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André Gorz et l’écosocialisme

Je lis beaucoup. C’est un bonheur qui n’est pas donné à tout le monde. Et cependant je me dis souvent, au fil de mes lectures, combien il serait important que plus de gens fassent les mêmes découvertes que moi. C’est pourquoi j’ai décidé de partager avec les personnes qui fréquentent le site Wo les moteurs les extraits les plus inspirants de mes lectures.

Et je commence avec un livre de  Françoise Gollain publié aux éditions le passager clandestin, André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme. Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Les précurseurs de la décroissance, qui a pour ambition  de donner une visibilité au « travail de recherche collectif portant tout autant sur l’économie que sur la philosophie, l’histoire ou la sociologie, des intellectuels et des universitaires un peu partout dans le monde (qui) entreprennent de mettre au jour les principes et les contours de la société d’abondance frugale qu’ils appellent de leurs vœux ».

 

Sur la technologie, Gorz écrit :

« L’informatisation généralisée n’abolit pas simplement le travail (au sens de poièsis), l’intelligence des mains et du corps. Elle abolit le monde sensible, voue les facultés sensorielles au désoeuvrement, leur dénie la capacité de juger du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Elle disqualifie les sens, retire à la perception ses certitudes, vous dérobe le sol sous vos pieds. Des prothèses de plus en plus performantes remplacent les organes des sens […] En disqualifiant l’intelligence manuelle et le travail des sens, la technoscience abolit et disqualifie ‘l’humanité de l’humanité’. »

Aussi en arrive-t-il à la conclusion que « Sans la lutte pour des technologies différentes, la lutte pour une société différente est vaine : les institutions et les structures de l’État sont, dans une large mesure, déterminées par la nature et le poids des techniques. » Comme Gollain le note, « Les techniques doivent être respectueuses du milieu de vie et contrôlables par les producteurs et consommateurs associés au local du quartier, de la commune, de la région. »

 

Gorz a beaucoup réfléchi sur le salariat :

pour lui, explique Gollain, «Critique du dogme de la croissance et appel à l’abolition du salariat sont solidaires. Dès lors il n’y a qu’une seule issue possible, avec laquelle seraient en tout point d’accord les militants d’une société de décroissance : sortir du salariat comme mode d’organisation sociale, promouvoir un libre épanouissement des individualités grâce à la libération du temps — c’est-à-dire la diminution du temps passé à un travail hétéronome — et le développement des activités de nature autodéterminée. […] L’autonomie n’est pas seulement un besoin privé, elle doit être pensée comme un but collectif : produire des communautés dans lesquelles le lien social n’est pas de manière prédominante un lien marchand. »

Concrètement, Gollain identifie les trois types de mesures prônées par Gorz :

« 1) la mise en œuvre d’une réduction massive du temps de travail passé à la fourniture d’un travail macrosocial

2)    assortie de la garantie d’un revenu suffisant et accompagnée d’une véritable politique de l’espace et du temps, de l’urbanisme, de l’équipement et de la culture ; ceci de manière à construire un environnement social et culturel offrant à tous de plus amples occasions d’échanger et de poursuivre, individuellement ou en association, sous de multiples formes, des activités productives de richesse et non de valeur marchande ;

3)    enfin, […] donner les moyens de l’accès à l’autonomie ; ceux-ci sont la condition pour que l’espace du hors-travail ne soit pas celui de l’isolement et du désoeuvrement et/ou de la consommation ; en d’autres termes, que se construise une société du temps libéré et non du loisir. »

 

Sur l’écologie, Gorz est catégorique :

« Ne répondez surtout pas que […) l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans ‘un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition’ (Illich)? » Je ne puis m’empêcher de mettre en parallèle le titre d’un article de Réginald Harvey, dans Le Devoir du 18 juin dernier : « Le défi de l’INIS (Institut national de l’image et du son) : former des gens capables de se modeler au changement ».

Gorz redoute la force du capitalisme, qui, « s’il est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation », pourrait instaurer un système  où « les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches ».

Ce texte date de 1974 ; comme on peut le constater, c’est bien la voie qu’emprunte le capitalisme.

C’est une toute autre voie que nous indique Gorz : il faut rompre avec l’idéologie de la croissance : « seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. » Il nous invite ensuite à imaginer le type de société qu’un tel état d’esprit nous permettrait ; utopie, demande-t-il? Non, « ce peut être un programme… »

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Des gens raisonnables

C’était jour de budget hier à Québec. Ce moment où les gestionnaires du capital que sont nos politiciens nous font la démonstration de la grande imagination qui les anime quand vient le temps d’articuler les grandes lignes du vivre-ensemble. Les chiffres et les phrases creuses se succèdent alors pour nous donner l’illusion que bientôt  nous serons « maîtres et prospères chez nous », alors que nous savons bien que l’exercice vise principalement à faire les yeux doux aux agences de notation et autres « sages » de l’économie triomphante. Un triste spectacle s’il en est.

Bien entendu, tout cela est orchestré sous couvert de réalisme et, surtout, de « responsabilité ». C’est que la Dame de fer nous l’avait bien dit : « il n’y a pas d’alternative ». Et parler de décroissance, ce n’est tout simplement pas à propos. « Completely irrelevant », comme disent les Anglais. Utopique de penser qu’il soit possible de concevoir un monde libéré des dogmes du libre-marché et de la croissance infinie. Et ne parlons même pas ici de l’instauration d’une quelconque forme de revenu de citoyenneté ou de plafonnement de l’appétit boulimique de la ploutocratie dirigeante.

