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Être « présents à la présence »

Ce que nous avons maintenant 

N’est pas imaginaire.

Ce n’est ni le chagrin ni la joie.

Pas un état de jugement

Ni une exaltation

Ni la tristesse.

Ceux-là vont et viennent.

Mais pas la présence.

Rumi

Quelle est cette présence dont parle Rumi ? Les mots sacré, esprit et transcendant sont parfois utilisés comme synonymes. Tous trois indiquent la proximité de quelque chose de plus grand que le mental rationnel et l’ego humain. Dans cet extrait de l’un des plus longs poèmes de Rumi, il nous assure que la présence est éternelle, ne flanche jamais et ne disparaît jamais. Peu importe comment nous nous sentons, ce qui nous préoccupe mentalement ou dans quel état est notre condition physique, que nous soyons conscients de la présence ou pas, elle reste. La présence est toujours avec nous, même dans le contexte actuel de dépérissement et même si nous ne sommes qu’à l’occasion avec elle.

Nous pouvons connecter consciemment avec la présence par la méditation, par une relation intentionnelle avec la nature ou en nous laissant faire l’expérience de la beauté à travers l’art, la musique, la poésie ou d’autres formes d’expression créatrice qui permettent à la beauté de nous toucher et de nous inspirer. Nous ne pouvons pas contrôler notre expérience de la présence, mais nous pouvons lui demander de nous rendre visite et nous pouvons nous ouvrir à toutes les façons dont elle se manifeste. Comme le Jacob de la Bible qui, en se débattant avec un ange cria : « Je ne te laisserai pas aller, jusqu’à ce que tu me bénisses », nous devons être prêts à être présent à la présence. En étant pleinement ouverts, nous pourrions être étonnés par le cadeau de la présence, un cadeau qui nous imprègne de gratitude et d’humilité.

Allez-vous prendre le temps aujourd’hui d’être présents à la présence ? Tout le reste va et vient, mais pas la présence.

Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

L’effondrement, de Carolyn Baker

Introduction aux réflexions hebdomadaires de Carolyn Baker

Les éditions Écosociété ont publié une traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker sous le titre L’effondrement. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre seront publiées ici à raison d’une par semaine.
Carolyn Baker a aussi écrit Navigating the Coming Chaos: A Handbook for Inner Transition et Sacred Demise: Walking the Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse.

Des vérités transformatrices pour une époque tumultueuse

Quand l’horreur s’éloigne et que le monde reprend une apparence normale, vous ne pouvez l’oublier. Vous avez vu ce qu’il est réellement là, l’horreur creuse qui existe quand l’illusion réconfortante de notre expérience ordinaire est arrachée, de sorte que vous ne pouvez plus réagir au monde exactement comme avant.
Karen Armstrong

Nous vivons une époque radicale, encerclés par des tâches qui semblent impossibles. Notre destin collectif est devenu celui de vivre à une époque de grandes tragédies, de vivre dans une période de désastres insurmontables et de nous tenir sur le bord d’énormes changements. La rivière de la vie déborde devant nous emportant une marée de poisons qui trouble l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons en plus de ternir les rêves de ceux qui sont encore jeunes et toujours innocents. Les effets de cette morsure de serpent se sont déjà propagés dans le corps collectif.
Cependant, c’est dans les périodes troublées où il devient le plus important de nous souvenir que le miracle de la vie place les remèdes de l’âme tout près de l’endroit d’où suinte le poison. Les cadeaux sont toujours près des blessures, les remèdes sont souvent préparés à partir de substances qui empoisonnent et l’amour apparaît souvent là où l’on reconnaît de profondes pertes. Sur l’arc de guérison des blessures et des empoisonnements de la vie sont créées les occasions parfaites pour faire surgir les remèdes et remettre à nouveau les choses à leur place.
Michael Meade, Fate and Destiny

La première réflexion sera publiée ici la semaine prochaine !

Mark Boyle: L’homme sans argent

L'homme sans argentEn fouillant à la bibliothèque, ce titre m’a accroché. Et comme on indiquait « récit », j’ai pensé que j’aurais droit aux (més)aventures d’un autre simplicitaire expérimental : une année « débranché », une année avec le minimum d’impact écologique, une année sans achat de rien de neuf, une année avec le minimum de déchets, etc. Bref, une autre expérience plus ou moins radicale remplie d’anecdotes et qui débouche sur un livre…

Je m’étais trompé. J’y ai trouvé cela, mais tellement plus que cela : une véritable réflexion sur notre société et son fonctionnement monétaire, une philosophie de vie axée sur la conservation des ressources et une économie du don, des outils qui ont fait leur preuves quant à l’intérêt pour les échanges en tous genres (autant de biens matériels que de connaissances et de savoir faire), etc. Et oui, aussi, des exemples concrets qui ne peuvent manquer de nous questionner!

J’ai déjà parlé en bien du livre de Denis Blondin, La mort de l’argent. Cet essai d’anthropologie naïve, selon le mot de l’auteur québécois, montre bien, dans sa perspective propre, comment l’argent est une construction non nécessaire, utile mais aussi néfaste, et comment il a été possible par le passé (et il le serait encore maintenant) de vivre autrement que sous le règne de l’argent. Un livre de 2003 plus que jamais d’actualité en 2015.

Le livre de Mark Boyle, lui, nous permet de confronter les idées de Denis Blondin, inspirées de cultures et de peuples différents, avec la dure réalité de nos sociétés hyper capitalistes et matérialistes du troisième millénaire : la Grande Bretagne de 2008-2009. Est-il effectivement possible de vivre sans argent dans nos sociétés « avancées »?

