra sans aucun doute un grand succès est celui des banques d’échange de temps. Quand on y pense, il s’agit là d’une forme de monnaie alternative; dans la plupart des cas, une heure du temps de chacun équivaut à une heure du temps de toute autre personne, quelle que soit l’activité. C’est un mécanisme simple mais fort utile pour chaque individu et pour sa communauté.

Quelques pistes pour poursuivre votre réflexion:

  • Quel travail exercez-vous actuellement? Est-ce ce à quoi vous vous sentez appelé-e à faire? Si oui, pourquoi? Si non, quelle est votre vraie vocation?
  • Comment vous préparez-vous à un monde dans lequel l’emploi, tel qu’on le connaît maintenant, pourrait ne plus exister? Quelles compétences avez-vous à offrir dans un monde postindustriel?
  • À quelles personnes rendez-vous service dans votre communauté? De quelles façons travaillez-vous à améliorer, soigner, embellir ou protéger celle-ci? Quels besoins de votre communauté vous appellent à vous impliquer pour les combler?

Adaptation et traduction du premier chapitre du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] La permaculture est une approche permettant de concevoir des habitats humains et des systèmes agricoles qui imitent les relations présentes dans l’écologie naturelle. Sur Ékopédia: lien.

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie II)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012. La première partie a été publiée la semaine dernière sur ce blogue.

Une alternative possible : les Villes en Transition et autres mouvements citoyens locaux

Qu’est-ce qu’une fin de vie digne?

Beaucoup de personnes âgées dans les pays industrialisés bénéficient de soins dernier cri qui leur permettent de prolonger leur existence de manière impressionnante, avec ou sans qualité de vie. Il existe maintenant des professionnels des soins au troisième âge et les maisons de retraite ont du personnel s’assurant de la santé et du bien-être des pensionnaires. Mais ce déploiement de moyens est-il pour autant ce que l’on peut faire de mieux pour nos aînés?

On peut en douter. En effet, si l’on prend l’exemple des maisons de retraite, c’est un défi que d’apporter un soutien personnalisé et respectueux de l’individu dans une institution. Le fait que beaucoup de personnes dépendantes soient concentrées dans le même endroit favorise le nivellement des approches : ainsi, on mettra parfois des protections à tous, même à ceux qui sont encore autonomes, par manque de temps pour emmener chacun aux toilettes. On observe souvent des soins impersonnels, voire des situations où le personnel discute devant les pensionnaires tout en les soignant, comme s’ils n’existaient pas. Il s’agit là non seulement d’un impératif de gestion, mais aussi d’une manière pour les employés de gérer la difficulté de côtoyer la mort tous les jours[1].

Que pourrait désirer chacun de nous, hormis la santé, pour ses vieux jours? Sans doute de ne pas être isolé de ceux qui sont « encore dans la vie »; se sentir utile également. Être considéré comme un individu à part entière, un citoyen, une personne qui a un passé, a eu des bonheurs, des malheurs, des amours et des défis professionnels, même si elle dépend maintenant de l’aide des autres. Être écouté aussi, et non vu comme un(e) éternel(le) radoteur(se). En fait, le mieux que l’on puisse souhaiter, c’est que les autres continuent à voir ce que nous sommes, plutôt que de s’arrêter aux apparences qui nous trahissent et se dégradent. En résumé, ce serait de continuer à faire partie, de plein droit, de la communauté.

Retrouver le sens de la communauté

Même si la décroissance signifiera la perte matérielle de nombreuses possibilités (comme les soins de haute technologie), elle pourrait aussi être l’occasion de revoir la place des personnes âgées dans nos sociétés industrielles, et ce pour le meilleur.

Face aux défis présents, de nombreux groupes essaient de favoriser une vie communautaire plus riche. Et si, plutôt que de cantonner nos aînés dans l’attente de la fin, ou bien leur rôle de consommateurs, les citoyens redonnaient aux aînés leur rôle de sages? Le mouvement des Villes en Transition par exemple, qui vise à améliorer la résilience d’une ville, d’un village ou d’un quartier, fait de « Honorer les aînés » l’une de ses douze étapes clés[2].

Comme on l’a vu, le fait que les plus vieux d’entre nous soient déjà passés par beaucoup d’épreuves peut être une source d’inspiration dans le futur. Il ne faut pas sous-estimer le profond impact qu’auront les bouleversements économiques et écologiques sur la psyché des individus : avant ils pensaient faire partie de sociétés fortes et riches – et en l’espace de quelques années des institutions clés se délitent, font faillite, et bien souvent les personnes se retrouvent livrées à elles-mêmes, car plus grand-chose ne fonctionne…

La communauté, et notamment l’apport des personnes âgées, seront déterminants pour traverser ces temps difficiles, même s’il faut se garder de donner au passé une image trop romantique et idéalisée. Les aînés ont beaucoup à nous apprendre sur des méthodes et des façons de voir qui aideront les jeunes générations et toute la collectivité à traverser les épreuves. Ainsi certains s’appliquent déjà à transmettre leur savoir faire à des artisan-e-s (tonnelier, souffleur de verre, dentellière)[3]. Beaucoup d’aînés peuvent aider d’autres personnes à apprendre des gestes simples, mais que nos sociétés ont en partie délaissés, les confiant à des professionnels : la cuisine, la couture, le bricolage, le jardinage. Mais essayer à tout prix de trouver une « utilité » aux plus vieux, n’est-ce pas retomber dans le piège actuel de la société consumériste et gestionnaire?

