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Dépression capitaliste

Survivre à la dépression capitaliste

Nous vivons dans une société toxique pleine de gens toxiques. Même les personnes ayant les meilleurs sentiments – incluant nous-mêmes – ont été élevées dans l’ignorance, la désinformation. Nos modèles de bonheur sont faux, commandités, et utilisés pour vendre des produits. Les standards de relations typiques rendent normaux l’égoïsme, le contrôle et la manipulation. Pour la plupart des gens, il n’est plus possible de survivre sans se vendre, souvent de manière dégradante et écrasante pour leur esprit. Ceux qui souffrent de dépression ou de troubles mentaux ne sont en fait généralement pas anormaux; ils sont ceux qui demeurent douloureusement conscients de la réalité, incapables ou réticents à lui échapper par le consumérisme ou les médicaments.

Les « héros » d’aujourd’hui sont fabriqués, bidon, et sont seulement des marques à succès, utilisées pour faire la promotion d’autres marques. Les modèles que nous sommes encouragés à idolâtrer sont tous des gens riches qui sont connus pour des tendances superficielles, et non pour une quelconque qualité authentique de leur caractère ou pour leur contribution au monde. Nos égos sont développés, mais la compassion est de plus en plus découragée, et parfois même rendue illégale. Ceux qui possèdent beaucoup gardent un statut et un pouvoir supérieurs en s’assurant d’utiliser tous les moyens à leur disposition pour limiter et contrôler les autres. Pour ceux qui ne croient pas à ce constat: je suis désolé, mais le déni continuel et vigoureux de la vérité ne fait pas disparaître la réalité.

Donc au bout du compte, on recherche la reconnaissance et l’acceptation. Nous sommes juste des esclaves qui ont un confort moderne. Quiconque affirme autre chose ignore le fait que nous ne pouvons pas choisir de sortir de cette logique, à moins d’accepter la prison ou la mort. De nos jours la confiance en soi et une apparente force sont souvent obtenues en tuant toute empathie, intelligence ou conscience de ce qui nous entoure. Ceux qui résistent au renoncement à leur éthique – bien que ce soit la chose la plus difficile au monde à faire – sont vus, ironiquement, comme « faibles ». Ceux qui refusent de renoncer à la raison factuelle basée sur des preuves empiriques, la science et la justice sont étiquetés fauteurs de trouble, des ennemis de supposés « progrès » et « grandeur ».

C’est la vie. Tu peux te concentrer sur les chiots et les arcs-en-ciel, mais ça reste un bordel merdique qui nous agresse psychologiquement. Tu peux suspendre la réalité et t’engager dans un lavage de cerveau religieux ou te convaincre d’un but plus grand que toi, si c’est ton truc – ou peut-être as-tu subi l’agression de l’endoctrinement quand tu étais enfant, jusqu’à ne plus être capable de jugement critique. À la télévision, en politique, ou à travers des livres mythologiques et des croyances, toutes les « réponses » qui nous sont offertes sont des agendas artificiels créés par l’homme qui sont mis en oeuvre au profit de quelqu’un d’autre. C’est la pure vérité. Soit tu es un escroc, soit tu es celui qui se fait escroquer; psychopathe heureux ou souffrant sain d’esprit.

Le vrai secret pour survivre à la dépression capitaliste? Comprends le système. Attaque la cause. Canalise toute ta révolte. Même si c’est seulement parce que tu sais qu’abandonner aide la cruauté cupide et insensible à triompher. Si nous vendons nos âmes pour avancer, marchant sur les autres, nous devenons une partie du problème. Nous devenons alors la raison pour laquelle quelqu’un d’autre se sentira comme nous nous sentons en ce moment. Soit ce cercle de la haine se consume lui-même jusqu’à la destruction finale de l’humanité et de notre monde – soit nous rendons la civilisation à nouveau civilisée. De quel côté veux-tu être? On peut trouver un sens à nous approprier nos vies, et à les rendre vivables à nouveau.

Cet article a été publié par Michael A. Emero sur Films for Action. Michael est un activiste pour des causes sociales, écrivain, « geek » et musicien, vivant dans la région de Seattle, état de Washington. Traduit avec son aimable autorisation.

L’antiproductivisme, pour « chanter au présent » sans attendre demain

Cet article passe en revue l’ouvrage collectif L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche?