Et s’il faut être prêt à en « payer le prix », en temps particulièrement, Boyle montre que c’est non seulement possible pour un individu, mais que c’est également possible collectivement. Et pour le démontrer de manière spectaculaire, il relève brillamment le défi (en apparence totalement délirant) d’inaugurer son année sans argent en organisant, toujours sans un seul penny rappelons-le, un grand banquet végétarien totalement gratuit pour 150 personnes; et il remet ça, de manière encore plus étonnante, en célébrant la fin de son année par un festival d’une journée complète, toujours gratuitement et sans argent, qui nourrira 1000 personnes et en rassemblera 3,500 autour du thème de la « freeconomy »!

C’est que Boyle n’est pas qu’un militant radical et utopiste (formé en économie, d’ailleurs). Il est surtout un visionnaire qui a su percevoir un besoin et des attentes partagés par de plus en plus de jeunes dans nos sociétés riches et gaspilleuses : le besoin de sortir des rapports marchands (où tout s’achète, même les sentiments comme la sécurité) pour retrouver la gratuité du partage et du don sans contrepartie.

Cette intuition de Boyle, qu’une société où tout se donne et se partage va nécessairement induire ses retombées positives (en particulier par l’idée popularisée par l’expression « donner au suivant » ou « pay it forward » en anglais), y compris pour l’initiateur de la chaîne de don, il lui a donné un nom (« freeconomy ») et une forme concrète (la plate-forme internet correspondante) qui se sont rapidement répandus en Angleterre sous divers noms et formes. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire à quelques reprises, on récolte toujours plus en semant généreusement qu’en engrangeant soigneusement. C’est la version laïque ou séculière du message de Jésus qui invite à donner pour recevoir au centuple.

La grande question qui se pose chaque fois que quelqu’un se lance dans une aventure semblable (« une année d’expérimentation de quelque chose »), c’est : est-ce que cette pratique peut être durable ou non? Que va faire la personne à la fin de son année? Retourner (enfin et avec soulagement!) à sa vie d’avant l’expérience? Ou celle-ci a-t-elle été suffisamment intéressante et concluante pour qu’il en reste des traces, plus ou moins importantes selon les cas, à long terme?

Déjà Colin Beavan, l’auteur américain de No Impact Man qui avait relevé le défi, avec sa femme journaliste dans une revue prestigieuse, sa petite fille et leur chien, de vivre une année complète à New York avec le strict minimum d’empreinte écologique au milieu des années 2000, en avait retiré un tel profit familial que cette expérience avait transformé durablement leur vie et marqué un tournant définitif dans sa carrière professionnelle.

Pour Mark Boyle, l’expérience encore beaucoup plus radicale (les « règles d’engagement » qu’il s’était imposées étaient, à mon avis, exceptionnellement sévères, de manière à tester son intuition de départ jusqu’au bout, sans facilité ni concession) laissait penser qu’une fois l’année terminée (et sa démonstration faite de manière concluante), il allait retourner à « la vie avec argent », même si c’était avec plus de modération que par le passé. Il s’est effectivement posé la question très sérieusement au cours des dernières semaines de son « année sans argent ». Et contre toute attente, il semble en avoir éprouvé de tels bienfaits qu’il a décidé de poursuivre cette vie sans argent à plus long terme (en fait pendant presque trois années).

Mais plus fondamentalement, Mark Boyle continue de se consacrer, avec le maximum de cohérence possible, à répandre l’idée et la pratique de la « freeconomy », donnant par exemple la totalité des droits d’auteurs de son premier livre (celui qui vient d’être traduit en français en 2014) à une Fondation consacrée au projet d’un lieu où une communauté entière pourrait vivre selon les principes de la « freeconomy ». En rendant son second livre (The Moneyless Manifesto » disponible gratuitement sur internet parallèlement à la version papier qu’on peut acheter en librairie. Ou en acceptant de fusionner son réseau de « freeconomy community », pourtant plus ancien et plus nombreux, avec celui de Streetbank afin de permettre une plus grande efficacité à l’économie de partage.

Bref, derrière ce récit d’une année sans argent, j’ai eu la chance de découvrir un courant social beaucoup plus important et novateur que je l’avais d’abord cru. C’est souvent le bonheur qu’on trouve à prendre des risques et à dépasser les apparences. Comme quand j’avais lu « Votre vie ou votre argent? » de Vicki Robin et Joe Dominguez, malgré la page couverture et l’approche américaine qui ne m’en donnaient aucunement le goût.

Allez lire ou écouter Mark Boyle : vous y trouverez de quoi brasser votre façon de voir l’économie et redonner espoir dans un monde différent!

Et il n’est pas le seul : pour avoir un aperçu de d’autres expériences actuelles de vie sans argent, consultez le blogue d’Anne-Sophie Novel sur le site du journal Le Monde.

Sur le chemin de la frugalité

Cet article concerne l’ouvrage en anglais « Muddling Toward Frugality. A New Social Logic for a Sustainable World », de Warren Johnson (Easton Studio Press réédition 2010 (1978))

La thèse principale de ce livre est que notre mode de consommation actuel est incompatible avec la survie de l’humanité à long terme. Ou nous opérons des changements majeurs dans nos façons de vivre, ou nous attendons les catastrophes qui nous y obligeront. L’auteur croit en la première alternative, en faisant l’hypothèse que nous y parviendrons petit à petit, en changeant lentement nos façons de faire, en rampant, « muddling ». Mais pour ce faire, nous avons besoin de temps. Et selon lui, c’est possible  ; son livre est donc fondamentalement optimiste, et irréaliste par moments  ; car depuis la première version du livre, nous voyons que le problème du réchauffement climatique est beaucoup mieux documenté et que ses effets négatifs s’accélèrent  ; or Johnson compte beaucoup sur le charbon pour faire la transition énergétique, et les technologies actuelles ne nous permettent pas encore d’utiliser cette énergie sans production importante de gaz à effet de serre.

