Archives du mot-clé militarisme

Et si la guerre était inévitable?

Et si la guerre était inévitable?

Peut-être bien si nous ne changeons pas de paradigme…

Nous sommes en guerre. De manière officielle et ouverte. Encore une fois. Seule certitude : cette nouvelle aventure militaire laissera dans son sillon mort et désolation. Une destruction dont le système semble cependant faire son beurre. Et si le système capitaliste fondé sur la croissance n’a pas inventé la guerre, il s’en nourrit néanmoins assurément, celle-ci constituait depuis toujours le gage le plus sûr pour soutenir en croissance en panne d’inspiration. Hélas !

Cette adéquation entre la guerre et la logique de la croissance infinie de laquelle il faut se sortir explique d’ailleurs pourquoi le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale avait en son temps joint les rangs du collectif Échec à la guerre, qui continue à dénoncer la folie des aventures militaires. L’entrée en guerre canadienne m’a donné l’idée de dépoussiérer un vieil article que j’avais publié en octobre 2007 sur le site du défunt magazine web Le Panoptique. Je le reproduis ici légèrement remanié, puisque j’estime qu’il démontre bien que si la guerre peut paraitre inévitable et un élément structurel de nos sociétés, c’est peut-être en fait parce que nous n’arrivons plus à penser en dehors du cadre imposé par les catégories conceptuelles du capitalisme et de son moteur, la croissance. Nous nous répétons souvent, mais si nous changions de paradigme ?

*****

Dans son dernier rapport annuel, le Stockholm International Peace Research Institute mentionne que pour l’année 2005 les dépenses mondiales en armement ont atteint la somme de 1120 milliards de dollars. La guerre est une affaire de gros sous et représente environ 2,5% du PIB mondial. Sur le plan militaire, le dernier siècle a été particulièrement sanglant et nombre de crises économiques ont trouvé un exutoire dans les aventures guerrières. À tel point que cette situation a amené des économistes et d’autres chercheurs à se questionner sur la possibilité d’une paix permanente et de ses conséquences sur nos sociétés. Se pourrait-il que la guerre soit nécessaire et même bénéfique ?

Déjà, au début du XXe siècle, des observateurs avaient reconnu le rôle de la guerre comme régulateur de l’économie capitaliste. L’un des premiers à l’avoir fait, à l’occasion de la Première Guerre mondiale, fut l’auteur radical Randolph Bourne, qui mentionnait que la « guerre est la santé de l’État ». Plus près de nous, l’économiste Louis Gill, en parlant de la guerre en Afghanistan, souligne que « la suprématie économique, pour s’affirmer et s’imposer, a toujours reposé sur la suprématie militaire ». Mais ceux qui ont poussé cette analyse le plus loin sont les membres du Groupe d’étude spécial, chargé par le gouvernement étatsunien au début des années 1960 d’examiner le plus froidement possible les conséquences qu’occasionnerait le passage à un état de paix permanente. Censé demeurer secret, le rapport de ces analystes fit cependant l’objet d’une fuite par l’un de ses auteurs, qui garda l’anonymat. Il parut à l’origine sous le titre Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace et fit par la suite l’objet d’une traduction chez Calmann-Lévy, sous le titre évocateur : La paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres (Calmann-Levy, 1968).

À ceux qui mettent en doute l’authenticité du document, l’économiste John Kenneth Galbraith s’en porte garant, lui qui dans la préface de l’édition française soutient qu’il peut « garantir l’authenticité de ce document, dans la mesure où il peut être fait confiance à sa parole et à sa bonne foi » (p. II). Mais authentique ou non, il n’en demeure pas moins que son contenu existe bel et bien et donne froid dans le dos ! Selon ces auteurs, la guerre n’est pas seulement qu’une arme au service de l’économie et des dominants, mais est en fait le fondement sur lequel reposent nos sociétés.

Un groupe spécial, un rapport dérangeant

L’origine du groupe qui a rédigé ce rapport édifiant remonte à 1961, sous l’administration Kennedy, lorsque sont apparus sur la scène politique étatsunienne de nouveaux visages. Selon eux, aucune étude sérieuse n’avait encore été menée sur une question qui les préoccupait particulièrement, à savoir la planification économique à long terme dans le cadre d’une paix de longue durée. Ce n’est toutefois qu’en 1963 qu’on officialisa ce que l’on allait appeler le Groupe d’étude spécial. Il fonctionnait en dehors des structures gouvernementales habituelles et avait pour mandat d’examiner froidement et sans position morale les effets qu’aurait la possibilité d’une « paix permanente » et les implications qu’entraînerait une reconversion économique de l’industrie militaire. Les membres du groupe, au nombre de quinze, provenaient d’horizons les plus divers afin de favoriser la réflexion la plus large et de mettre l’accent sur l’interdisciplinarité. C’est en 1967 que parut la version originale du rapport.

