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Pour un projet de décroissance et une sortie de l’économisme

Le 13 janvier dernier, les Éditions Écosociété faisait paraître un ouvrage fort intéressant écrit par des membres du Parti pour la décroissance en France. Intitulé Pour un projet de décroissance, le livre se présente sous la forme d’un manifeste proposant la mise en place d’une dotation inconditionnelle d’autonomie qui, couplée à l’instauration d’un revenu maximal autorisé, pourrait s’avérer un programme de transition pertinent et stimulant. À tout le moins, voilà une proposition sur laquelle les objecteurs et objectrices de croissance devraient se pencher. En guise de mise en appétit, voici le mot de l’éditeur accompagnant le livre.

Mot de l’éditeur

Depuis plus d’une décennie, les rapports se succèdent soulignant la précarité de la situation planétaire: les dommages environnementaux causés par l’activité humaine menacent désormais l’équilibre écologique. Comme l’a bien résumé le journaliste Hervé Kempf, la crise environnementale que nous traversons se décline en trois volets: l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique, l’érosion de la biodiversité engendrée par ce que les spécialistes appellent la « sixième crise d’extinction » et, finalement, la contamination chimique de notre environnement[1]. Sans compter que nous hypothéquons le capital naturel de la planète par une empreinte écologique qui dépasse son niveau soutenable.

Cette crise environnementale résulte de la véritable dévotion que vouent nos sociétés aux vertus du capitalisme et du libre marché – pour plusieurs, les seuls moyens d’atteindre l’allocation optimale des ressources – doublée d’une soumission au productivisme et à la croissance.

Si ce système nous conduit à une impasse, c’est que la pensée économique dominante sur laquelle il repose continue de séparer l’humain de l’environnement terrestre. L’un ne va pourtant pas sans l’autre, l’évolution biologique étant en interaction constante avec les changements de l’environnement planétaire. En fonctionnant comme si l’économie évoluait en vase clos, on se bute rapidement à une réalité implacable: la consommation infinie des ressources n’est pas possible dans un contexte où les ressources sont limitées. Et comme nous l’expliquait Albert Jacquard, une croissance continue étant par nature exponentielle, « même une croissance fort modérée, disons de 2 % par an, conduit à une véritable explosion à moyen terme : doublement en 35 ans, multiplication par 8 en un siècle, par 64 en deux siècles[2]! ». Pour tenter d’échapper à cette fatalité, on espère, dans une sorte de fuite en avant, que les prochaines innovations technologiques sauront nous sauver du marasme. Or, la réalité nous rattrape avec ce qu’on appelle « les effets rebond » de l’écoefficience, une dynamique qu’a brillamment analysée le journaliste David Owen[3].

Entre en scène la décroissance, qui nous invite à dépasser les schèmes de pensée actuels et, surtout, cet oxymore qu’est le « développement durable ». Utilisée à toutes les sauces, l’expression est rapidement devenue une coquille vide pouvant tout au plus signifier qu’il faut faire durer le développement. C’est l’économiste Kenneth Boulding qui soulignait d’ailleurs avec humour: « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Il devient donc plus que jamais nécessaire de sortir de l’économisme et d’envisager sérieusement de nouvelles perspectives. Comme le souligne le politologue Paul Ariès, « il ne s’agit pas simplement de répartir autrement le gâteau mais d’en changer la recette[4] ». S’engager sur la voie de la décroissance pourrait ainsi nous permettre de retrouver cet équilibre que nous avons fragilisé dangereusement.

La décroissance doit être vue comme un changement de paradigme, un moyen plutôt qu’une fin, puisque prôner la décroissance infinie serait tout aussi absurde que de prôner la croissance infinie. Il s’agit avant tout d’imposer des limites, tant individuelles que collectives, à la démesure. Cela ne signifie donc pas une croissance négative, mais bien une « a-croissance », autrement dit une sortie de la religion du progrès et de la croissance. La décroissance se conçoit ainsi en nette rupture avec nos conceptions économiques actuelles.

Courant de pensée ayant bénéficié des réflexions de précurseurs tels que Nicholas Georgescu-Roegen, André Gorz, Ivan Illich et Jacques Ellul, l’idée de la décroissance fut réactualisée au tournant des années 2000 sous la plume d’auteurs comme Serge Latouche et Paul Ariès. À la fois slogan et « mot-obus », pour reprendre la formule d’Ariès, la décroissance est d’abord et avant tout une invitation à rompre avec la logique implacable de la « méga-machine capitaliste », suivant cette fois l’expression de Latouche.