Tout de même, le livre ne manque pas d’intérêt. La société vers laquelle il faudrait aller serait fort décentralisée et plus frugale. Selon l’auteur, les gens prudents devraient déjà faire des choix qui vont dans ce sens :

—   si possible, aller vers des emplois dans des entreprises qui ne sont pas dépendantes de beaucoup d’énergie et de matières premières  ;

—   apprendre à travailler de ses mains, à bricoler, à faire soi-même ses réparations  ;

—   prendre des mesures pour diminuer sa consommation et ses dépenses, comme mieux isoler sa maison, avoir une plus petite auto, demeurer proche de son emploi et des services… Donc, remettre en question la vie en banlieue.

Comme il prévoit la fermeture de nombreuses entreprises et donc la raréfaction des emplois, Johnson croit qu’«à partir de maintenant, toute personne qui laisse un emploi régulier pour un autre qui le retire du marché du travail fera un cadeau à la société ».

Ce livre est très américanocentriste  ; mais il reconnaît en même temps la responsabilité des Etats-Unis et des autres puissances occidentales dans la crise environnementale et dans les inégalités du monde actuel. En particulier, il s’interroge sur les effets qu’ont pu avoir la diffusion de nos systèmes d’éducation ainsi que la mondialisation du commerce. Sa vision de l’avenir du tiers monde est très pessimiste  ; il va même jusqu’à écrire que « aussi cruel cela puisse-t-il sembler, la chose la plus souhaitable (‘merciful’) qui puisse arriver pourrait être une quelconque catastrophe qui surgirait rapidement dans la demi-douzaine et quelque de pays qui sont désespérément surpeuplés, une catastrophe qui diminuerait leur population sous leur niveau actuel, rendrait plus facile les choses aux survivants et encouragerait les gens à changer d’attitude vis-à-vis des familles nombreuses. » Petite consolation, Johnson reconnaît que nous aurions beaucoup à apprendre des pays « sous-développés » :

—   Leur économie fonctionne à partir de ressources locales. Et ils ont beaucoup moins besoin d’énergies fossiles pour répondre à leurs besoins.

—   Ils sont bien adaptés à leur environnement. Par exemple, même après des siècles d’exploitation de leurs terres, celles-ci conservent le plus souvent leur fertilité.

—   Ils sont décentralisés et fonctionnent souvent à petite échelle. (Il faut ici noter que ce modèle est en train de changer rapidement, avec l’évolution vers l’agriculture d’exportation et la migration des paysans vers les grandes villes.)

Au total, l’auteur est optimiste. Nous pouvons, si nous le voulons vraiment, nous ménager un futur meilleur. « Par-dessus tout,  cela peut être une bonne vie. En effet, nous échangerons les grandes réalisations d’une société technologique à grande échelle pour des modes de fonctionnement à une échelle plus humaine. Une fois encore nous participerons à la grande aventure humaine, au lieu d’en être séparés et de chercher à la manipuler comme si nous étions des dieux de la technologie. Nous regagnerons un degré de stabilité qui permettra l’approfondissement de la culture et l’enrichissement de vies vécues simplement. Par-dessus tout, nous aurons l’assurance de savoir que notre relation avec l’environnement est soutenable, et que la Terre est une vraie demeure pour nous. »

Comment cultiver sa vie intérieure pour mieux faire face aux défis du futur?

Nous continuons cette série de réflexions sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent, une adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

Depuis la sédentarisation des humains jusqu’à l’avènement de la civilisation industrielle, la connexion de chacun avec son monde intérieur, sa communauté et le monde naturel a été importante. Toutefois on assista ensuite à ce que l’on pourrait appeler le Premier Grand Virage

[1] : celui-ci emmena les individus loin de leur intériorité et les incita à trouver inspiration et énergie dans le monde extérieur.

Mais cette déconnexion du monde intérieur, si elle a permis de grands progrès scientifiques et technologiques, nous sépare de ce qui est le plus important dans le monde qui nous entoure : les autres êtres vivants et la planète elle-même. Il ne faut pas croire qu’une préoccupation pour ce qui se produit en nous conduit à l’inaction parce qu’on se regarde le nombril; au contraire, une telle préoccupation influence et enrichit notre relation avec l’extérieur. Elle nous permet de différencier ce qui a une valeur intrinsèque de ce qui est destructeur.

Il n’est pas surprenant que la plupart des citoyens de la civilisation dite moderne soient non seulement peu en contact avec leur monde intérieur, mais en plus soient mal à l’aise avec lui ou même en aient peur. Notre monde a une dépendance au bruit, aux activités sans but ni sens, et aux relations superficielles avec les autres êtres humains.

Alors que la désintégration de notre civilisation s’accentuera, que les emplois traditionnels se feront plus rares, que le bruit cèdera la place au silence et la lumière à l’obscurité, nous serons tous confrontés à notre monde intérieur à une échelle sans précédent. Ce processus aura un prix émotionnel très élevé. Cultiver sa vie intérieure veut dire que l’on est prêt à explorer ce territoire psychique inconscient, et même à utiliser ses ressources en préparation pour le futur.

Mais comment peut-on cultiver sa vie intérieure? Il existe de nombreux moyens, comme par exemple le fait de tenir un journal, afin d’extérioriser les mots qui nous viennent à l’esprit; la poésie, qui peut réoccuper la partie de notre imaginaire actuellement colonisée par la publicité et le marketing; la méditation, qui nous aidera à rester calmes durant la période d’effondrement; la création, qui nous permet de retrouver la capacité à s’émerveiller, sans laquelle nous sommes vulnérables aux messages de terreur véhiculés par notre société; l’observation de la nature, qui nous montre ce qui fonctionne – sinon cela aurait disparu; et enfin les rêves, dont l’interprétation peut nous renseigner sur notre état psychique.