L’idée centrale du Rapport sur l’utilité des guerres est que la guerre est la pierre angulaire de nos sociétés et en est la force dominante. Comme ses auteurs l’expliquent : « Bien que la guerre soit  « utilisée » comme un instrument au service de la politique nationale ou sociale, le fait qu’une société est organisée en vue de se trouver, à un degré quelconque, prête à faire la guerre, surpasse en importance ses structures économiques ou sociales » (p. 86). Selon eux, si la guerre était menée exclusivement pour défendre des intérêts nationaux, son élimination ne serait qu’une question de procédures. Mais l’aspect novateur de leur étude tient au fait qu’ils considèrent que la guerre remplit aussi d’autres fonctions plus profondes et plus importantes.

Leur point de départ est que dans une économie de marché, la question de la reconversion de l’industrie militaire pose plusieurs problèmes auxquels les études antérieures n’avaient pas répondu adéquatement. Ils en retiennent cinq principaux, à savoir que : 1) l’ampleur exceptionnelle des ajustements qu’une reconversion adéquate entraînerait n’a pas été pris en compte; 2) les limites de notre système économique actuel empêchent la mise en place de vastes programmes de travaux publics comme palliatif à la guerre; 3) les mesures monétaires et fiscales existantes sont inadéquates pour assurer une transition viable vers une économie «désarmée»; 4) on s’est peu questionné sur l’acceptabilité politique d’une telle démarche; et 5) trop peu d’attention a été accordée aux fonctions non militaires de la guerre et de l’industrie de l’armement (p. 74-75).

La guerre comme fondement social

Pour les auteurs du rapport, la guerre remplit ainsi une série de fonctions non militaires qui en font la pierre d’assise de notre civilisation. Ces fonctions touchent tous les aspects de la société, qu’ils regroupent sous cinq thèmes principaux : économie, politique, sociologie, écologie, culture et sciences. Cette insistance sur les fonctions non militaires de la guerre est ce qui rend ce rapport si novateur. Sans entrer dans tous les détails, nous allons passer en revue les aspects principaux de leurs observations.

Sur le plan économique, à l’instar des autres activités économiques « improductives », la guerre participe à ce qu’ils appellent le « gaspillage nécessaire ». Son utilité sociale est manifeste, selon les auteurs, puisque ce « gaspillage » s’effectue au-delà du système de l’offre et de la demande. Pour eux, « si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu’il n’est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l’équité dans la distribution des biens à l’intérieur des ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d’une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies » (p. 93-94).

La guerre agit ainsi comme une sorte de balancier dans l’économie. Mais ce « gaspillage » que représente la guerre est aussi source de progrès, puisque l’industrie militaire est un domaine dans lequel on peut constamment innover et trouver de nouveaux débouchés. Comme l’a souligné l’économiste Louis Gill : « [l]e fondement du système est économique. Le principe moteur en est l’accumulation du capital dont la réalité matérielle sous-jacente est le renouvellement incessant de la base industrielle. Dans ce cadre, les dépenses militaires ont été et continuent à être une base de la recherche technologique avancée, de l’innovation nécessaire à l’amélioration de la productivité industrielle. » Une observation à laquelle adhèrent complètement les auteurs de l’étude. Finalement, la guerre est aussi considérée comme une source de stabilité sur le plan économique, dans la mesure où, selon les auteurs du rapport, « aucun ensemble de techniques destinées à garder le contrôle de l’emploi, de la production et de la consommation n’a encore été essayé qui puisse être, de loin, comparable à son efficacité » (p. 98).

Au niveau politique, la guerre remplit d’importantes fonctions en tant que garante de la stabilité sociale. Comme postulat de base, les conclusions du rapport affirment que la guerre est « l’élément qui définit l’existence d’une nation par rapport à une autre » (p. 99-100). Dans ce contexte, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres suggèrent que « l’élimination de la guerre implique l’élimination inévitable de la souveraineté nationale et de l’État, dans sa conception traditionnelle » (p. 100). Suivant cette logique, la guerre est donc à la base de la fondation des nations modernes et c’est elle, en définitive, qui permet à l’État d’asseoir sa légitimité. De même, la guerre demeure le dernier rempart pour le maintien des classes sociales, nécessaires selon les auteurs à la bonne conduite des économies de marché.