Le socialisme s’oppose au capitalisme ; mais au vu des problèmes environnementaux croissants, il doit aussi lutter contre le productivisme. Il ne s’agit pas seulement de mieux partager la richesse, il faut aussi s’interroger sur ce que l’on produit, sur la façon de le faire et sur les conséquences de cette production. Les nombreux auteurs de ce livre réfléchissent là-dessus. Je retiens la position de Paul Ariès, bien connu pour son engagement dans le mouvement de la décroissance, qui a publié en 2012 un livre intitulé Le socialisme gourmand (La Découverte), dans lequel il montrait comment la décroissance n’est pas synonyme de tristesse et de privation, bien au contraire. Il reprend ici ce thème :

Cette foi dans la naissance d’une nouvelle gauche antiproductiviste enfin optimiste, dans une objection de croissance amoureuse du « bien vivre » est fondée sur une bonne nouvelle : la planète est bien assez riche pour permettre à plus de sept milliards d’humains d’accéder, dès maintenant, au bien vivre.
[…] Il faut en finir à gauche avec toute idée de sacrifice, avec toute idée d’ascèse, de restriction, de punition. Nous devons laisser cela à la droite, à la gauche productiviste et à la décroissance bigote. Qui dit sacrifice dit en effet nécessairement appareil (idéologique et répressif) pour gérer ce sacrifice.
[…] Je ne crois plus aux lendemains qui chantent, car je veux chanter au présent.

Le livre est divisé en trois parties :
1. L’antiproductivisme en dépit du productivisme!
2. Radicalité de l’antiproductivisme?
3. Les horizons d’espérance de l’antiproductivisme.

Dans cette troisième partie, on présente des alternatives concrètes qui existent déjà : « Ce sont des chantiers pour déconstruire tous les murs qui aujourd’hui nous enferment dans le labyrinthe du productivisme. Ils ne ‘préfigurent’ pas l’avenir, ils le rendent simplement possible, ils créent des ‘situations’, ils favorisent une ‘architecture des choix’. » La présentation d’une de ces initiatives m’a particulièrement intéressé : « Les ‘Jeudis Veggies’ en Belgique : une inspiration pour nos projets antiproductivistes? », par Élodie Vieille-Blanchard.

Sa présentation commence par un encadré :

Quelques chiffres sur l’impact écologique de la production de viande

– Sur Terre, l’élevage est responsable de 18 pourcents des émissions de gaz à effet de serre, soit davantage que le secteur des transports (FAO 2006). Diminuer la production et la consommation de viande bovine permettrait de réduire les émissions de méthane, ce qui aurait un effet rapide en matière d’effet de serre, puisque ce gaz, au fort potentiel réchauffant, séjourne seulement 4 ans dans l’atmosphère (contre 15 à 200 ans pour le dioxyde de carbone).
– L’élevage mobilise 70 pourcents des surfaces agricoles sur Terre, pour la production d’aliments pour les animaux et pour le pâturage. Près de 40 pourcents des céréales produites sur Terre sont consommées par les animaux (FAO, 2006).
– La croissance de la consommation de viande implique une expansion rapide de la production de soja, principalement en Amérique du Sud. En Amazonie, l’élevage est responsable à 80 pourcents de la déforestation, à travers la production de soja et la mise en pâturage de zones forestières (Greenpeace, 2009).
– La production de viande est très consommatrice d’eau. On estime que la production d’un kilogramme de viande de bœuf nécessite 15 000 litres d’eau (Site Water-Footprint).

Mme Vieille-Blanchard raconte ensuite l’histoire de ces Jeudis-Veggies. Le tout a commencé par une conférence qu’a donnée le président du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) dans la ville de Gand (240 000 habitants) en août 2008, « dans laquelle il a fait valoir qu’en matière de lutte contre le changement climatique, il paraissait très pertinent d’agir sur les émissions de méthane, un gaz de réchauffement potentiellement 23 fois supérieur au dioxyde de carbone ». Après cette conférence, le mouvement EVA (Ethisch Vegetarisch Alternatief), qui fait la promotion de la diète Vegan, a convaincu un échevin de la ville de déclarer les jeudis « journées végétariennes ».

« Dans un premier temps, l’initiative était basée sur l’engagement personnel : six cents personnes sont venues au marché aux légumes signifier leur promesse de manger végétarien au moins une fois par semaine. Elles pouvaient s’appuyer sur une offre locale conséquente, préparée en amont par EVA : ce jour-là, 100 000 cartes végétariennes de la ville ont été distribuées par le biais d’un journal local, indiquant une centaine de restaurants offrant des options satisfaisantes. En octobre, la campagne s’est poursuivie dans les cantines scolaires, qui ont alors commencé à proposer des menus végétariens le jeudi… »

Cette dernière initiative a été accompagnée d’une intense campagne de sensibilisation et d’information des parents sur les effets du végétarisme sur la santé.
Les Jeudis ont connu un tel succès que le gouvernement de Belgique a décidé de financer le mouvement EVA, pour en étendre l’idée à tout le pays.

Voilà une manière d’agir concrète et facilement acceptable par la population, qui ne peut qu’avoir des effets positifs.

L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche? Ouvrage collectif sous la coordination de Michel Lepesant, Éd. Parangon, Lyon 2013

Notre essence quotidienne

Ce texte est d’abord paru dans L’Intérêt public, no 8, avril 2013.

