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Image Une planète trop peuplée

Le banquet, les convives et les autres

Bien qu’il ne soit pas encore total, un consensus semble se dégager autour de l’idée que nous, les humains, consommons au-delà de ce que la Terre est en mesure de produire, et ce, au point de mettre en danger les mécanismes qui permettent l’existence humaine sur cette planète. En conséquence, bien des gens ont compris qu’il fallait diminuer notre consommation. Sans compter que, dans nos pays industrialisés, nous sommes de plus en plus nombreux à constater que notre fuite en avant dans la consommation ne contribue en rien à notre épanouissement, bien au contraire.

Mais le système capitaliste, qui repose sur une croissance économique illimitée et sur une augmentation incessante de la consommation, n’accepte pas ce diagnostic. Celles et ceux qui tirent profit de l’ordre mondial actuel (ou du désordre, devrait-on dire) ne veulent rien y modifier, cherchant plutôt des moyens de le faire perdurer sans opérer de changements véritables. Nombre de propositions du développement durable vont dans ce sens : inventer des automobiles qui ont moins d’effets nocifs sur le climat, trouver de nouvelles sources d’énergie pour remplacer le pétrole, se débarrasser du carbone en l’enfouissant au fond des mers, etc. Naïveté inquiétante, considérant que la société actuelle est en train de nous dépouiller de notre humanité en nous transformant en esclaves de la production aussi bien que de la consommation.

Beaucoup moins naïfs et sans doute plus dangereux sont les disciples de Malthus, qui font usage de la métaphore du banquet  pour défendre leurs idées populationnistes: de leur point de vue, il y a tout simplement trop de convives à la table et si nous voulons qu’il y ait assez de victuailles pour chacun, il convient tout simplement de diminuer le nombre d’« invités ». Pour eux, il est beaucoup plus facile de désigner un bouc émissaire sur lequel rejeter la responsabilité des problèmes du monde et la surpopulation ne pouvait mieux remplir ce rôle, en cette époque si soumise aux chiffres. Si un individu est responsable de tant de kilos de gaz à effet de serre, dix individus en produiront dix fois plus; et s’il y a trop de gaz à effet de serre, et bien il n’y a qu’à réduire le nombre d’individus sur Terre et le problème sera réglé! Comme si tous les individus se comportaient de la même façon…

Une planète trop peuplée? est un livre fort bien documenté qui déboulonne de façon remarquable ce mythe de la surpopulation. Il démontre clairement que, même si on cessait dès demain d’avoir des enfants, cela ne diminuerait d’aucune façon le réchauffement climatique. En conséquence, mettre tous nos efforts pour réduire la population n’est qu’un moyen de détourner notre attention des problèmes réels et, surtout, de retarder l’adoption de mesures concrètes pour y remédier.

La population mondiale vient d’atteindre les 7,2 milliards d’habitants. Sa croissance devrait se poursuivre pendant quelques années encore, avant de se stabiliser autour de 10 milliards peu après 2050. C’est presque uniquement le tiers-monde qui contribue à la croissance démographique. Et, selon les néomalthusiens, c’est sur ce plan qu’il faudrait agir. Certains populationnistes y vont de solutions radicales : cessons toute aide aux pays en développement, laissons la nature faire son œuvre et les tyrans jouer leur rôle. Évidemment, cela implique de fermer encore plus hermétiquement les frontières des pays riches aux déshérités de ce monde en quête d’un sort meilleur. D’autres suggèrent d’implanter des programmes massifs de contrôle des naissances dans les pays à forte croissance démographique; mais à leurs yeux, de tels programmes ne devraient pas reposer sur l’éducation, qui est trop coûteuse et qui met trop de temps à produire des résultats concrets. Dans ces circonstances, l’exemple de la Chine, avec ses méthodes autoritaires, en fait saliver plus d’un.

Mais… envisager de telles solutions n’est-il pas déjà un signe de notre déshumanisation? Quelle société se lancerait dans ce type d’actions et où s’arrêterait-on? Certes, le raisonnement qui les sous-tend peut sembler rationnel, mais ne sommes-nous que des cerveaux? À problème humain, il doit bien y avoir des solutions humaines…

En réalité, à ce fameux banquet, il y a à l’heure actuelle des gens qui ne mangent pas à leur faim et d’autres à qui l’on n’a même pas fait de place à la table. Pourquoi? Tout simplement parce qu’un petit groupe de convives s’est arrangé pour que tous les mets soient placés à un seul bout de la table, là où ils peuvent se goinfrer et gaspiller sans remords une bonne partie de ce qui est devant eux. Dans les pays industrialisés, on jette aux ordures des tonnes d’aliments; et les choix alimentaires comme la grande quantité de viande consommée monopolisent des ressources qui permettraient pourtant de nourrir un nombre beaucoup plus important d’individus. Également, les méthodes agricoles modernes, si elles permettent de cultiver de grandes surfaces en employant peu de main-d’œuvre, ne se comparent pas aux méthodes traditionnelles en termes de rendement à l’hectare. Avec une alimentation moins carnée et une agriculture plus intensive, nous pourrions en effet nourrir dès aujourd’hui plus de 10 milliards d’habitants.

La question de la surpopulation est importante pour la gauche, mais celle-ci est divisée sur le sujet. Même des gens de bonne volonté se laissent mystifier par les formules simplificatrices des Ehrlich et autres théoriciens du populationnisme. Du coup, ils se retrouvent dans le même camp que la droite qui, sous prétexte de protéger l’avenir de l’humanité, travaille au renforcement des inégalités dans le monde en continuant d’assassiner les populations les plus pauvres et en fermant de plus en plus hermétiquement les frontières des pays riches.

Ne cherchons pas : il n’y a pas d’autre moyen d’échapper aux catastrophes annoncées que de changer radicalement nos façons de vivre et toute notre organisation sociale. Cela permettra à toutes et tous d’avoir accès au minimum nécessaire pour mener une vie épanouissante, tout en respectant les limites imposées par la nature.