Comment s’y prendre pour s’engager dans une telle voie? Si d’aucuns insistent régulièrement sur la nécessité de « décoloniser » notre imaginaire, d’autres rappellent la nécessaire sortie du carcan de la société de consommation, où les biens et services ne sont pas consommés pour leur fonction réelle, mais bien pour leur représentation symbolique. Pour opérer une refonte significative du système, c’est au niveau collectif que des changements structurels sont à mettre en œuvre : en considérant, par exemple, la relocalisation ou la circularité de l’économie, par laquelle les déchets des uns peuvent devenir les ressources des autres, ou en redéfinissant la richesse, grâce à de nouveaux indicateurs susceptibles de nous amener à poser des choix économiques constructifs. (Surtout quand on pense que chaque année 800 milliards de dollars sont investis dans l’armement, et entre 400 et 500 milliards dans la publicité… Autant d’argent venant gonfler le PIB et la sacro-sainte croissance économique.) La décroissance invite également à réapprendre la notion de gratuité et à revoir notre conception du travail, notamment à partir du constat selon lequel, en 200 ans, les gains de productivité ne se sont pas traduits par une réduction de la pénibilité du travail.

Pour les tenants et tenantes de la décroissance, ces changements doivent s’opérer à travers un processus démocratique, au sein duquel les expériences de démocratie directe et participative doivent être renforcées. En d’autres termes : une dynamique par laquelle renouer avec l’autonomie au sens où l’entendait le philosophe Cornelius Castoriadis, pour qui une société autonome est une « société capable de remettre en cause, explicitement et lucidement, ses propres institutions[5] ».

« Mais encore ! » diront certains. Justement : comment mettre en œuvre concrètement, au-delà des principes, une réelle transition pour opérer une sortie du système capitaliste et croissanciste ? C’est la question à laquelle se sont attaqués les auteur-e-s de ce livre, membres du Parti pour la décroissance (PPLD) en France. S’inspirant de la réflexion alternative sur les monnaies locales, l’extension des sphères de la gratuité ou le renchérissement du mésusage, Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anne-Isabelle Veillot y vont ici d’une proposition qui mérite que l’on s’y attarde sérieusement : l’adoption d’une Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) couplée à un Revenu maximum acceptable (RMA), soit un véritable train de mesures économiques et sociales susceptibles de réduire les inégalités et d’enclencher des cercles vertueux devant nous conduire vers une décroissance soutenable, sereine et conviviale.

Cherchant avant tout à ouvrir un débat constructif sur ce projet afin qu’il soit expérimenté et adapté de manière progressive en divers endroits, ces militants et militantes de la décroissance exposent ici les grands axes de leur proposition. Loin d’éluder les questions de stratégie, ils et elles cherchent par le fait même une manière concrète de repolitiser la société. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un outil « clé en main », cette DIA pourrait constituer un puissant levier pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous a menés la société de croissance.

Vaste programme que celui de la décroissance ! Elle suscite en effet une profonde réflexion sur notre rapport au monde, réflexion à laquelle les Éditions Écosociété prennent part depuis de nombreuses années[6]. C’est d’ailleurs dans le prolongement de cette démarche que nous présentons au public nord-américain ce projet de décroissance lancé par les quatre membres du PPLD. Puisse ce manifeste constituer l’une de ces pierres que l’on pose, ici et maintenant, pour refonder la société de demain et faire en sorte que les utopies d’aujourd’hui deviennent les normes de demain.

David Murray pour les Éditions Écosociété


[1] Voir Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent le monde », disponible sur <www.monde-diplomatique.fr/mav/99/KEMPF/16157>.

[2] Nicolas Ridoux, La décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 121.

[3] David Owen, Vert paradoxe. Le piège des solutions écoénergétiques, traduction de Geneviève Boulanger, Montréal, Écosociété, 2013.

[4] Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, Villeurbanne, Golias, 2005, p. 8.

[5] Cité dans ibid., p. 143.

[6] Soulignons, entre autres titres parus au fil des ans chez Écosociété : Michel Bernard, Vincent Cheynet et Bruno Clémentin (dir.), Objectif décroissance. Vers une société viable ; Serge Mongeau (dir.), Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance ; Paul Ariès, Désobéir et grandir. Vers une société de décroissance ; et Yves-Marie Abraham, Hervé Philippe et Louis Marion (dir.), Décroissance versus développement durable. Débats pour la suite du monde.