Dans le règne animal, manger est toujours la préoccupation principale. Dans l’histoire humaine, ce fut longtemps aussi le cas et ce l’est encore pour une bonne partie des habitants de notre planète. À l’époque où nous étions des chasseurs-cueilleurs, toute la vie était orientée vers la quête de nourriture. S’il n’en avait pas été ainsi, la survie aurait été compromise. Avec la sédentarisation, les humains ont trouvé les moyens de contrôler la production de nourriture ; certains d’entre eux ont développé des techniques et des habiletés particulières pour le faire, si bien que progressivement, la majorité de la population est passée à d’autres activités. Surtout dans les pays occidentaux industrialisés, l’alimentation a suivi le modèle dominant et a été confiée à des entreprises de plus en plus gigantesques dans la production, la transformation et l’approvisionnement. Si bien que dans nos cités modernes, le lien est totalement brisé avec la nature, d’où proviennent nos aliments. Les gens ne savent plus comment est produit ce qu’ils mangent, par qui, dans quelles conditions ; de toute façon, ce qu’ils consomment s’éloigne de plus en plus de sa forme originelle, transformé par de multiples procédés physiques et chimiques.

Pour beaucoup de gens, l’alimentation est devenue une routine aussi nécessaire que le plein d’essence pour l’automobiliste. Manger est consommer des calories, du carburant qui nous permet de continuer à vivre et surtout à travailler. La médecine n’est pas étrangère à cette situation, elle qui décortique les aliments en divers nutriments qu’il faut consommer en doses bien mesurées.

Dans l’histoire humaine, manger a toujours été une fête, un moment de reconnaissance et de réjouissance, une occasion de partage et de rencontre. Aujourd’hui, ce n’est plus que dans de rares occasions qu’il en est encore ainsi. Nous vivons à l’ère des repas tout préparés en portions individuelles, avec les fours à micro-ondes qui permettent de les réchauffer à toute heure du jour. Finis les repas familiaux, les rencontres quotidiennes animées. On mange parce qu’il le faut, des aliments qui répondent plus aux impératifs de profit de ceux qui nous les vendent qu’à nos besoins nutritionnels, et qui en conséquence sont souvent loin de la diversité requise pour une saine alimentation, mais « enrichis » d’une foule de substances qui n’ont rien à voir avec nos besoins véritables.

Chez une marge croissante de la population, on sent un besoin de retrouver le vrai sens de l’alimentation. Établir un lien direct avec la nature en faisant pousser soi-même ses fruits et légumes, se rapprocher de celles et de ceux qui produisent nos aliments grâce aux marchés locaux ou à l’agriculture soutenue par la communauté (les paniers hebdomadaires), refuser les aliments dénaturés par les manipulations génétiques ou la chimie, s’inquiéter des conditions dans lesquelles travaillent celles et ceux qui produisent les aliments. Mais aussi retrouver la joie du partage, en multipliant les « pot lucks », les repas familiaux, les fêtes.

Il me semble que c’est là une façon de redonner un sens à nos communautés et de redécouvrir la vraie joie de vivre dont on s’est éloignés dans la frénésie de notre société de surconsommation.

Image Une planète trop peuplée

Le banquet, les convives et les autres

Bien qu’il ne soit pas encore total, un consensus semble se dégager autour de l’idée que nous, les humains, consommons au-delà de ce que la Terre est en mesure de produire, et ce, au point de mettre en danger les mécanismes qui permettent l’existence humaine sur cette planète. En conséquence, bien des gens ont compris qu’il fallait diminuer notre consommation. Sans compter que, dans nos pays industrialisés, nous sommes de plus en plus nombreux à constater que notre fuite en avant dans la consommation ne contribue en rien à notre épanouissement, bien au contraire.

Mais le système capitaliste, qui repose sur une croissance économique illimitée et sur une augmentation incessante de la consommation, n’accepte pas ce diagnostic. Celles et ceux qui tirent profit de l’ordre mondial actuel (ou du désordre, devrait-on dire) ne veulent rien y modifier, cherchant plutôt des moyens de le faire perdurer sans opérer de changements véritables. Nombre de propositions du développement durable vont dans ce sens : inventer des automobiles qui ont moins d’effets nocifs sur le climat, trouver de nouvelles sources d’énergie pour remplacer le pétrole, se débarrasser du carbone en l’enfouissant au fond des mers, etc. Naïveté inquiétante, considérant que la société actuelle est en train de nous dépouiller de notre humanité en nous transformant en esclaves de la production aussi bien que de la consommation.