Voici quelques questions pour vous permettre de poursuivre la réflexion:

  • Cultivez-vous une vie intérieure, et si oui comment? Si vous pensez ne pas en avoir, écrivez sur ce sujet; remarquez-vous un besoin d’avoir une telle vie?
  • Quels outils décrits ici pour développer une vie intérieure utilisez-vous actuellement? Quelle a été votre expérience avec chacun d’eux? Que faudrait-il pour encore mieux utiliser ces outils?
  • Quelles formes de beauté appréciez-vous? Décrivez l’effet de votre appréciation de la beauté sur votre vie.
  • De quelles façons créez-vous de la beauté, et quel en est l’effet sur votre vie et celle des autres? Votre processus de création dépend-il de la technologie? Cela vous arrive-t-il de créer sans recours à la technologie?

Adaptation et traduction du premier chapitre du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power àwww.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!



[1] The Great Turning, en référence aux travaux de David Korten et Joanna Macy

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 2)

Cet article est la traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. Après une entrée en matière qui nous présentait les nombreux avantages de la nourriture locale, nous regardons à présent les aspects pratiques d’un changement de notre système alimentaire, pour le rendre plus local et juste.

Comment passer à une échelle locale?

Les systèmes alimentaires locaux ont d’énormes avantages, mais la plupart des décideurs, croyant que davantage de commerce est toujours meilleur, soutiennent systématiquement une mondialisation accrue de la nourriture. Par conséquent, des produits identiques parcourent le monde en tous sens, sans autre but que d’enrichir les intermédiaires corporatifs qui contrôlent l’approvisionnement mondial en nourriture.

Une première étape immédiate consisterait à faire pression pour que des changements de règles assurent que des produits identiques ne puissent à la fois être exportés et importés. Si nous éliminons les échanges commerciaux inutiles de toutes sortes de produits depuis le blé, le lait et les pommes de terre jusqu’au jus de pomme et au bétail vivant, la réduction des flux de transport amènerait à elle seule des bénéfices instantanés. De plus, si on permettait aux gens du monde entier de manger leur propre pain et de boire leur propre lait, les méga-entreprises ne feraient pas des profits à chaque fois que nous nous mettons à table.

Un tel changement exigerait de repenser le dogme du « libre échange ». Les traités commerciaux doivent être réécrits afin de rétablir les droits des citoyens à protéger leur économie et leurs ressources des prédateurs corporatifs.

Dans le même temps, les subventions qui soutiennent actuellement le système alimentaire mondialisé doivent être redirigées vers des systèmes plus locaux. Les gouvernements ont dépensé d’énormes sommes provenant des contribuables pour soutenir un système alimentaire coûteux qui prétend fournir de la nourriture ‘à bas coût’. Si même une partie de ces sommes était plutôt dédiée au soutien de systèmes alimentaires locaux, le coût de la nourriture local diminuerait de façon importante, et sa disponibilité augmenterait rapidement.

Des changements dans la politique énergétique sont extrêmement importants – celle-ci subventionne actuellement lourdement des systèmes énergétiques centralisés et à grande échelle nécessaires au commerce mondial et au « développement » industriel de tout poil. Dans le Sud, où l’infrastructure énergétique est encore en cours de construction, une réorientation vers une énergie renouvelable et décentralisée pourrait facilement être faite moyennant une petite partie du coût financier et des bouleversements humains entraînés par les énormes barrages, le nucléaire et les énergies fossiles.

Nous devons également reconnaître l’importance du savoir local dans la conservation des systèmes alimentaires locaux et récupérer les savoirs qui ont été en grande partie perdus. De nos jours, un modèle éducatif universel est imposé de par le monde, ce qui élimine beaucoup du savoir et des compétences dont les gens ont besoin pour subsister à partir de leurs ressources propres, là où ils habitent.

Des changements de législation fiscale aideraient également à soutenir la relocalisation alimentaire. Des crédits d’impôts pour les technologies gourmandes en capital et en énergie favorisent actuellement les producteurs les plus gros et les plus mondialisés. Dans le même temps les méthodes demandant beaucoup de main d’œuvre des producteurs diversifiés à petite échelle sont pénalisées par les impôts sur le revenu, les charges sociales et les autres taxes pesant sur le travail.

La re-réglementation du commerce mondial et la déréglementation du commerce local

Comme nous l’avons vu, la dérégulation continue du commerce et de la finance mondiaux a amené à l’émergence d’entreprises géantes dont les activités causent beaucoup de pollution et d’exploitation sociale. Ceci a amené un besoin grandissant de règlementations sociales et environnementales ainsi que d’une énorme bureaucratie pour gérer ces règlements. Cette bureaucratie étouffe les petites entreprises par la paperasse, les inspections, les amendes, et le coût des technologies obligatoires. Le fardeau réglementaire est trop lourd pour les petits, alors que les gros paient facilement et grossissent encore à mesure que leurs petits concurrents disparaissent. Combien de laiteries ont mis la clé sous la porte parce qu’elles se devaient d’avoir des éviers en acier inoxydable, alors que ceux en porcelaine les avaient bien servies pendant des générations?

Il y a actuellement un besoin urgent de re-réglementer le commerce mondial en permettant aux gouvernements nationaux et régionaux de contrôler les activités des compagnies transnationales. Il est tout aussi urgent de déréglementer le commerce local, qui de par sa nature est beaucoup moins susceptible de nuire à la santé humaine et à l’environnement.