Face aux crises, la meilleure réponse est peut-être une inclusion totale des âges de la vie au sein de la communauté afin que personne n’ait à justifier de son existence. Cette inclusion peut se faire par le partage de l’expérience, des valeurs et des savoir-faire, l’échange de services… ou tout simplement par la présence de chacun, car une collectivité se bâtit grâce aux citoyens, quel que soit leur âge.

Accueil et soins aux personnes âgées

Plutôt que d’accueillir les aînés à contrecœur au sein des familles en dernier recours face aux difficultés financières ou de santé, pourquoi ne pas envisager des projets de vie intergénérationnels? De tels lieux permettraient aux générations de se côtoyer naturellement, alors qu’actuellement elles se retrouvent souvent séparées par leurs activités et par une conception des logements ne favorisant pas l’échange.

À l’échelle de la société, on pourrait imaginer une assurance-vieillesse garantissant, plutôt qu’un certain montant en argent, un toit et la nourriture, ainsi qu’un minimum de soins. Ce système pourrait s’appuyer sur les projets intergénérationnels pour prendre soin des aînés dans des structures à échelle humaine. Il serait possible de convertir des ensembles de maisons, ou des immeubles de condos, en habitats abritant plusieurs générations s’entraidant pour les activités de la vie quotidienne. Ce ne seraient pas forcément les personnes d’une même famille qui y vivraient : on pourrait concevoir ces habitats comme autant de mini communautés intentionnelles, des sortes de familles élargies choisies.

Alors qu’aujourd’hui on reconnaît que la médicalisation et la professionnalisation des soins aux personnes âgées induisent plusieurs travers, le retour de la communauté auprès de nos aînés pourrait ramener une humanité que les structures d’accueil institutionnelles peinent à créer. On pourrait ainsi imaginer que les équipes soignantes partagent leur savoir-faire, afin qu’une plus grande partie de la population soit mieux équipée pour faire face aux défis de la dernière partie de la vie.

L’auteur Jan Lundberg évoque d’ailleurs la possibilité de « tribus de soins »[4]. Cet Américain imagine des groupes de personnes qui se promettent de prendre soin les unes des autres lorsque viendra le temps de la dépendance. Ainsi ceux qui sont encore valides, voire travaillent encore, dédient une partie de leur temps libre à s’occuper du jardin de leur voisin, faire des courses pour lui, lui tenir compagnie… Avec l’attente que lorsque leur tour viendra, une nouvelle génération de « membres de la tribu » sera disponible pour prendre soin d’eux. Par ailleurs, une telle approche n’interdit pas d’avoir une couverture santé complémentaire pour les soins que ne peut assurer la tribu.

Dans une société en décroissance, on peut supposer que l’accès à l’hôpital deviendra plus limité. Ainsi, alors qu’aujourd’hui de nombreuses personnes y décèdent, peut-être que dans le futur on mourra davantage à la maison, entouré d’êtres et d’objets familiers. Jusqu’au 18e siècle environ, on mourait un peu à tous les âges. Aujourd’hui, les progrès de la médecine, de l’alimentation et de l’hygiène ont permis de réduire les décès prématurés et la vieillesse, assimilée à l’âge de la mort, a été reléguée en marge. Si les personnes âgées reviennent constituer une tranche à part entière de la société au sein de projets intergénérationnels ou de tribus de soins, on pourra se réhabituer à côtoyer l’ultime étape de la vie. Et ce pourrait être l’un des plus grands progrès amenés par un monde en décroissance.

Aller plus loin

Les initiatives citoyennes décrites plus haut visent à créer un monde meilleur dans les collectivités sans attendre que des lois soient votées dans ce sens. Toutefois, pour des sujets aussi fondamentaux qu’un vieillissement digne au sein de la société, il est nécessaire de soutenir les activités citoyennes par une réforme de notre projet de société appuyée par l’action politique. Pensons par exemple à l’instauration possible d’un revenu maximal – de quoi peut-on avoir besoin (vraiment besoin) au-delà d’un certain revenu, si la société assure la sécurité, les soins de santé et l’éducation de tous? Il est également indispensable de préserver, voire de bonifier, les programmes publics de revenu de la vieillesse. On mettra de cette façon moins d’emphase sur le placement individuel et davantage sur la répartition des richesses collectives.

De nombreuses autres mesures pourraient être mises de l’avant. Les citoyens-électeurs doivent se rendre compte des défis qui les attendent demain; ceci ira à l’encontre du discours rassurant prévoyant une croissance se poursuivant indéfiniment. Ils pourront ainsi exercer leur pouvoir démocratique pour exiger qu’une vision plus réaliste de l’avenir serve de base aux décisions importantes d’aujourd’hui.