Beaucoup moins naïfs et sans doute plus dangereux sont les disciples de Malthus, qui font usage de la métaphore du banquet  pour défendre leurs idées populationnistes: de leur point de vue, il y a tout simplement trop de convives à la table et si nous voulons qu’il y ait assez de victuailles pour chacun, il convient tout simplement de diminuer le nombre d’« invités ». Pour eux, il est beaucoup plus facile de désigner un bouc émissaire sur lequel rejeter la responsabilité des problèmes du monde et la surpopulation ne pouvait mieux remplir ce rôle, en cette époque si soumise aux chiffres. Si un individu est responsable de tant de kilos de gaz à effet de serre, dix individus en produiront dix fois plus; et s’il y a trop de gaz à effet de serre, et bien il n’y a qu’à réduire le nombre d’individus sur Terre et le problème sera réglé! Comme si tous les individus se comportaient de la même façon…

Une planète trop peuplée? est un livre fort bien documenté qui déboulonne de façon remarquable ce mythe de la surpopulation. Il démontre clairement que, même si on cessait dès demain d’avoir des enfants, cela ne diminuerait d’aucune façon le réchauffement climatique. En conséquence, mettre tous nos efforts pour réduire la population n’est qu’un moyen de détourner notre attention des problèmes réels et, surtout, de retarder l’adoption de mesures concrètes pour y remédier.

La population mondiale vient d’atteindre les 7,2 milliards d’habitants. Sa croissance devrait se poursuivre pendant quelques années encore, avant de se stabiliser autour de 10 milliards peu après 2050. C’est presque uniquement le tiers-monde qui contribue à la croissance démographique. Et, selon les néomalthusiens, c’est sur ce plan qu’il faudrait agir. Certains populationnistes y vont de solutions radicales : cessons toute aide aux pays en développement, laissons la nature faire son œuvre et les tyrans jouer leur rôle. Évidemment, cela implique de fermer encore plus hermétiquement les frontières des pays riches aux déshérités de ce monde en quête d’un sort meilleur. D’autres suggèrent d’implanter des programmes massifs de contrôle des naissances dans les pays à forte croissance démographique; mais à leurs yeux, de tels programmes ne devraient pas reposer sur l’éducation, qui est trop coûteuse et qui met trop de temps à produire des résultats concrets. Dans ces circonstances, l’exemple de la Chine, avec ses méthodes autoritaires, en fait saliver plus d’un.

Mais… envisager de telles solutions n’est-il pas déjà un signe de notre déshumanisation? Quelle société se lancerait dans ce type d’actions et où s’arrêterait-on? Certes, le raisonnement qui les sous-tend peut sembler rationnel, mais ne sommes-nous que des cerveaux? À problème humain, il doit bien y avoir des solutions humaines…

En réalité, à ce fameux banquet, il y a à l’heure actuelle des gens qui ne mangent pas à leur faim et d’autres à qui l’on n’a même pas fait de place à la table. Pourquoi? Tout simplement parce qu’un petit groupe de convives s’est arrangé pour que tous les mets soient placés à un seul bout de la table, là où ils peuvent se goinfrer et gaspiller sans remords une bonne partie de ce qui est devant eux. Dans les pays industrialisés, on jette aux ordures des tonnes d’aliments; et les choix alimentaires comme la grande quantité de viande consommée monopolisent des ressources qui permettraient pourtant de nourrir un nombre beaucoup plus important d’individus. Également, les méthodes agricoles modernes, si elles permettent de cultiver de grandes surfaces en employant peu de main-d’œuvre, ne se comparent pas aux méthodes traditionnelles en termes de rendement à l’hectare. Avec une alimentation moins carnée et une agriculture plus intensive, nous pourrions en effet nourrir dès aujourd’hui plus de 10 milliards d’habitants.

La question de la surpopulation est importante pour la gauche, mais celle-ci est divisée sur le sujet. Même des gens de bonne volonté se laissent mystifier par les formules simplificatrices des Ehrlich et autres théoriciens du populationnisme. Du coup, ils se retrouvent dans le même camp que la droite qui, sous prétexte de protéger l’avenir de l’humanité, travaille au renforcement des inégalités dans le monde en continuant d’assassiner les populations les plus pauvres et en fermant de plus en plus hermétiquement les frontières des pays riches.

Ne cherchons pas : il n’y a pas d’autre moyen d’échapper aux catastrophes annoncées que de changer radicalement nos façons de vivre et toute notre organisation sociale. Cela permettra à toutes et tous d’avoir accès au minimum nécessaire pour mener une vie épanouissante, tout en respectant les limites imposées par la nature.

Assez c’est assez

assezVoici la traduction d’un texte de Joshua Becker, fondateur du mouvement Becoming minimalist et principal animateur du blogue de même nom.

Publié en juillet 2014, ce texte résume bien ce qui est au cœur de la simplicité volontaire: la reconnaissance de la satiété, une denrée de plus en plus rare dans nos sociétés du « toujours plus » et de la fuite en avant…

La traduction est publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

« Rien n’est suffisant pour celui pour qui assez est trop peu. » (Épicure)

 

Assez est un concept libérateur et une réalité qui désencombre.

Ceux qui ont accumulé assez se retrouvent sans besoins. Il n’est plus nécessaire pour eux de chercher à avoir plus. Au contraire, ils vivent libres et contents.

La plupart d’entre nous sont mus par le désir de posséder assez de biens matériels. Cela est juste et bon : prendre soin de nous-mêmes et de notre famille est un but qui est justifiable.