Inverser la tendance

Ces changements de politique et de réglementation ouvriraient un espace pour que des milliers d’initiatives portées par les collectivités – dont beaucoup existent déjà – puissent s’épanouir. De l’agriculture soutenue par la communauté et des livraisons de paniers aux marchés fermiers, coops alimentaires et campagnes pour l’achat local, les gens ont déjà commencé le travail de terrain nécessaire à la reconstruction de leurs systèmes alimentaires locaux. Mais ces efforts ne suffiront pas si les politiques publiques continuent à favoriser les gros et ceux qui opèrent au niveau mondial.

Lorsque les ministres promeuvent aveuglément le commerce pour le commerce tout en discutant de réductions d’émissions de CO2, il peut sembler peu probable que des changements significatifs aient lieu. Et tel sera en effet le cas si les activistes et les citoyens ne s’unissent pas derrière des bannières anti-mondialisation et pro-locales, et s’ils n’exercent pas une forte pression de la base. Des alliances inusitées ont d’ores et déjà vu le jour. Des environnementalistes et des syndicalistes, des fermiers et des tenants de l’écologie profonde, des gens du Nord et du Sud – se donnant la main pour refuser le rouleau compresseur qui détruit les emplois aussi vite que les espèces, et menace le gagne-pain des fermiers tout en faisant monter le prix de la nourriture saine sur le marché.

Il faut toutefois faire encore davantage de travail, y compris par des campagnes d’éducation révélant les liens entre les nombreuses crises que nous vivons, pour dire haut et fort la vérité sur le commerce et la façon dont nous mesurons le progrès, et pour décrire de façon saisissante les bénéfices écologiques, sociaux, psychologiques et économiques de la relocalisation et de la décentralisation de nos économies.

Raccourcir les liens entre fermiers et consommateurs pourrait être l’une des façons les plus stratégiques et agréables d’amener des changements profonds qui vont dans le bon sens. Quelle satisfaction de savoir qu’en faisant quelque chose d’aussi positif pour nous-mêmes et nos familles, nous apportons également une contribution bien réelle à la préservation de la diversité, la protection des emplois, des moyens d’existence ruraux et de l’environnement, partout dans le monde

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 1)

Cet article est une traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. La deuxième partie sera publiée dans quelques jours.

Les crises sociales et écologiques actuelles qui vont en s’accentuant exigent des réponses étendues, approfondies et stratégiques. Lorsque l’on prend en compte la destruction généralisée amenée par la globalisation, il apparaît évident que les solutions ayant le plus d’effets impliqueront un changement fondamental de direction – vers une localisation plutôt qu’une mondialisation de l’activité économique. D’ailleurs, agir au niveau local pourrait être ce que nous pouvons faire de plus efficace.

Beaucoup trouveront que cet argument est exagéré et manque de réalisme. Mais demandons-nous s’il est réaliste de continuer à tirer l’ensemble de la population mondiale vers une seule économie, une économie dans laquelle une petite portion de la population utilise déjà la majeure partie des ressources mondiales. De nos jours, environ la moitié de la population du globe, pour l’essentiel située au Sud, répond encore à ses besoins par le biais des économies locales. Croyons-nous réellement que la vie de ces gens sera améliorée si nous détruisons ces économies ? Qu’est-ce que la mondialisation peut offrir à la majorité des personnes, si ce n’est des promesses irréalistes ? Une vie à échelle locale entraînerait bien moins de perturbations sociales et environnementales, et en fait serait bien moins coûteuse à mettre en œuvre.

D’ailleurs, chaque pas vers un monde plus local, que ce soit dans les politiques publiques ou au sein de nos communautés, aurait de nombreux avantages.

La vie à échelle locale est avant tout un processus de décentralisation – plaçant l’activité économique dans les mains de millions de petites et moyennes entreprises, au lieu de la concentrer dans des méga-compagnies dont le nombre se réduit sans cesse. Vivre localement ne veut pas dire que chaque collectivité serait entièrement auto-suffisante ; cela signifie tout simplement de trouver un équilibre entre le commerce (avec d’autres régions) et la production locale en diversifiant l’activité économique et en réduisant la distance entre producteurs et consommateurs partout où cela est possible.

Dans quel domaine peut-on commencer à cheminer vers une vie plus locale? Étant donné que la nourriture est un besoin de tous, partout, tous les jours, passer d’un système alimentaire mondialisé à un système local aurait l’effet le plus important.

Qu’est-ce que la “nourriture mondialisée » ?

La nourriture mondialisée repose sur une théorie économique: plutôt que de produire des cultures vivrières variées, chaque pays et région devraient se spécialiser dans la production d’un ou deux produits de base commercialisés sur le marché mondial et qu’ils peuvent produire à un coût assez bas pour pouvoir rivaliser avec tout autre producteur. Les revenus de ces exportations sont ensuite utilisés pour acheter la nourriture dont la population locale a besoin. Selon cette théorie, tous bénéficient de ce système.

Il s’avère cependant que la théorie est fausse. Plutôt que d’amener des bénéfices pour tous, le système alimentaire mondialisé a été une cause importante de faim et de destruction environnementale de par le monde.

Les avantages du local

De plus en plus de gens prennent conscience du fait que la nourriture mondialisée est vraiment trop coûteuse – en termes sociaux, environnementaux, et même économiques. Ils commencent à rechercher de la nourriture locale, et tout un mouvement gagne du terrain.

Mais que sont exactement les « systèmes alimentaires locaux » ? Si l’expression la plus aboutie du système mondialisé est une grosse tranche de malbouffe hautement transformée et emballée dans du plastique, ayant été transportée sur des milliers de kilomètres, l’archétype d’un produit alimentaire local est de la nourriture fraîche provenant de fermes des environs et vendue sur des marchés fermiers et dans des magasins locaux indépendants.