 

Si tu ne sais plus où tu vas, regarde d’où tu viens.

Ce proverbe sénégalais est fort à propos: il appelle à recourir à la sagesse et l’expérience de ceux qui nous ont précédés dans une époque qui nous déconcerte. Même si les changements amenés par la fin du modèle économique et social que nous connaissons semblent intimidants et sombres, d’autres avant nous ont vécu des périodes de défis (guerres, crises économiques, grandes luttes sociales); ils y ont survécu et peuvent nous aider à replacer les événements dans leur perspective historique.

Cet article ne vise pas à couvrir l’intégralité d’un sujet si riche. Il se veut un point de départ, un ensemble de pistes qu’il nous faut, en tant que société, étoffer et explorer au plus vite. Sinon, l’enchaînement des événements se chargera de nous donner une réponse par défaut à la question du vieillissement – et nous risquons de ne pas l’aimer.

Remerciements : merci à Michel Durand, Diane Gariépy, Dominique Laroche, Pierre-Eric Leblanc, Pascal Lombart et Serge Mongeau pour leurs précieuses contributions à cet article.


[1] Le droit de vieillir –  Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz – 2000

[2] Manuel de Transition , De la dépendance au pétrole à la résilience locale – Rob Hopkins – 2010

[3] Métiers et Traditions – www.vieuxmetiers.ca

[4] Elder Care “insurance”, Health Care Tribe – Jan Lundberg, www.culturechange.org – 2002

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie I)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012.

Les pays industrialisés semblent arrivés à la croisée des chemins à bien des égards : fragilité économique persistante, poids écrasant des dettes, consommation de ressources insoutenable, globalisation faisant des difficultés de certains pays les problèmes de tous… Il semble inévitable que le monde entame une décroissance économique prochainement. Que réserve ce futur à certains des plus fragiles d’entre nous, à savoir les personnes âgées?

Que recèle le futur pour les personnes âgées ?

L’image des personnes âgées dans la société.

Beaucoup a été dit et écrit sur la « vague grise » qui commence à déferler sur les sociétés industrielles. Au Canada par exemple, les 65 ans et plus représentaient 13% de la population en 2005, et on estime que cette proportion passera à 25% ou plus en 2036[1]. Et pourtant…

Performance, vitesse, apparence représentent ce qui est important aujourd’hui dans nos sociétés de l’image. On a parlé de jeunisme, avec des produits, des messages marketing et un air du temps essentiellement dirigés vers les jeunes adultes, voire les adolescents – les autres générations étant invitées à vouloir les mêmes choses et à se rapprocher autant que possible d’une apparence jeune afin de rester « dans le coup ». Et comme les produits, les gens ont maintenant une date de péremption. En sont témoins les difficultés rencontrées par de nombreux travailleurs cherchant un emploi après 50 ans. Que dire alors de ceux, plus âgés, qui souhaitent ou doivent maintenir une activité professionnelle alors qu’ils sont censés se retirer du marché du travail! On les pense dépassés, on ne veut pas payer cher leurs compétences amassées au cours des années, ou on pense leur productivité insuffisante.

Si les aînés ont réussi à trouver grâce aux yeux du reste de la société, c’est bien souvent comme… consommateurs. Ainsi les Baby Boomers, qui seront peut être parmi les seuls ayant profité d’une retraite relativement dorée, sont vus comme une mine de revenus potentiels : loisirs, voyages, soins, cadeaux, nombreuses sont les façons de dépenser l’argent des plans publics ou privés de retraite. Bien entendu, ceci n’est pas à la portée de tous, et les seniors aux revenus les plus modestes ne peuvent se conformer à cette injonction qui leur redonnerait un peu de légitimité.

Beaucoup de sociétés non-occidentales font pourtant une meilleure place aux aînés, qui sont vus comme les dépositaires de la connaissance et de la sagesse. L’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ constatait : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Dans le monde industrialisé, nous semblons avoir perdu de vue cette précieuse ressource, occupés que nous sommes à s’adapter aux incessantes nouveautés. Dans un tel contexte, l’expérience de toute une vie, dont l’essentiel a été passé sans même connaître Internet, paraît peu pertinente. Ainsi, « lieu de toutes les ignorances, elle (la vieillesse) est le seul temps de la vie pour lequel les images négatives dominent. »[2]

Dans un monde en décroissance, il est probable que ce rythme insensé ralentisse. La plupart des citoyens se démèneront sans doute plus pour survivre que pour se payer le dernier gadget à la mode. Confrontés à des événements d’une ampleur sans précédent, les plus jeunes pourront demander à leurs grands-parents comment ils faisaient sans certains des conforts modernes – situations qui pourraient se produire à cause de la dislocation des réseaux d’échange et de financement habituels. Il faut espérer que l’on redécouvrira le respect à apporter à ceux qui ont été résilients par le passé, et ont survécu jusqu’à présent.

Il se pourrait donc que la décroissance imposée redore le blason des plus vieux, ceux que nous avons laissés sur le bord de la route car ils ne pouvaient plus suivre.