À cause de ce désir, nous consacrons nos journées à obtenir plus de possessions terrestres, à la fois financières et matérielles.

Mais s’il n’y a rien de mal dans cette quête, je me demande si notre culture n’a pas, de manière involontaire, changé de cap, passant de la poursuite de l’assez à celle de l’excès. Car c’est un fait que la plupart d’entre nous possédons déjà assez :

Notre toit procure un abri à toute notre famille. Nos chambres sont meublées de manière à fournir de quoi s’asseoir et se coucher. Nos tiroirs sont remplis de vêtements. Nos armoires contiennent tout ce qu’il faut de serviettes et de draps. Nos garde-manger et nos congélateurs sont pleins de nourriture. Nos coffres à jouets sont remplis.

Nous avons déjà assez.

Malheureusement, nous vivons dans un monde qui redéfinit constamment cette notion du assez :

  • Il y a 50 ans, une maison de 1000 pieds carrés était considérée comme assez. Aujourd’hui, la moyenne des nouvelles maisons compte 2,300 pieds carrés; et malgré cela, 10% d’entre nous louons en plus de l’espace d’entreposage extérieur.
  • Il y a 30 ans, 1½ télévision par maison était considérée comme assez. Aujourd’hui, la moyenne des maisons américaines contient plus de télévisions qu’il y a de personnes. Et quand chaque pièce en contient une, l’industrie commence à redéfinir assez en termes de grandeur de l’écran et de qualité de l’image.
  • Il y a 15 ans, moins de la moitié des Américains adultes possédaient un téléphone cellulaire. Aujourd’hui, plus de 90% des adultes américains en possèdent un, et 70% des jeunes de plus de 12 ans.

Les publicitaires travaillent sans relâche à redéfinir ce qu’est assez. Dans une société basée sur la consommation, ils sont obligés de le faire.

Le but de la publicité est de remuer en nous l’idée que nous ne possédons pas encore assez. Les publicitaires travaillent pour modifier nos attitudes à l’égard de leurs produits ou services, les faisant passer de « c’est extravagant » à « je le désire », puis à « j’en ai besoin ».

Une fois qu’ils nous ont convaincus que nous en avons besoin, notre achat n’est qu’une question de temps. S’ils peuvent nous faire croire que nous n’aurons pas assez tant que nous ne posséderons pas leur produit, ils savent que nous allons nécessairement chercher à le posséder.

Notre définition du assez a été artificiellement modifiée par des groupes qui y ont intérêt. Et parce que notre nouvelle définition du assez demeure inassouvie, notre capacité de profiter de la liberté qu’assez procure est perdue.

Encore une fois, nous sommes maintenus esclaves de sa poursuite. Nous consacrons toujours plus de nos journées à gagner l’argent nécessaire à financer cette poursuite de toujours plus de biens matériels. Et tout ça, dans le but d’atteindre finalement cet assez.

Mais nous avons déjà assez. Une fois que nous nous sommes entraînés à reconnaître cette vérité, nous devenons libérés de cette poursuite du toujours plus, nous sommes affranchis des liens du mécontentement, et nous commençons à expérimenter la liberté véritable dans notre vie

Mieux encore, quand nous réalisons que nous avons déjà assez, nous devenons libres d’entreprendre des projets plus valables que l’accumulation de l’excès.

Sur le chemin de la frugalité

Cet article concerne l’ouvrage en anglais « Muddling Toward Frugality. A New Social Logic for a Sustainable World », de Warren Johnson (Easton Studio Press réédition 2010 (1978))

La thèse principale de ce livre est que notre mode de consommation actuel est incompatible avec la survie de l’humanité à long terme. Ou nous opérons des changements majeurs dans nos façons de vivre, ou nous attendons les catastrophes qui nous y obligeront. L’auteur croit en la première alternative, en faisant l’hypothèse que nous y parviendrons petit à petit, en changeant lentement nos façons de faire, en rampant, « muddling ». Mais pour ce faire, nous avons besoin de temps. Et selon lui, c’est possible  ; son livre est donc fondamentalement optimiste, et irréaliste par moments  ; car depuis la première version du livre, nous voyons que le problème du réchauffement climatique est beaucoup mieux documenté et que ses effets négatifs s’accélèrent  ; or Johnson compte beaucoup sur le charbon pour faire la transition énergétique, et les technologies actuelles ne nous permettent pas encore d’utiliser cette énergie sans production importante de gaz à effet de serre.

Tout de même, le livre ne manque pas d’intérêt. La société vers laquelle il faudrait aller serait fort décentralisée et plus frugale. Selon l’auteur, les gens prudents devraient déjà faire des choix qui vont dans ce sens :

—   si possible, aller vers des emplois dans des entreprises qui ne sont pas dépendantes de beaucoup d’énergie et de matières premières  ;

—   apprendre à travailler de ses mains, à bricoler, à faire soi-même ses réparations  ;

—   prendre des mesures pour diminuer sa consommation et ses dépenses, comme mieux isoler sa maison, avoir une plus petite auto, demeurer proche de son emploi et des services… Donc, remettre en question la vie en banlieue.