La nourriture locale est tout simplement de la nourriture produite pour être consommée localement et régionalement. C’est pourquoi ses « kilomètres alimentaires » sont assez faibles, ce qui réduit de manière significative l’utilisation de carburants fossiles et la pollution. Il y a aussi d’autres avantages environnementaux. Alors que les marchés mondialisés exigent une production issue de monocultures – ce qui élimine de façon systématique tout ce qui n’est pas une culture de rapport – les marchés locaux incitent les producteurs à se diversifier, ce qui crée de nombreuses niches [écologiques] sur les fermes pour les plantes et animaux sauvages. De plus, les fermes à la production diversifiée ne peuvent s’adapter à l’équipement lourd utilisé dans les monocultures, ce qui élimine ainsi l’une des principales causes d’érosion du sol. La diversification se prête aussi aux méthodes de culture biologique, puisque les cultures sont bien moins vulnérables aux invasions d’insectes nuisibles.

Les systèmes alimentaires locaux ont également des avantages économiques, puisque la majeure partie de l’argent dépensé pour la nourriture retourne au producteur, et non à des entreprises intermédiaires. Juan Moreno, un fermier dans la région espagnole d’Andalousie, nous a dit, « Lorsque nous vendions nos légumes aux supermarchés on nous payait presque rien. À présent, par la coop locale, nous recevons beaucoup plus – jusqu’au triple pour certains légumes. »

Les petites fermes diversifiées peuvent aider à revitaliser des économies rurales entières, car elles emploient bien plus de personnes par acre que les grandes monocultures. Au Royaume-Uni, les fermes de moins de 100 acres fournissent cinq fois plus d’emplois par acre que celles de plus de 500 acres. En outre, les salaires payés aux employés profitent aux économies et collectivités locales bien plus que l’argent nécessaire à l’équipement lourd et au carburant qui le fait tourner : dans le deuxième cas, l’argent est englouti presque instantanément par les fabricants d’équipement et les compagnies pétrolières, alors que les salaires des employés sont dépensés localement.

La qualité de la nourriture

La nourriture locale est en général bien plus fraîche – et par conséquent plus nutritive – que la nourriture mondialisée. Elle demande aussi moins d’agents de conservation et d’autres additifs, et les méthodes biologiques peuvent éliminer les résidus de pesticides. Les fermiers peuvent faire pousser des variétés qui sont les mieux adaptées au climat et aux sols locaux, ce qui permet de faire passer le goût et le contenu nutritionnel avant la facilité de transport, la durée de vie sur les tablettes des magasins et les désidérata des marchés mondiaux. L’élevage peut être intégré à la production agricole, ce qui permet d’élever des animaux dans des conditions plus acceptables et saines, et fournit une source non chimique de fertilisants.

Même la sécurité alimentaire (c’est à dire l’accès de tous à une alimentation suffisante et de qualité, NdT) serait améliorée si les gens dépendaient davantage d’une nourriture locale. Au lieu d’être concentré dans les mains de quelques grandes entreprises, le contrôle de la nourriture serait dispersé et décentralisé. Et si les pays du Sud étaient incités à utiliser leur force de travail et leurs meilleures terres agricoles pour leurs besoins locaux plutôt que pour faire pousser des cultures de luxe pour les marchés du Nord, le taux de faim endémique diminuerait également.

Pourtant, même parmi ceux qui reconnaissent les effets négatifs du système alimentaire mondialisé, beaucoup ont été amenés à croire que ce système est nécessaire car il produit davantage de nourriture et ce, à un prix inférieur. Toutefois la réalité est qu’il n’est ni plus productif ni véritablement meilleur marché que les systèmes locaux. Des études menées dans le monde entier montrent que des fermes diversifiées de petite taille ont une production par unité de surface supérieure à celle des monocultures à grande échelle. D’ailleurs si la priorité est de nourrir ceux qui ont faim dans le monde, un passage à des systèmes alimentaires locaux devrait commencer tout de suite, puisqu’ils arrivent bien mieux à nourrir les gens.

La nourriture mondialisée est également très coûteuse, bien que la plupart des coûts en question ne se retrouvent pas dans le prix payé au supermarché. Au lieu de cela, une grande part de ce que nous payons pour la nourriture mondialisée provient de nos impôts – qui financent la recherche dans les domaines des pesticides et des biotechnologies, subventionnent les infrastructures de transport, d’énergie et de communications nécessaires au système, et paient l’aide internationale qui attire les économies du Tiers Monde dans le modèle mondialisé destructeur. Nous payons d’autres façons pour les coûts environnementaux de la nourriture mondialisée, qui endommagent la planète dont hériteront nos enfants.

Lorsque nous achetons de la nourriture locale, nous pouvons en fait payer moins car nous ne finançons pas un transport excessif, un emballage amenant au gâchis, la publicité et les additifs chimiques – nous payons seulement pour de la nourriture fraîche, saine et nutritive. L’essentiel de notre argent ne s’en va pas vers des entreprises agroalimentaires bouffies, mais vers des agriculteurs et de petits commerçants du coin, ce qui leur permet de faire payer un prix moindre tout en gagnant davantage que s’ils étaient liés au système mondialisé.