Le rôle des personnes âgées – repos ou travail?

Le 20ème siècle a vu la mise en place de systèmes publics de retraite dans de nombreux pays industrialisés, permettant aux retraités de vivre dignement leurs 5 ou 10 dernières années[3]. Aujourd’hui, avec le vieillissement d’une plus grande partie de la population, l’allongement de la durée de vie et la récente période d’instabilité financière, beaucoup de programmes de retraite se retrouvent dans une situation précaire. Ainsi, on peut se demander si le modèle actuel va perdurer longtemps : faut-il dire adieu à la retraite à 60 ou 65 ans.

Cette idée fait déjà son chemin: selon un sondage récent, seuls un tiers des Canadiens pensent ne plus travailler après 65 ans. S’agit-il d’un choix? En fait, 61% de ceux qui se voient continuer à travailler disent qu’ils le feraient par obligation, et cette proportion atteint 73% chez ceux qui gagnent moins de $50,000 par an[4]. La situation financière de bien des retraités n’est pas enviable. Alors qu’on pourrait penser que la vieillesse est un temps où l’on a fini de payer ses dettes, on constate que la proportion des aînés endettés a plus que doublé depuis 1993. Et malheureusement de plus en plus d’entre eux recourent à la faillite[5]. Dans ce contexte, la favorisation de l’épargne privée pour les vieux jours (tendance par exemple observée depuis les années 1980 au Canada) ne peut constituer une solution satisfaisante pour les nombreux citoyens ayant déjà à peine les moyens de vivre durant leurs années d’activité professionnelle.

Qu’en sera-t-il à la fin de l’ère de la croissance économique au long cours? Ce qui constitue la base des régimes de retraite privés (soit les placements en actions et obligations) sera gravement compromis par les difficultés économiques. Par ailleurs, les plans publics de retraite prélèvent des cotisations sur les actifs actuels pour les verser aux retraités actuels. Dans un contexte de crises et de hausse du chômage, cette source de financement sera elle aussi mise à mal. Par conséquent, il est probable qu’une partie des revenus sur lesquels comptent les travailleurs d’aujourd’hui ne se matérialise jamais.

Travailler dans ses dernières années d’accord, mais est-ce que ce sera faisable? La préservation de la santé physique et mentale sera, on le voit, plus importante que jamais. Par ailleurs, les aînés auront-ils des occasions d’emploi? Certes, on parle de pénurie possible de main-d’œuvre due au départ à la retraite des baby-boomers; mais c’est ignorer les effets de la décélération de l’activité économique. Dans les secteurs qui pourraient embaucher, comme l’agriculture par exemple à cause de la difficulté de maintenir le taux de mécanisation actuel (carburants bien plus chers), il sera plus difficile aux aînés de faire valoir leur apport car ils seront en concurrence avec des travailleurs plus vigoureux.

Il pourrait toutefois être trompeur d’analyser les perspectives économiques futures des plus âgés en utilisant la conception actuelle de ce qu’est le travail. Alors que la machine économique s’effritera ou s’effondrera, l’économie informelle devrait connaître un bel essor. Petits boulots, micro-entreprises, réseaux d’entraide et monnaies alternatives pourraient foisonner; l’économie domestique prendra une nouvelle importance. On essaiera de subvenir davantage à ses besoins par le jardinage, l’offre de petits services… et les aînés pourraient trouver là une foule de choses à faire pour se rendre « utiles ». Après tout, par le passé les personnes âgées résidaient avec les plus jeunes et rendaient de nombreux services qui aidaient à faire tourner la maisonnée.

On peut voir des prémisses de cette nouvelle cohabitation des générations depuis la crise de 2008. Aux États-Unis, les statistiques[6] suggèrent que les difficultés financières ont amené de plus en plus de familles à se « tasser » ensemble. Ainsi le foyer du futur pourrait être un composite intergénérationnel où chacun contribue à sa façon à la survie du groupe, malgré les défis.

Il ne faut pas avoir une vision idyllique d’une telle évolution. Veut-on devoir vivre avec ses parents ou beaux-parents, voire ses grands-parents? Au-delà des enjeux de la promiscuité, les plus jeunes pourraient reprocher aux aînés dans leur ensemble d’avoir perdu l’occasion de redresser la situation économique et environnementale à temps. Les générations X et suivantes, élevées dans une culture très individualiste, trouveront-elles même naturel de prendre soin de leurs parents? On estimait à la fin des années 1990 que 7% des personnes âgées vivant à domicile étaient victimes de maltraitance[7] – qu’en sera-t-il demain?

La question des soins dans une société vivant selon ses moyens

Dans une société en décroissance, les rentrées fiscales des gouvernements seront sans doute à la baisse, à la suite de la fermeture de nombreuses entreprises et de l’augmentation du chômage. Il faudra donc faire des choix déchirants, entre services gouvernementaux, infrastructures, éducation, … et aussi santé.