Comme il prévoit la fermeture de nombreuses entreprises et donc la raréfaction des emplois, Johnson croit qu’«à partir de maintenant, toute personne qui laisse un emploi régulier pour un autre qui le retire du marché du travail fera un cadeau à la société ».

Ce livre est très américanocentriste  ; mais il reconnaît en même temps la responsabilité des Etats-Unis et des autres puissances occidentales dans la crise environnementale et dans les inégalités du monde actuel. En particulier, il s’interroge sur les effets qu’ont pu avoir la diffusion de nos systèmes d’éducation ainsi que la mondialisation du commerce. Sa vision de l’avenir du tiers monde est très pessimiste  ; il va même jusqu’à écrire que « aussi cruel cela puisse-t-il sembler, la chose la plus souhaitable (‘merciful’) qui puisse arriver pourrait être une quelconque catastrophe qui surgirait rapidement dans la demi-douzaine et quelque de pays qui sont désespérément surpeuplés, une catastrophe qui diminuerait leur population sous leur niveau actuel, rendrait plus facile les choses aux survivants et encouragerait les gens à changer d’attitude vis-à-vis des familles nombreuses. » Petite consolation, Johnson reconnaît que nous aurions beaucoup à apprendre des pays « sous-développés » :

—   Leur économie fonctionne à partir de ressources locales. Et ils ont beaucoup moins besoin d’énergies fossiles pour répondre à leurs besoins.

—   Ils sont bien adaptés à leur environnement. Par exemple, même après des siècles d’exploitation de leurs terres, celles-ci conservent le plus souvent leur fertilité.

—   Ils sont décentralisés et fonctionnent souvent à petite échelle. (Il faut ici noter que ce modèle est en train de changer rapidement, avec l’évolution vers l’agriculture d’exportation et la migration des paysans vers les grandes villes.)

Au total, l’auteur est optimiste. Nous pouvons, si nous le voulons vraiment, nous ménager un futur meilleur. « Par-dessus tout,  cela peut être une bonne vie. En effet, nous échangerons les grandes réalisations d’une société technologique à grande échelle pour des modes de fonctionnement à une échelle plus humaine. Une fois encore nous participerons à la grande aventure humaine, au lieu d’en être séparés et de chercher à la manipuler comme si nous étions des dieux de la technologie. Nous regagnerons un degré de stabilité qui permettra l’approfondissement de la culture et l’enrichissement de vies vécues simplement. Par-dessus tout, nous aurons l’assurance de savoir que notre relation avec l’environnement est soutenable, et que la Terre est une vraie demeure pour nous. »

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Un dernier tour de piste

Très bientôt, de rutilants bolides tourneront en rond, se poursuivant sur le circuit de l’île Notre-Dame, leurs vrombissements réjouissant les spectateurs avides de pétaradantes accélérations, d’effluves d’essence et de pulpeuses hôtesses.
Vitesse, puissance, richesse et vedettes attireront encore une foule rêveuse se donnant l’illusion que, l’espace d’une fin de semaine, Montréal est « sur la carte » du jet set international.  Leurs tours de piste terminés, les multimillionnaires de la F1 remballeront leurs gros chars et partiront présenter leur cirque ailleurs, après bien sûr avoir empoché de somptueux bénéfices en bonne partie gracieuseté de fonds publics.

Le bruit et la vitesse étourdiront-ils le spectateur au point de lui faire oublier que cette grande kermesse célèbre un objet qui ne devrait pourtant plus mériter son adoration, considérant les dommages qu’il cause à notre environnement ?   Dans un monde où le climat change dangereusement, où les ressources s’épuisent, où la modération constitue désormais la seule voie viable, il apparaît absurde de se prosterner devant le moteur à essence et ses grands prêtres.

L’argent, l’énergie et l’ingéniosité consacrés à aller toujours plus vite devraient plutôt servir à développer et mettre en place des moyens de transport plus frugaux, car la course n’est non seulement plus soutenable, elle est devenue une néfaste aberration.

Il est grand temps que les spectateurs qui prendront place dans les gradins du circuit Gilles Villeneuve réalisent qu’ils assistent à une course de dinosaures.  L’ère du pétrole tire à sa fin ; nous devons en précipiter le terme, à défaut de quoi nous pourrions connaître le même sort que les géants du Crétacé.