 

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Stress, inégalité et résilience

Dans son livre « Par amour du stress » le Dr Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain, relate une expérience très intéressante. Des chercheurs voulaient connaître les effets de la faim sur la réponse de stress des singes. Pour y arriver on privait de nourriture deux de nos cousins pendant que six autres singes dans la même pièce étaient nourris. Les deux singes privés de repas montraient une augmentation de leur taux de cortisol, une hormone que nos glandes surrénales secrètent en réponse à un stress. Les chercheurs avaient cependant observé que lorsque le technicien en animalerie entrait dans la section réservée aux cages, les singes privés de nourriture semblaient inconfortables et essayaient d’attirer son attention. Il fut décidé d’installer les deux singes privés de nourriture dans une autre pièce pour vérifier si l’isolement changerait leur réponse au stress. Ils constatèrent avec surprise que les singes affamés ne montraient plus d’augmentation de leur taux de cortisol. Ce n’était donc pas la faim qui faisait augmenter le cortisol, mais plutôt l’injustice de voir « leurs congénères être nourris sans qu’ils le soient eux-mêmes.» [1]

Je crois qu’il n’y a pas que les singes qui réagissent mal à l’injustice. Les deux auteurs Richard Wilkinson et Kate Pickett, épidémiologistes de formation, démontrent dans leur livre « L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés» que si deux pays ont un revenu moyen égal, dans celui où l’écart entre les riches et les pauvres est le plus élevé  il y aura plus de problèmes dans tous les domaines: santé, sécurité, violence, drogue, défiance.… Cette étude qui s’appuie sur des décennies de travaux nous indique que l’inégalité engendre des coûts humains, économiques et écologiques élevés et ce, pour toutes les couches sociales.

L’ampleur des problèmes sociaux d’une société est fortement corrélée à l’ampleur des inégalités de revenus qui y sont constatés. Passé un certain seuil, la croissance de la richesse n’apporte plus d’amélioration en ce qui concerne l’espérance de vie, le niveau de bonheur, la mortalité infantile, les grossesses précoces et autres indicateurs étudiés par les deux chercheurs. En comparant plusieurs pays entre eux, le marqueur qui apparaît déterminant, c’est l’écart de richesse dans l’ensemble d’une société donnée.

L’inégalité de revenu semble engendrer un stress chronique qui amène un risque accru de maladies cardiaques, mais aussi  de « cancers, maladies pulmonaires chroniques, maladies gastro-intestinales, dépression, suicide, absentéisme au travail, mal de dos »[2] et autres. Ces conséquences du stress, étudiées chez des subordonnés qui travaillent au sein de hiérarchies stables comme celles qu’on retrouve dans la fonction publique, s’étendent à tous les individus soumis aux pressions à la conformité d’un groupe dominant qui exerce un grand contrôle. « Lorsqu’un stress chronique s’est installé depuis déjà fort longtemps, on observe souvent une augmentation de la consommation de produits [alcool, bouffe, pétrole, drogue] ou de la tenue d’activités (shopping, loteries etc.) qui nous apportent habituellement un réconfort. »[3] Ce sont souvent ces conduites de compensation qui détruisent nos santés, nos sociétés et notre environnement. Même les dominants, lorsque leur leadership est remis en cause ou qu’ils évoluent au sein d’une hiérarchie instable (comme un marché en crise),  voient leurs taux de cortisol augmenter et leur santé se détériorer.

Lorsqu’on apprend que « dans les pays inégaux, une  plus grande proportion du produit intérieur brut (PIB) est consacrée à la publicité »[4] on peut commencer à percevoir comment ce cercle vicieux est entretenu. On nous propose toute une gamme de petits plaisirs pour lutter contre le stress qui vont de la classe de yoga au séjour à Cuba en passant par la nouvelle voiture ou le réaménagement de la maison. Nous méritons tous ces petits plaisirs, bien sûr, vu que nous travaillons si fort. Mais, comme nous le rappelle le Dr Lupien, « l’inverse du stress n’est pas la relaxation [..]  l’inverse du stress, c’est la résilience ».[5] Et la résilience, c’est avoir des plans de rechange à une situation indésirable.

Pour Wilkinson et Pickett, la manière la plus efficace d’atténuer des problèmes comme l’obésité, la maternité précoce, la consommation de drogue et la détérioration de notre environnement ce n’est pas d’augmenter constamment les budgets des institutions dédiées à la lutte contre ces maux mais de réduire les inégalités de revenus. « Nous devons aussi mettre tout en œuvre pour faire évoluer les attitudes à l’égard de la consommation ostentatoire et veiller à ce qu’elle ne suscite plus admiration ni envie ».[6]

Nous avons, en ce moment même, avec les jeux de Sotchi, une formidable occasion de nous entraîner à ce détachement envers ce type de consommation. Le psychologue et journaliste Oliver James nous parle du virus de l’ «affluenza » qui se caractérise par un ensemble de valeurs dont « l’importance donnée à l’accumulation d’argent et de possessions matérielles, [..] la volonté du sujet d’être bien perçu par les autres et [le] désir d’atteindre la célébrité. »[7] L’adhésion à ces valeurs augmenterait notre vulnérabilité à la détresse émotionnelle et à tous les maux qu’elle amène comme la dépression, l’anxiété, les diverses dépendances et compulsions, les troubles de personnalité et autres calamités modernes.

Les manchettes des médias concernent souvent des dieux de l’Olympe ou des icones du « tapis rouge » qui, malgré leurs trophées ou leur position sociale enviable, envoient clairement des signaux de détresse. Les sociétés capitalistes fondées sur la compétition continuelle et la croissance illimitée échouent à nous procurer un sentiment de bien-être. Nous compensons notre mal-être et le stress que génère notre état d’aliénation par la surconsommation et les conduites aberrantes.

Quand aux solutions proposées par le Dr Lupien, elle cite le Dr Dennis Charney qui a étudié les facteurs qui aident à acquérir une résistance aux stress intenses ou prolongés. Il a trouvé dix éléments dont le premier est l’altruisme, parce qu’aider les autres nous aide en premier lieu. Les autres facteurs associés au  développement de la résilience sont « l’optimisme, les valeurs morales, la spiritualité, l’humour, un rôle model, le soutien social, la capacité de faire face à sa peur, le fait d’avoir une mission et l’entrainement pour faire face à cette mission. »[8]

Si nous tenons malgré tout à continuer de faire la promotion de nos instincts de compétition et de domination on peut toujours les canaliser autrement et s’inventer de nouvelles disciplines olympiques qui nous éviteraient une dépense de $51 milliards  et la destruction d’un riche écosystème. On peut rêver d’assister un jour à une compétition de descente « réelle » des émissions de GES, à celle de l’abolition des bonus extravagants ou encore à la finale mondiale de la corruption institutionnalisée.