Les personnes âgées sont de grandes consommatrices de services de santé. Ainsi au Canada les dépenses totales de santé des personnes de 75 à 84 ans sont 6 fois plus élevées que celles des 45 ans et moins. On a par conséquent estimé que dans ce pays les dépenses de santé entre 2005 et 2026 augmenteront trois fois plus vite que la population totale, soit de 55%[8]. Une étude réalisée en France montre que si l’espérance de vie totale augmente, l’espérance de vie sans incapacité, elle, diminue, ce qui signifie que davantage d’années sont passées avec un handicap[9].

Ressources publiques en diminution, besoins en explosion: voilà un cocktail posant de très grands défis. Des questions fondamentales vont se poser – et se posent sans doute déjà parfois: à qui dédier les budgets de santé limités? Doit-on opérer une personne âgée, alors qu’avec le même équipement et personnel on peut soigner une plus jeune personne? Où tracer la limite entre ce que la société accepte de financer et ce qu’elle laisse à chacun le soin de payer? Pourra-t-on accepter qu’un patient refuse un traitement qui diminuera sa qualité de vie, mais lui permettra de ne plus recourir aux services hospitaliers?

Personne ne souhaite répondre à de telles questions. Selon les politiques futures des gouvernements, plusieurs scénarios sont possibles. Imaginons l’option « par défaut ». On accueillera les personnes âgées dans les hôpitaux, et le plus tôt possible on les dirigera vers leur domicile pour qu’elles terminent leur convalescence; plusieurs pourraient alors souffrir de complications qui ne seront pas correctement traitées. Les temps d’attente dans les urgences atteindront des proportions insupportables, et des patients pourraient mourir faute de soins rapides. Aura-t-on seulement les moyens de maintenir un service d’ambulances efficace? Peut-être que la privatisation des soins prendra une place très grande, face aux difficultés des autorités de financer des installations hospitalières modernes. Peut-être aura-t-on accès assez facilement à une première ligne de soins, mais pour avoir droit à certains examens et opérations plus coûteux, il faudra attendre fort longtemps, peut-être plusieurs années. On pourrait devoir prioriser les patients selon leur utilité perçue pour la société. Il est imaginable que plusieurs seniors préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de faire un parcours du combattant épuisant pour accéder aux soins.

Par petites touches, ce futur peu enviable existe déjà, au Canada par exemple. Ce qui vient d’être décrit ne fait qu’envisager la continuation des tendances actuelles. Il y a fort à parier, en tout cas, que les réseaux de soutien alternatifs seront mis à forte contribution. Ainsi, les aidants naturels prendront une place encore plus importante. Tel que mentionné plus haut, on réintégrera peut-être les personnes âgées dans la jeune famille parents-enfants pour des raisons de santé et / ou d’économies.

En tout cas, on peut faire l’hypothèse suivante : celle que la génération qui a actuellement 40-50 ans soit l’une des premières de l’époque moderne qui voit son espérance de vie diminuer plutôt qu’augmenter.

La semaine prochaine, nous envisagerons quelques pistes possibles pour permettre aux citoyens de vieillir dignement malgré les difficultés auxquelles notre société sera confrontée.


[1] Pour bien communiquer avec les aînés : Faits, conseils et idées – Agence de la Santé Publique du Canada – 2010
[2] Le droit de vieillir, Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz, 2000
[3] Doit-on réformer le régime de la Sécurité de la vieillesse? – Cyberpresse –01/02/2012
[4] Plus de cheveux blancs sur le marché du travail – Stéphanie Grammond, La Presse.ca – 22/02/2012
[5] La situation financière des aîné-e-s – IRIS –10/2011. 27% des aînés étaient endettés en 1993, contre 58% en 2010.
[6] More families, friends move in together –Lisa W. Buser, USA Today – 12/2010
[7] Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2010-2015 – Gouvernement du Québec
[8] The effects of the changing age structure on Households and Families to 2026 – Institut Vanier de la Famille – 2006
[9] Les Français vivent plus longtemps… mais en moins bonne santé – La Tribune – 19/04/2012

Pour faire avancer l’agriculture urbaine

À Montréal, et certainement dans plusieurs autres villes, on s’intéresse de plus en plus à l’agriculture urbaine sous ses diverses formes. Les raisons de cet intérêt sont multiples :

1) au plan environnemental, la production plus près de la consommation diminue les besoins en transport, alors que la multiplication des aires de culture contribue à diminuer les îlots de chaleur ;

2) au plan de la santé, l’implication dans le jardinage contribue à rendre plus active une population qui bouge de moins en moins, avec comme conséquence une augmentation des problèmes d’obésité. La consommation accrue de fruits et légumes plus frais constitue sans doute aussi un apport positif ;

3) au plan socio-économique, beaucoup de programmes d’agriculture urbaine permettent à des personnes économiquement défavorisées d’avoir accès à une plus grande quantité d’aliments sains.

C’est l’ensemble de ces motifs qui amène les diverses Initiatives de Transition à porter tant d’intérêt au développement de l’agriculture urbaine. Elles y trouvent en même temps un excellent moyen de stimuler l’esprit communautaire, qui est l’élément essentiel permettant de renforcer la capacité de résilience de la ville ou du quartier.