La guerre remplit aussi des fonctions au plan sociologique. Entre autres, l’utilisation des institutions militaires permet de fournir aux différents éléments « anti-sociaux » un rôle acceptable dans les structures sociales. Du même coup, la guerre peut constituer un outil formidable pour susciter l’allégeance envers la société et remplit une fonction du ressort de la psychologie humaine, en ce sens qu’elle offre la possibilité du « sacrifice humain ».

Au point de vue écologique, la guerre remplit une fonction malthusienne indéniable et indispensable. Au niveau de la culture, la guerre est la source d’inspiration principale de la plupart des formes d’art. Sur le plan scientifique, enfin, la guerre est vue par les auteurs comme la principale force de développement.

La guerre est-elle nécessaire?

Ces observations des fonctions fondamentales que remplit la guerre ont amené les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres à se demander s’il existait des substituts viables à la guerre. Sur le plan économique, les substituts devraient satisfaire deux critères principaux, à savoir comporter une part de « gaspillage » et pouvoir s’exercer à l’extérieur du système traditionnel de l’offre et de la demande, donc être l’objet de décisions discrétionnaires. Parmi les substituts étudiés, aucun n’arrive à satisfaire les auteurs de l’étude. On propose par exemple de mettre en place un vaste programme de bien-être en remplacement de la guerre. Cependant, les auteurs estiment que celui-ci pourrait n’être suffisant que pour une période limitée, à savoir une dizaine d’années correspondant au temps de sa mise en oeuvre (comme quoi mettre fin à la pauvreté endémique n’est qu’une question de volonté politique…), après quoi il faudrait trouver un autre substitut. Le seul substitut qui trouve un peu de valeur à leurs yeux est celui d’un gigantesque programme de recherche spatiale.

Au niveau politique, on s’interroge à savoir s’il existe un substitut capable d’assurer la stabilité des États comme le fait la guerre en « fournissant à la société la nécessité permanente d’accepter une autorité politique » (p. 140). Dans ce cadre, l’importance d’une menace extérieure crédible est le point le plus important à considérer. C’est ce qui pousse les auteurs à mettre de côté le programme de recherche spatiale, puisque force est d’admettre qu’une menace venue des confins de l’univers contre laquelle les humains pourraient se liguer relève encore du fantasme. On évoque cependant des « ennemis de remplacement » à considérer, comme la menace que constituerait la pollution globale de la planète.

En ce qui concerne les autres fonctions non militaires, du point de vue sociologique, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres rappellent la nécessité de trouver des substituts aux institutions militaires pour les éléments perturbateurs de la société. On propose en ce sens la possibilité d’instaurer un « service du travail » au lieu d’un service militaire ou de revenir à une certaine forme d’esclavage, qui fait écho aux divers scénarios élaborés par Orwell ou Huxley. Mais encore là, on peine à trouver ce qu’ils appellent un « équivalent moral de la guerre ».

Les auteurs abordent d’autres éléments dans leur réflexion mais ce qui ressort clairement, en définitive, c’est leur insistance à considérer la guerre comme « la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites » (p. 165). Ainsi, « le fait d’être toujours prêt à faire la guerre caractérise les systèmes sociaux contemporains d’une manière plus exacte que leurs structures économiques et politiques, qui ne sont que des conséquences de ce caractère » (p. 165-166). Et pour eux, les scénarios envisagés jusqu’alors sur la question du désarmement n’avaient pas pris en compte cette réalité.

Inévitable, la guerre?

À la lumière de ces observations, est-il permis de croire qu’il soit possible de vivre dans un monde pacifié ? Il faut reconnaître à cette étude une certaine lucidité. Et force est d’admettre que dans un système capitaliste tel que celui au sein duquel nous évoluons la guerre est inextricablement liée à l’économie. Car analysée froidement, dans nos économies de marché il semble bien que la guerre soit là pour durer et soit effectivement une institution efficace pour assurer la pérennité de nos sociétés – bien qu’avec les armes nucléaires le portrait soit quelque peu différent, même si les auteurs semblent en minimiser l’impact. Mais leur rapport édifiant n’est peut-être pas exempt de critiques. Puisqu’en fait leur analyse s’inscrit dans un cadre de pensée bien défini, celui d’une économie capitaliste, justement, comme si celui-ci était le seul horizon valable. On pourrait ainsi dire que les auteurs du rapport sont des adeptes de l’idée de la « fin de l’histoire » avant l’heure.