En attendant, on peut s’entraîner, individuellement ou en groupe, pour le prochain championnat local de décroissance personnelle. Qui sait si on n’y gagnerait pas un peu de résilience en retour?



[1] Sonia Lupien, Par amour du stress, éditions au Carré, Montréal, 2010, p. 254
[2] Richard Wilkinson et Kate Pickett,  L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, Écosociété, Montréal, 2013, p.98
[3] Sonia Lupien, Par amour du stress , op. cit. p. 150
[4] Richard Wilkison et Kate Pickett,  L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, op. cit. p..11
[5] Sonia Lupien,  Par amour du stress , op. cit. p. 154
[6] Richard Wilkinson et Kate Pickett,  L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, op. cit. p. 306
[7] Richard Wilkinson et Kate Pickett, L’égalité c’est mieux, Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, op. cit. p. 93
[8] Sonia Lupien, Par amour du stress , op. cit. p.203

Vacances 2014

Déjà le temps de penser aux vacances d’été? Eh oui, c’est avec la tuque sur les oreilles que nous commençons déjà à rêver d’un été ensoleillé. Ah, les vacances! Pouvoir s’évader de la prison du métro-boulot-dodo! Mais OÙ aller, cette fois-ci??

Peut-être en profiter pour relocaliser ce long congé? Il arrive que ce que nous appelons « Les vacances » consiste davantage à vouloir vivre sans sa montre pour réapprendre à voir et ressentir pleinement la poésie du moment présent qu’à ressentir le besoin de se déplacer « pour changer d’air ».

Aller moins loin, voire même s’organiser pour « voyager » en  revenant chaque soir dormir chez soi après de petites pérégrinations? À chaque jour des vacances, prendre le temps de goûter la poésie des petits riens, et redécouvrir ce qu’on ne voyait plus, à cause du stress ambiant?

Je connais un Montréalais qui a déjà passé son mois de juillet à « découvrir » sa ville, Montréal, ses différents quartiers, l’architecture de ses lieux, marchés publics, bibliothèques, jardins, Maisons de la culture, cinémas, etc. Il s’est même payé une visite guidée en compagnie de touristes américains et a trouvé l’expérience très enrichissante. 

On peut aussi sortir ses pinceaux et son aquarelle, son fusain et sa tablette, son crayon et son efface. Garanti qu’à chaque nouveau pas, la perspective sera différente et offrira un « dépaysement » certain. Même expérience à tenter avec son appareil-photos…

Promenades à vélo? Se lever tôt et partir avant que la ville s’éveille. Sentir l’aube et la rosée. Admirer les premières lueurs. Rouler ainsi pendant des heures. Dîner sur un promontoire et observer la ville qui grouille en bas. Revenir chez soi, une douche, un roman et une bière sur le balcon.

Promenades à pied? Expérience toute autre. On a alors le temps de voir les détails, de s’attarder pour parler aux passants, de prendre quelques notes dans un carnet. De fureter un peu partout : entrer dans une galerie d’arts, visiter un musée, flatter un chat, fredonner un air (et prendre la résolution d’en chercher les paroles exactes en revenant à la maison). Décider sur un coup de tête de changer de direction pour aller visiter une copine.

Organiser une chasse aux trésors avec des enfants. En ville, les initier au transport en commun. Étonner des ados par des circuits thématiques de son cru: Aller saluer les aînés de sa petite localité, trouver les noms des fleurs sauvages, visiter l’Hôtel de Ville, suivre le parcours journalier d’un jardinier-maraîcher. Partir en excursion familiale et dormir à la belle étoile. Monter sur le toit de la maison pour admirer « les Pleurs de Saint-Laurent » quand, au mois d’août, il y a affluence d’étoiles filantes.

S’offrir un point de vue panoramique avec des amis pour observer un coucher de soleil et y rester jusqu’à l’aube pour admirer le lever du soleil, puis aller déjeuner copieusement.

Passer son mois de juillet à prendre amoureusement soin d’un carré de jardin. Apprendre à cultiver la patience. Bénir le ciel quand le soleil brille et aussi quand il pleut. Comprendre la nécessité de retourner à la terre les pelures de patates, les herbes flétries, les feuilles mortes. Dire merci à la Terre si généreuse. Se concocter des salades de laitues croustillantes avec des fines herbes fraîchement coupées.

Pourquoi vous parler ainsi des vacances dans Wô les Moteurs? Eh bien, c’est parce que nous vivons à une époque de consommation effrénée qui nous mène tout droit vers des catastrophes horrifiantes : dérèglement climatique, fin du pétrole à bon marché (donc, augmentation du coût de l’essence, des médicaments, des aliments, etc.). Restreindre sa consommation de pétrole en réduisant les distances à parcourir pendant les vacances fait partie de ces milliers de petits gestes qui, lorsqu’ils sont multipliés par X milliers de personnes permettent de repousser l’arrivée des catastrophes et d’expérimenter des alternatives fort agréables.

Nous sommes des milliers et des milliers de personnes engagées dans une transition vers un monde moins dépendant des énergies fossiles. Nous cheminons vers une vie plus simple, plus dégagée du fla-fla inutile. Nous avons décidé d’accorder plus d’importance, au quotidien, à notre milieu de vie immédiat en encourageant les commerces de notre localité, en établissant des liens avec les fermiers des alentours et en prenant des vacances inoubliables… à proximité.