On parle beaucoup d’agriculture urbaine, mais les actions suivent-elles? Ainsi, les gens qui désirent obtenir une parcelle dans un jardin communautaire doivent s’inscrire sur de longues listes d’attente; je l’ai fait il y a cinq ans et j’attends toujours… Certains quartiers manquent désespérément d’espaces verts. Les dernières terres agricoles périurbaines disparaissent peu à peu, au profit de projets d’habitation.

Deux facteurs me semblent expliquer la difficulté de développement de l’agriculture urbaine : la spéculation foncière et le financement des villes.

 

La spéculation foncière

Année après année, la valeur des terrains augmente. L’achat de terrains constitue donc un excellent placement pour les spéculateurs ; mais leur appétit insatiable contribue en même temps à activer le marché et à faire augmenter les prix. Quand les pouvoirs publics veulent répondre à la demande citoyenne et ouvrir un nouveau parc, agrandir un jardin communautaire ou construire un centre communautaire, ils doivent consacrer à l’achat du terrain choisi des montants de plus en plus considérables,  ce qui les amène à limiter leurs ambitions ; la capacité de payer des contribuables a des limites…

 

Le financement des villes 

La plus grosse part des revenus des villes provient de l’impôt foncier. À Montréal par exemple, le pourcentage des revenus attribuable à l’impôt foncier s’établit à 88,7%. Pour maintenir au plus bas niveau le taux de l’impôt foncier tout en bouclant un budget en constante augmentation, les administrations municipales essaient d’élargir l’assiette fiscale en favorisant tous les investissements privés qui feront croître la valeur des propriétés. Quand une propriété privée revient à la ville pour taxes impayées, par exemple, on se hâte de la vendre pour y installer un autre payeur d’impôts. Si des citoyens présentent un projet qui demande à rendre public un espace privé et que d’autre part un entrepreneur propose d’y construire un édifice à bureau, un commerce ou des condominiums, la tentation est grande pour la ville de favoriser le projet privé.

Dans une telle perspective, il faut comprendre que nos projets de jardins collectifs ou communautaires soient jugés comme absolument non rentables. Au plan strictement économique et quand on ne tient compte que du court terme et des éléments facilement comptabilisables, c’est bien vrai. Mais à partir d’une vision plus globale, on arrive à une réalité différente. Développer les aires de jardinage constitue certainement un moyen important de diminuer les migrations vers la banlieue. C’est aussi, comme nous l’avons noté plus haut, un moyen d’améliorer la santé d’une partie de la population. Bien sûr, ce bénéfice n’a pas d’impact direct sur les finances municipales, mais plutôt au niveau provincial, responsable des services de santé. Quant aux effets sur l’environnement de la multiplication des espaces de jardinage, tous en bénéficient.

 

Pour que nous puissions arriver à développer nos villes pour en faire des endroits plus agréables à vivre et en même temps plus respectueux de l’environnement, il faudrait leur donner d’autres moyens économiques que ceux dont elles disposent actuellement. En premier lieu, mettre en marche des mesures pour faire cesser la spéculation foncière ; la meilleure façon d’y arriver serait de former des fiducies foncières, qui retirent du marché des terrains pour les consacrer à des fonctions collectives (réserves écologiques, parcs, jardins collectifs, logements sociaux…) ou à fonction sociale (coopératives de logement, de production ou artistiques). Les terrains administrés par une fiducie foncière peuvent être loués pour des périodes infinies mais pour des fonctions spécifiques et ils ne se retrouvent plus sur le marché. Les villes pourraient facilement utiliser les propriétés qu’elles saisissent pour non paiement de taxes à cette fin.  La multiplication de logements sociaux et de coopératives mettrait rapidement un frein à la spéculation immobilière.

Se loger est un besoin essentiel pour tous. Les Canadiens doivent consacrer une part de plus en plus importante de leurs revenus à leur logement, souvent au détriment d’autres besoins essentiels comme l’alimentation. Nos gouvernements devraient subventionner de façon plus importante les villes pour qu’elles développent leur parc de logements sociaux. Plus les villes recevront de subsides provinciaux ou fédéraux, moins elles compteront sur les impôts fonciers pour s’acquitter de leurs obligations. Les gouvernements ont un pouvoir de taxation beaucoup plus étendu que les villes ; ils pourraient augmenter de façon importante la taxe sur l’essence, précédant de quelques années les hausses inévitables en ce domaine ; ils hâteraient ainsi la conversion nécessaire dans nos moyens de transport.

L’intérêt pour l’agriculture urbaine ne doit pas être une mode passagère. Il faut trouver les moyens d’en appuyer les diverses formes pour qu’elle puisse le plus rapidement possible s’implanter solidement et devenir partie intégrante de l’habitat urbain.

La Transition : plus qu’un mouvement

Nous sommes quelques-uns au Québec à tenter d’y implanter le mouvement des Villes en Transition. Car nous avons compris que nos sociétés fondées sur une croissance économique constante sont à la veille de s’effondrer, et qu’il serait important de tout de suite commencer à se préparer à l’après-croissance. Mais nous devons constater que dans la population en général, ce genre d’idée n’avance pas très vite. Les initiatives de Transition que nous voudrions bien voir naître ne poussent pas spontanément. Peut-être faudrait-il chercher plus d’occasions de réfléchir à l’avenir.