Seule une sortie du capitalisme pourrait en fait permettre d’envisager des alternatives à la guerre, avenue dans laquelle les auteurs n’ont pas osé s’aventurer. Pourtant, il faudra nous résoudre à y aller un jour. Mais une réflexion en ce sens ne pourrait toutefois s’opérer sans un changement de paradigme, comme nous l’avons déjà proposé ailleurs. Or, un tel scénario se buterait bien évidemment aux résistances de ceux et celles qui ont le plus à perdre d’un système basé sur la guerre, ce que reconnaissent tout de même les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres : « Bien qu’il n’existe pas d’obstacles insurmontables sur la voie qui conduit à de tels accords, il est bien établi et largement reconnu que certains groupes privés et certaines classes capitalistes ont intérêt à maintenir le système fondé sur la guerre. » (p. 180-181). La guerre, une fatalité, donc ? Peut-être pas, finalement ! Mais la réflexion reste à faire. L’ouvrage présenté ici a toutefois le mérite de nous amener à réfléchir sur le rôle de la guerre dans nos sociétés et sur les possibilités qui s’offrent à nous quant à l’édification d’un monde pacifié.

La montée inquiétante du militarisme au Canada

Cet article est une recension de la brochure du Collectif Échec à la Guerre.

Nos gouvernements nous répètent constamment qu’il faut diminuer notre dette et couper dans nos dépenses ; et ce sont toujours les programmes sociaux qui écopent. Ils veulent aussi relancer la croissance économique et pour ce faire, diminuent progressivement les impôts des plus riches, dans l’espoir que ceux-ci investissent davantage et créent ainsi des emplois.

Le gouvernement fédéral de M. Harper se distingue pour la dureté de ses mesures. Par exemple, la réforme de l’assurance emploi a privé des centaines de milliers de Canadiennes et Canadiens d’un appui bien nécessaire. Mais en même temps, ce gouvernement a décidé d’augmenter de façon importante ses investissements dans l’armée, en annonçant en 2008 des dépenses militaires de l’ordre de 490 milliards de dollars pour les vingt prochaines années!

Cette orientation du gouvernement canadien n’est pas un hasard ; nous assistons à une militarisation progressive de ses orientations. C’est ce que met en lumière le Collectif Échec à la guerre, dans une brochure qu’il vient de publier et qui s’intitule « La montée inquiétante du militarisme au Canada » ; comme le Collectif l’explique dans sa présentation :

Cette brochure a été produite pour contribuer à mettre en lumière la montée inquiétante du militarisme au Canada… Sans vouloir imposer un ordre de priorité aux luttes pour préserver et élargir les droits et les acquis sociaux attaqués par l’agenda néolibéral et conservateur au Canada, force est de constater que le militarisme est bel et bien au cœur de l’idéologie du gouvernement Harper et que sa mise en œuvre coûteuse progresse rapidement, au détriment des sphères d’activité sociales de l’État. Il nous semble donc important que les luttes pour préserver et élargir les acquis sociaux, pour défendre le bien commun, soient menées de concert avec la dénonciation de la montée du militarisme au Canada.

La brochure présente plusieurs signes de cette militarisation :

—   l’intérêt pour les drones et les investissements qui y sont faits ;

—   la militarisation du Grand Nord

—   l’intensification du recrutement de l’armée, notamment à partir des cadets

—   la présence de l’armée dans les grands événements publics qui n’ont rien à voir avec la guerre (sports, festivals…).

C’est un fait, le Canada est de plus présent dans les diverses guerres dans le monde ; l’Afghanistan, l’Irak, la Libye… Et ici même au pays, nous vivons avec une surveillance de plus en plus répandue.

Dans un tableau fort intéressant, on voit « ce qui pourrait être fait avec l’argent consacré à la guerre… » (p.37).

On peut se demander si cette orientation militariste du gouvernement canadien ne fait pas partie de sa stratégie pour préparer le pays aux diverses crises prévues pour les prochaines années (hausse significative du coût du pétrole, perturbations climatiques, etc.) ; avec cet autre élément, le resserrement progressif de nos frontières…

coquelicot blanc

La brochure du collectif constitue un excellent instrument de sensibilisation ; pour en obtenir des exemplaires, s’adresser à information@echecalaguerre.org . Et pour celles et ceux qui veulent s’impliquer dans la campagne du coquelicot blanc qui aura lieu en novembre prochain, c’est la même adresse.