Stress, inégalité et résilience

Dans son livre « Par amour du stress » le Dr Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain, relate une expérience très intéressante. Des chercheurs voulaient connaître les effets de la faim sur la réponse de stress des singes. Pour y arriver on privait de nourriture deux de nos cousins pendant que six autres singes dans la même pièce étaient nourris. Les deux singes privés de repas montraient une augmentation de leur taux de cortisol, une hormone que nos glandes surrénales secrètent en réponse à un stress. Les chercheurs avaient cependant observé que lorsque le technicien en animalerie entrait dans la section réservée aux cages, les singes privés de nourriture semblaient inconfortables et essayaient d’attirer son attention. Il fut décidé d’installer les deux singes privés de nourriture dans une autre pièce pour vérifier si l’isolement changerait leur réponse au stress. Ils constatèrent avec surprise que les singes affamés ne montraient plus d’augmentation de leur taux de cortisol. Ce n’était donc pas la faim qui faisait augmenter le cortisol, mais plutôt l’injustice de voir « leurs congénères être nourris sans qu’ils le soient eux-mêmes.» [1]

Je crois qu’il n’y a pas que les singes qui réagissent mal à l’injustice. Les deux auteurs Richard Wilkinson et Kate Pickett, épidémiologistes de formation, démontrent dans leur livre « L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés» que si deux pays ont un revenu moyen égal, dans celui où l’écart entre les riches et les pauvres est le plus élevé  il y aura plus de problèmes dans tous les domaines: santé, sécurité, violence, drogue, défiance.… Cette étude qui s’appuie sur des décennies de travaux nous indique que l’inégalité engendre des coûts humains, économiques et écologiques élevés et ce, pour toutes les couches sociales.

L’ampleur des problèmes sociaux d’une société est fortement corrélée à l’ampleur des inégalités de revenus qui y sont constatés. Passé un certain seuil, la croissance de la richesse n’apporte plus d’amélioration en ce qui concerne l’espérance de vie, le niveau de bonheur, la mortalité infantile, les grossesses précoces et autres indicateurs étudiés par les deux chercheurs. En comparant plusieurs pays entre eux, le marqueur qui apparaît déterminant, c’est l’écart de richesse dans l’ensemble d’une société donnée.

L’inégalité de revenu semble engendrer un stress chronique qui amène un risque accru de maladies cardiaques, mais aussi  de « cancers, maladies pulmonaires chroniques, maladies gastro-intestinales, dépression, suicide, absentéisme au travail, mal de dos »[2] et autres. Ces conséquences du stress, étudiées chez des subordonnés qui travaillent au sein de hiérarchies stables comme celles qu’on retrouve dans la fonction publique, s’étendent à tous les individus soumis aux pressions à la conformité d’un groupe dominant qui exerce un grand contrôle. « Lorsqu’un stress chronique s’est installé depuis déjà fort longtemps, on observe souvent une augmentation de la consommation de produits [alcool, bouffe, pétrole, drogue] ou de la tenue d’activités (shopping, loteries etc.) qui nous apportent habituellement un réconfort. »[3] Ce sont souvent ces conduites de compensation qui détruisent nos santés, nos sociétés et notre environnement. Même les dominants, lorsque leur leadership est remis en cause ou qu’ils évoluent au sein d’une hiérarchie instable (comme un marché en crise),  voient leurs taux de cortisol augmenter et leur santé se détériorer.

Lorsqu’on apprend que « dans les pays inégaux, une  plus grande proportion du produit intérieur brut (PIB) est consacrée à la publicité »[4] on peut commencer à percevoir comment ce cercle vicieux est entretenu. On nous propose toute une gamme de petits plaisirs pour lutter contre le stress qui vont de la classe de yoga au séjour à Cuba en passant par la nouvelle voiture ou le réaménagement de la maison. Nous méritons tous ces petits plaisirs, bien sûr, vu que nous travaillons si fort. Mais, comme nous le rappelle le Dr Lupien, « l’inverse du stress n’est pas la relaxation [..]  l’inverse du stress, c’est la résilience ».[5] Et la résilience, c’est avoir des plans de rechange à une situation indésirable.

Pour Wilkinson et Pickett, la manière la plus efficace d’atténuer des problèmes comme l’obésité, la maternité précoce, la consommation de drogue et la détérioration de notre environnement ce n’est pas d’augmenter constamment les budgets des institutions dédiées à la lutte contre ces maux mais de réduire les inégalités de revenus. « Nous devons aussi mettre tout en œuvre pour faire évoluer les attitudes à l’égard de la consommation ostentatoire et veiller à ce qu’elle ne suscite plus admiration ni envie ».[6]

Nous avons, en ce moment même, avec les jeux de Sotchi, une formidable occasion de nous entraîner à ce détachement envers ce type de consommation. Le psychologue et journaliste Oliver James nous parle du virus de l’ «affluenza » qui se caractérise par un ensemble de valeurs dont « l’importance donnée à l’accumulation d’argent et de possessions matérielles, [..] la volonté du sujet d’être bien perçu par les autres et [le] désir d’atteindre la célébrité. »[7] L’adhésion à ces valeurs augmenterait notre vulnérabilité à la détresse émotionnelle et à tous les maux qu’elle amène comme la dépression, l’anxiété, les diverses dépendances et compulsions, les troubles de personnalité et autres calamités modernes.

