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Trouver la beauté malgré tout

Réflexion 18

Trouver de la beauté dans un monde brisé, c’est créer de la beauté dans le monde que nous trouvons.

Terry Tempest Williams

Dans un environnement en déclin, il est parfois difficile de trouver la beauté, en particulier dans les zones où existe beaucoup de dévastation ou de décomposition. Une grande partie de la nature a été ravagée par les humains ou les changements climatiques causés par l’homme. Selon l’endroit où l’on vit, il peut être difficile d’accéder à la beauté naturelle. Alors que dans le passé nous avons peut-être compté sur des promenades en forêt pour nous imprégner de beauté naturelle, ces forêts peuvent maintenant avoir disparu ou être gravement altérées. Nous sommes peut-être habitués à une chaîne sonore mélodieuse ou à une sortie régulière à des concerts symphoniques pour profiter d’une magnifique musique, ce qui ne sera pas possible à l’avenir. Films, pièces de théâtre et galeries d’art pourraient ne plus être accessibles dans un monde transformé. Nous ne pourrons plus compter sur la technologie pour accéder à la beauté.

Par conséquent, si nous voulons trouver et créer de la beauté, nous devrons abaisser nos attentes techno-enrichies et retourner à la façon la plus simple de le faire, des façons avec lesquelles nos ancêtres étaient intimement familiers. La recherche et la création de beauté peuvent être aussi simples que d’observer un brin d’herbe qui a percé le béton ou de regarder un moineau picorer minutieusement les morceaux de pain que nous avons lancés. Ou nous pouvons tenter l’expérience d’évider une branche ou une tige dans laquelle nous découperons des trous pour obtenir une flûte. La musique de merveilleux carillons à vent peut facilement être obtenue en fouillant toutes sortes de matériaux qui traînent simplement dans des tas de décombres.

À mesure que le monde devient plus hideux et encore plus brutal, savourer et créer de la beauté devient un acte sacré. Ce faisant, nous affirmons que les aspects les plus déplaisants de notre espèce et du monde extérieur n’ont pas le dernier mot, qu’une autre chose qui irradie davantage dans l’âme humaine prévaut toujours. Ce « quelque chose » est la capacité de révérer la beauté, naturelle ou autre. Une autre phrase de Terry Tempest Williams souligne encore notre relation avec la beauté et la relation de la beauté avec notre univers sacré : « Le monde est sacré. Nous sommes sacrés. Toute vie est sacrée. Les prières quotidiennes sont prononcées par les lèvres des vagues déferlantes, les murmures des graminées, le scintillement des feuilles. »


Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées sous la rubrique Carolyn Baker à raison d’une par semaine.


Vous pouvez vous procurer L’effondrement de Carolyn Baker, Éditions Écosociété dans toutes les bonnes librairies, ou en le commandant par la poste en envoyant un chèque de 14$ au nom de

Fondation Écho-logie
7011, ave Champagneur
Montréal (QC) H3N 2J6

Perdus sans la nature

Pierre RhabiJe veux traiter d’un sujet important, mais difficile: le fait que notre civilisation s’est littéralement coupée de ses racines. Nous vivons désormais, et de plus en plus, dans ce que l’agronome et philosophe Pierre Rhabi appelle « une civilisation hors-sol ». Et n’importe quel végétal, coupé de ses racines, ne peut pas vivre très longtemps.

Qu’est-ce à dire? L’être humain vit sur une petite planète Terre. Il est né, littéralement, du sol, ayant évolué des micro-organismes unicellulaires jusqu’aux grands primates, pour finalement devenir l’Homo sapiens (pas toujours sage!) que l’on connaît. C’est de la terre qu’il a depuis toujours tiré sa nourriture, de quoi se vêtir et se loger, les sources de ses premiers outils, les ressources nécessaires à sa locomotion. Ce sont les particularités du sol qu’il a apprivoisées, pour en faire son habitat et développer ses villages puis ses villes.

Comme on le voit, l’Homme n’a cessé d’évoluer, de « progresser ». Mais avec le risque de perdre de vue ses origines, de se laisser emporter, griser par ses avancées et par ses rêves. Et d’oublier ses racines essentielles que sont la Nature et la Terre, bref ce que l’on appelle maintenant l’Environnement, la Biosphère et que Pierre Rhabi symbolise par le « sol ».

Je sais que je vais avoir l’air terriblement « rétro »! Mais je me demande sérieusement si nous n’aurions pas avantage à revenir un peu en arrière, et à redécouvrir les forces et les sagesses d’il n’y a pas si longtemps (en gros, la première moitié de XXe siècle, avant l’emballement de la technologie et de la consommation).

Deux expériences récentes m’incitent à réfléchir à cette question : une visite à des amis qui ont un chalet au bord du fleuve dans Charlevoix et la tragédie ferroviaire à Lac Mégantic.