Pour ma part, j’ai voulu saisir une occasion qui nous était fournie, dans mon quartier montréalais de Parc-Extension. En effet, devant la décision de l’Université de Montréal d’ouvrir un nouveau campus dans une ancienne gare de triage contiguë à quelques quartiers, la Ville de Montréal a décidé de procéder à une consultation de la population pour établir un Plan de développement urbain, économique et social, dans le but de voir quels réaménagements permettraient la meilleure adaptation à cet important développement dans le quartier. L’Office de consultation de Montréal a été chargé d’écouter les organisations et les individus qui voulaient donner leur avis sur le sujet. J’y ai présenté le mémoire suivant.

Mémoire

Avenir des secteurs Marconi-Alexandra, Atlantic, Beaumont, De Castelneau (PDUES)

Introduction

Je suis écrivain et éditeur. J’habite Parc-Extension depuis cinq ans ; je suis un des fondateurs du Comité citoyen de Parc-Extension et suis donc bien impliqué dans mon quartier, notamment dans les jardins collectifs.

Comme beaucoup d’autres citoyennes et citoyens, je me réjouis de cette occasion qui nous est fournie de réfléchir à notre organisation sociale et aux moyens de l’améliorer.

Comme plusieurs, je vois un bon nombre d’améliorations possibles à notre quartier. J’aimerais cependant que nos interventions tiennent compte d’un événement majeur qui surviendra dans un futur proche et que la plupart semblent vouloir nier, quand ils ne l’ignorent tout simplement pas. Je veux parler de la fin du pétrole à bas prix, qui bouleversera toute notre civilisation et en conséquence toutes nos vies. Mieux nous nous préparerons à cette éventualité, mieux nous nous en tirerons ; et à ce moment où nous nous apprêtons à réorienter certaines de nos actions dans nos quartiers, nous pouvons choisir de le faire en tenant compte d’un avenir qui s’annonce difficile, mais qui pourrait l’être moins si nous prenons les mesures adéquates.

La fin du pétrole à bas prix

Je suis un membre actif du Réseau Transition Québec, qui fait partie du mouvement mondial des Villes en Transition[1]. Depuis 2006 un peu partout dans le monde des citoyens s’organisent pour préparer leur communauté aux conséquences de l’augmentation dramatique du prix du pétrole. Notre mode de vie moderne est fondé sur un pétrole à très bas prix. Notre alimentation, nos déplacements, la fabrication de toutes nos commodités, la production d’électricité dans la plupart des pays, tout cela repose sur le pétrole. Or les réserves de pétrole facilement accessibles s’épuisent rapidement, alors que la demande continue à croître ; oui, il y a encore beaucoup de pétrole sur la Terre, dans les sables bitumineux, dans le schiste, au fond des mers, mais il est de plus en plus coûteux à extraire, avec d’importantes conséquences environnementales. Et très bientôt, beaucoup d’activités reposant sur le pétrole ne seront plus rentables et seront abandonnées.

Prenons par exemple l’agriculture, qui progressivement s’est industrialisée et mondialisée sous l’influence d’un petit groupe de multinationales. Cette agriculture repose sur l’utilisation massive d’engrais chimiques et de biocides faits en bonne partie à partir du pétrole, elle requiert des équipements motorisés roulant au pétrole, et ses produits doivent voyager de plus en plus loin, transportés ainsi grâce à un pétrole qui alimente les transports et réfrigère les contenants [2]. L’agriculture industrielle est beaucoup plus fragile qu’on le croit, et l’on se demande quand le coût du pétrole et les autres facteurs en jeu — les bouleversements climatiques, la diminution de surface arable, l’épuisement de la fertilité des sols — mèneront à son effondrement. Les conséquences de cette catastrophe sont faciles à prévoir. Déjà le coût des céréales a commencé à grimper dangereusement, provoquant des famines dans beaucoup de pays. Ici, nous pouvons nous attendre à une augmentation générale des coûts des aliments.

La fin du pétrole entraînera beaucoup d’autres conséquences : fermeture de maintes industries, chômage massif, etc. C’est pour se préparer à cet avenir que ne veulent pas voir nos dirigeants que des citoyens ont décidé de prendre les moyens pour diminuer leur dépendance au pétrole et rendre leur communauté « résiliente », c’est-à-dire capable de faire face aux difficultés annoncées. Il me semble qu’au moment où nous songeons à réaménager certaines portions de nos quartiers, nous pourrions le faire en envisageant lucidement l’avenir et donc en nous dotant de moyens qui nous conduiront à une transition moins douloureuse vers l’après pétrole. D’autant plus que les réaménagements souhaitables nous permettraient en même temps d’améliorer considérablement notre qualité de vie.

Les axes à développer

On indique dans le PDUES quelques orientations de développement et d’aménagement. Toutes les interventions devraient viser à assurer une plus grande résilience des quartiers touchés.