Les manchettes des médias concernent souvent des dieux de l’Olympe ou des icones du « tapis rouge » qui, malgré leurs trophées ou leur position sociale enviable, envoient clairement des signaux de détresse. Les sociétés capitalistes fondées sur la compétition continuelle et la croissance illimitée échouent à nous procurer un sentiment de bien-être. Nous compensons notre mal-être et le stress que génère notre état d’aliénation par la surconsommation et les conduites aberrantes.

Quand aux solutions proposées par le Dr Lupien, elle cite le Dr Dennis Charney qui a étudié les facteurs qui aident à acquérir une résistance aux stress intenses ou prolongés. Il a trouvé dix éléments dont le premier est l’altruisme, parce qu’aider les autres nous aide en premier lieu. Les autres facteurs associés au  développement de la résilience sont « l’optimisme, les valeurs morales, la spiritualité, l’humour, un rôle model, le soutien social, la capacité de faire face à sa peur, le fait d’avoir une mission et l’entrainement pour faire face à cette mission. »[8]

Si nous tenons malgré tout à continuer de faire la promotion de nos instincts de compétition et de domination on peut toujours les canaliser autrement et s’inventer de nouvelles disciplines olympiques qui nous éviteraient une dépense de $51 milliards  et la destruction d’un riche écosystème. On peut rêver d’assister un jour à une compétition de descente « réelle » des émissions de GES, à celle de l’abolition des bonus extravagants ou encore à la finale mondiale de la corruption institutionnalisée.

En attendant, on peut s’entraîner, individuellement ou en groupe, pour le prochain championnat local de décroissance personnelle. Qui sait si on n’y gagnerait pas un peu de résilience en retour?



[1] Sonia Lupien, Par amour du stress, éditions au Carré, Montréal, 2010, p. 254
[2] Richard Wilkinson et Kate Pickett,  L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, Écosociété, Montréal, 2013, p.98
[3] Sonia Lupien, Par amour du stress , op. cit. p. 150
[4] Richard Wilkison et Kate Pickett,  L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, op. cit. p..11
[5] Sonia Lupien,  Par amour du stress , op. cit. p. 154
[6] Richard Wilkinson et Kate Pickett,  L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, op. cit. p. 306
[7] Richard Wilkinson et Kate Pickett, L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, op. cit. p. 93
[8] Sonia Lupien, Par amour du stress , op. cit. p.203

So far, so good!

du Réseau Québécois pour la Simplicité Volontaire.

Vous connaissez peut-être cette vieille blague américaine :

« Mon oncle était un éternel optimiste.  Alors qu’il travaillait à la construction de l’Empire State Building, il tomba du 80è étage.  Dans sa chute, passant devant le 10è étage, il aperçut l’un de ses amis et, voyant l’air effaré de ce dernier, il lui lança : So far, so good ! »

Jusqu’ici tout va bien.   On pourrait appliquer cette boutade à l’attitude de nos dirigeants et d’une large part de la population en regard des changements climatiques.  Les conférences internationales, dont la toute récente à Varsovie, se soldent l’une après l’autre par des échecs.  On assiste à de laborieuses négociations, une timide avancée pour nombre de reculs, personne ne veut s’engager tant que les autres ne bougeront pas…  Prochain rendez-vous à Paris en  2015, avec de bien maigres espoirs d’y avoir adoptées des mesures concrètes.

Pourtant, les alarmes se font de plus en plus nombreuses, inquiétantes et unanimes.  Les changements climatiques sont bien réels, l’activité humaine en est la principale cause, et si rien n’est entrepris dès maintenant, le réchauffement se poursuivra et risque de dépasser même les prévisions les plus pessimistes, avec de graves conséquences pour tout ce qui vit sur notre planète.  Alors, pourquoi si peu d’actions ?

Parce que jusqu’ici, tout va bien…  Pour l’instant, les changements climatiques ont peu d’impacts sur nos sociétés.  Il y a bien sûr des sécheresses, des ouragans, des inondations, mais dans l’ensemble, on ne peut pas dire que nos existences sont perturbées.  Ici au Québec, on entend même des gens dire, lors des froides journées d’hiver, qu’un réchauffement de trois ou quatre degrés ne serait pas une mauvaise affaire…

Le typique modèle nord-américain, où la consommation constitue le moteur de la société, sied encore bien à une grande partie de la population.  Malgré les défauts et les problèmes de notre système économique, la majorité des gens vivent dans un relatif bien-être.  Alors, pourquoi changer ses habitudes, pourquoi se priver, réduire son niveau de vie, son confort ? Pour des problèmes qui surviendront (qui surviendront peut-être, pensent plusieurs) dans vingt, trente ou quarante ans ?

Marx disait que l’homme ne change pas, il s’adapte.  Si nous ne commençons pas dès maintenant à changer, les circonstances qui nous contraindront bientôt à nous adapter à un environnement différent et le temps qui nous sera laissé pour le faire risquent fort de rendre très pénible cette transition.   Mais, bon, pourquoi s’en faire : So far, so good !