Habiter notre territoire

Nous vivons dans un pays immense : le Québec. Nous n’en occupons qu’une infime partie du territoire. Et même cette partie habitée risque sans cesse de rétrécir : une foule de petits villages sont menacés de fermeture, avec une population qui diminue au profit des grandes villes. Un rétrécissement du territoire qui, analogie symbolique frappante, se joue même au sens propre autant qu’au sens figuré : les changements climatiques accentuent fortement l’érosion des berges du St-Laurent. Cet ami a vu le terrain de son chalet grugé de plusieurs dizaines de pieds en quelques années, avec la disparition graduelle des glaces qui protégeaient les rivages et l’augmentation des tempêtes qui s’ajoutent à la force des marées. Ce qui l’a obligé à faire enrocher, au moins deux fois et de manière toujours plus lourde, le bord de son terrain. Et comme ces interventions sont littéralement hors de prix, il a fait enrocher mécaniquement 66 des 240 pieds de son terrain et il travaille, lentement mais méthodiquement, à construire lui-même, « au pic et à la pelle », les 174 pieds de mur de roche restants.

Ce travail physique exigeant, aussi bien en énergie qu’en temps, en sommes-nous, individuellement et collectivement, encore capables? Quand on songe qu’on trouve de moins en moins de Québécois (et de Canadiens) prêts à travailler pour cueillir les fruits et légumes et que nos producteurs maraîchers sont obligés de faire venir leurs travailleurs d’Amérique centrale, on peut fortement en douter!

Et pourtant, comment peut-on prétendre avoir un pays que nous ne sommes pas prêts à habiter (au niveau de son territoire) et à bâtir (au niveau du travail)? Les progrès (?) de la technologie nous ont certes facilité la vie, mais en nous rendant sans cesse plus dépendants et vulnérables (et donc moins libres et moins forts!) : nos machines ont remplacé nos muscles et notre résistance physique, nos médicaments nous ont rendus plus fragiles face aux microbes, aux virus et aux allergies multiples, l’électricité et l’électronique nous laissent complètement démunis quand elles nous abandonnent, l’abondance de la consommation et des services dans les grands centres nous rend incapables de survivre dans les petits villages ou les régions éloignées, et les énergies fossiles (pétrole, gaz naturel, charbon) ont tellement envahi notre mode de vie que nous sommes devenus incapables de nous en passer.

Tout cela est la conséquence directe d’une civilisation hors-sol, d’une manière de vivre qui a oublié ses origines et s’est coupée de son terreau essentiel.

Des communautés à taille humaine

L’autre exemple est ce qui vient de se produire à Lac Mégantic. Je veux parler ici de la remarquable réponse que la population de cette petite ville a apportée à cette terrible tragédie humaine et sociale. On a parlé avec raison et admiration de résilience, de solidarité, de courage et d’entraide. Non seulement au niveau de la ville mais de toute la région et, plus largement, de tout le Québec.

Je veux plaider ici qu’une telle réponse est largement proportionnelle à la dimension de la communauté humaine qui a été touchée. Je crois sincèrement que la même tragédie, qui se serait produite dans un quartier d’une grande ville, n’aurait très probablement pas suscité la même prise en charge collective et quasi spontanée qu’on a pu observer dans une petite ville et les villages environnants. Et même la solidarité qui est venue de partout s’exprime sans doute davantage à l’égard d’une communauté clairement identifiable qu’à celle d’un groupe humain beaucoup plus nombreux et anonyme.

Les communautés humaines sont essentielles pour le bonheur des individus et pour la prise en charge de leur propre destinée. Or les communautés humaines ont tendance à s’affaiblir ou à disparaître à mesure qu’elles grossissent pour devenir des masses, des populations ou des statistiques. Et la tendance lourde, depuis le début du XXe siècle, est partout sur la planète à l’exode rural en faveur des mégapoles. Défi redoutable pour l’avenir des communautés à taille humaine!

Je veux terminer cette réflexion par une référence à l’expérience que mène, depuis une quarantaine d’années, le petit royaume du Bhoutan : celle de remplacer l’indice économique jusqu’ici sacro-saint du Produit National Brut (PNB) par celui, plus holistique, du Bonheur National Brut (BNB). Ce n’est pas le lieu ici de décrire l’expérience, ses succès et ses défis : l’émission de Radio-Canada, Une heure sur terre, a présenté en février 2013 un excellent reportage d’une heure sur la question. De même, l’auteure Joan Chittister vient de publier ses réflexions (en anglais) suite à un séjour d’étude organisé en juin dans ce pays par la Global Peace Initiative of Women : pour elle, le BNB est appelé à interpeller de plus en plus notre modèle économique dominant.

Mais ce que je veux surtout signaler, en citant l’exemple du Bhoutan, c’est le lien étroit qui existe entre la taille humaine d’une collectivité (ici, un petit pays de moins d’un million d’habitants), son enracinement encore profond dans ses traditions (la culture du sol, la préservation de la culture) et la possibilité de modèles alternatifs viables pour l’avenir de l’humanité.

Pour reprendre l’intuition de François Cardinal, si nous n’arrivons pas à retrouver, de diverses manières, notre enracinement dans la nature, nous risquons fort d’être « perdus ».

 

1Emprunté au beau titre du livre de François Cardinal, Éditions Québec Amérique, 2010