Le verdissement : certes, un quartier comme Parc-Extension a un grand besoin de verdissement, en particulier pour y éliminer les trop importants îlots de chaleur. Mais le verdissement peut se faire de diverses façons. Il serait souhaitable d’y arriver en réglant en même temps d’autres problèmes, et notamment en visant à augmenter la sécurité alimentaire de ses habitants, surtout les plus dépourvus qui seront les premiers touchés par l’augmentation du prix des aliments. En conséquence, un bonne partie des arbres qu’on projette de planter pourraient être des arbres fruitiers — pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers et peut-être même, à certains endroits, des pêchers — et des arbres qui donnent des noix — noyers cendrés, noisetiers,… Des vignes à raisin comestible dans les parcs… Tout cela pourrait être planté sur des lieux publics, mais aussi être offerts aux résidents qui ont l’espace nécessaire et qui pourraient voir à leur entretien. Les récoltes pourraient être offertes à tous ; mais aussi il serait possible de former un organisme de bénévoles qui feraient la récolte et la mettraient à la disposition des banques alimentaires. La pépinière que projette d’installer sur son terrain le nouveau campus de l’U de M devrait servir à préparer des arbres pour ce genre de projet. Pour les endroits où l’on prévoit aménager des parcs, chacun d’entre eux devrait avoir une partie réservée aux jardins collectifs ou communautaires. Il serait aussi important de voir à la promotion des potagers privés, dans les cours arrière ou avant des maisons.

Pour réaliser tout cela, il serait souhaitable que chaque arrondissement prévoie un budget pour la rémunération d’un(e) animateur (trice) en agriculture urbaine, sur le modèle de Villeray par exemple, pour assister les citoyens dans leurs projets, aider au verdissement des ruelles, donner des cours de jardinage, etc.

L’aide à la mobilité : l’automobile contribue de façon importante à la pollution, au réchauffement climatique, aux accidents, tout en nous conduisant à l’épuisement des réserves de pétrole. Mais en même temps elle est si bien intégrée dans notre civilisation qu’il devient difficile de l’attaquer de front. Il s’agit donc de s’organiser pour en rendre l’usage de moins en moins nécessaire, et par ailleurs de développer des alternatives attrayantes : des pistes cyclables sécuritaires et nombreuses, des rues piétonnes, des trottoirs assez larges avec des places de repos. Des passages qui évitent les longs détours. Des transports collectifs efficaces. Des stations de Communauto partout accessibles. Tout cela permettrait en même temps d’améliorer la santé de tous ceux là qui n’ont plus l’occasion de faire de l’activité physique.

Le logement : nos quartiers abritent beaucoup de logements insalubres. La Ville devrait intervenir énergiquement et au besoin exproprier les propriétaires récalcitrants, et en profiter pour créer des coopératives ou des projets communautaires à loyer modique. Il ne s’agit pas que de construire des logements adéquats, il faut aussi fournir aux divers groupes des services d’assistance technique et d’animation. Pour chaque projet collectif, bien sûr un espace de jardinage devrait être prévu, adjacent à l’habitat ou dans un lieu proche.

Les espaces publics : il faut multiplier les parcs, et les sites avec des tables de pique-nique. On pourrait aussi installer des colonnes Morris à plusieurs endroits stratégiques, pour informer la population des divers événements de la communauté. Dans certains lieux publics, il serait opportun d’organiser des marchés fermiers ouverts un jour par semaine pour permettre à la population un meilleur accès à des fruits et légumes frais locaux, en même temps que des contacts directs avec les fermiers.

En fait, tout ce qui peut contribuer à resserrer les liens communautaires est éminemment souhaitable, car c’est sur la solidarité, l’entraide et les divers réseaux communautaires que se construit la résilience.

L’économie : il est important d’aider au développement de petites entreprises qui sauront mieux résister aux bouleversements qu’entraînera la fin du pétrole à bas prix. L’artisanat, les ateliers de réparation, les friperies, de même que les diverses initiatives d’économie sociale entrent dans cette catégorie. Une aide précieuse pourrait être fournie aux artisans en convertissant une ancienne  usine du secteur en collectif autogéré.

Conclusion

Le PDUES nous fournit une occasion de dynamiser nos quartiers. Profitons-en pour envisager lucidement un avenir qui risque d’aggraver des situations déjà difficiles. Et favorisons les mesures qui s’édifient à partir de l’implication citoyenne, car c’est en resserrant nos liens communautaires que nous nous donnerons des quartiers résilients.

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Notes:

[1] Pour plus d’information, voir le site Transition Québec, ou le livre Manuel de transition, Rob Hopkins, Écosociété 2010.

[2]  Comme le note Laure Waridel dans son livre L’envers de l’assiette, chaque gramme de la nourriture que nous consommons a voyagé 2500 km en moyenne.

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Serge Mongeau est écrivain, co-fondateur des Éditions Écosociété, ainsi que du Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale. Il fait partie du comité du Réseau Transition Québec, qui vise à soutenir le développement des initiatives de Transition au Québec.