C’est ce qu’on pouvait d’ailleurs entendre sur les ondes de Radio-Canada lors d’une chronique du journaliste Jean-Philippe Cipriani portant sur la décroissance dans les livres, où il était entre autres question de l’ouvrage Un projet de décroissance, paru en début d’année aux Éditions Écosociété. Manifeste faisant la promotion de la mise en place d’une Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) couplée à l’instauration d’un Revenu maximal autorisé (RMA), la proposition lui a valu d’être taxée d’utopique par le critique musical Claude Gingras – et sous un ton qui laissait bien comprendre tout le ridicule qu’il pensait de cette idée.

Or, au risque de se répéter jusqu’à s’en lasser, c’est bien davantage le fait de croire qu’une croissance infinie dans un monde fini soit possible qui relève de l’utopie. De même que de croire que l’on puisse poursuivre dans la voie qui est la nôtre depuis l’essor du capitalisme. Désolé de casser le party comme on dit, mais il nous faudra bien finir par admettre ce postulat, aussi inconfortable puisse celui-ci nous rendre. Un pas qu’il nous faudra franchir rapidement. Car, pour citer Mark Twain, « lorsque l’on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes sous forme de clous ». Et notre marteau, aujourd’hui, c’est l’économie.

La nécessité de changer de paradigme est donc impérative. D’autant plus que les fondations de l’économie dite libérale reposent sur des paramètres artificiels. Dans un échange très évocateur, l’économiste Herman Daly a d’ailleurs réussi à faire admettre à ses confrères Joseph Stiglitz et Robert Solow que leur modèle croissanciste était basé sur un horizon d’une cinquantaine d’années, tout au plus, et qu’il n’était ainsi aucunement généralisable sur le long terme. Et au diable, donc, pour ceux qui suivront…

Réaliser la supercherie de l’économie triomphante demeure donc un des impératifs de notre temps et en faire prendre conscience nos concitoyens l’une des tâches à laquelle les objecteurs et objectrices de croissance doivent s’atteler. Car qu’ils soient les théoriciens de la naturalisation de l’économie ou les simples courtiers du capital en leur qualité de politiciens, tous ont le même regard temporel sur notre monde que les actionnaires de la haute finance, soit le prochain trimestre.

C’est vision à courte vue qui nous permet de se faire accroire que l’on peut polluer et détruire tout en économisant et conservant la nature. C’est la fuite en avant par laquelle on se conforte que demain, on trouvera bien le moyen de fusionner le rêve et le réel. Les récentes annonces concernant l’exploration pétrolière sur l’île d’Anticosti illustre bien cette mentalité qui se drape de nos jours sous les oripeaux du capitalisme vert. Or, quiconque fait preuve du moindre sérieux sera à même de réaliser la supercherie de cette prétendue ruée vers l’or noir. À lire d’ailleurs à ce propos l’excellente analyse de Renaud Gignac de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

***

Mais bon, paraitrait que nous n’avons plus les moyens de nos ambitions. Lesquelles? On l’ignore, mais voilà, nous sommes dans le rouge, sous respirateur artificiel et au bord de l’abîme. Effectivement, je crains parfois la catastrophe, mais pas cependant pour les mêmes raisons que les représentants du patronat et les chercheurs « indépendants » qui font office de nouveaux conseilleurs du prince. Car ce n’est pas de la dette ou du vieillissement de la population que nous vient le danger qui nous guette, mais bien du saccage des conditions matérielles qui permettent la vie et du rouleau compresseur d’un modèle économique qui pense pouvoir se passer des limites physiques de notre monde.

Mais de cela, vous n’en entendrez point parler dans le cadre de la campagne électorale qui sera bientôt à l’affiche dans une province près de chez vous. Même que lorsque j’entends une minière venir nous dire que le « climat d’affaire est bon au Québec », que je vois le Comité de l’évaluation environnementale stratégique (ÉES) sur le gaz de schiste conclure que le développement de cette filière n’apparait pas intéressant actuellement pour cause de rendements économiques trop hypothétiques (et non par sur le plan d’un mauvais choix pour l’environnement) et que je vois la Pauline arborer son sourire espiègle en annonçant son soutien aux pétrolières, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces paroles de Louis-Jean Cormier en prévision du prochain spectacle électoral. Soyez prêts, comme disait l’autre !

Des phrases creuses à la pelle / À la une des nouvelles / Des messages à deux faces / Une pour le cash / L’autre pour les flashes / Toujours la même cassette / Toujours la même cassette

 

 

Pour un projet de décroissance et une sortie de l’économisme

Le 13 janvier dernier, les Éditions Écosociété faisait paraître un ouvrage fort intéressant écrit par des membres du Parti pour la décroissance en France. Intitulé Pour un projet de décroissance, le livre se présente sous la forme d’un manifeste proposant la mise en place d’une dotation inconditionnelle d’autonomie qui, couplée à l’instauration d’un revenu maximal autorisé, pourrait s’avérer un programme de transition pertinent et stimulant. À tout le moins, voilà une proposition sur laquelle les objecteurs et objectrices de croissance devraient se pencher. En guise de mise en appétit, voici le mot de l’éditeur accompagnant le livre.

Mot de l’éditeur

Depuis plus d’une décennie, les rapports se succèdent soulignant la précarité de la situation planétaire: les dommages environnementaux causés par l’activité humaine menacent désormais l’équilibre écologique. Comme l’a bien résumé le journaliste Hervé Kempf, la crise environnementale que nous traversons se décline en trois volets: l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique, l’érosion de la biodiversité engendrée par ce que les spécialistes appellent la « sixième crise d’extinction » et, finalement, la contamination chimique de notre environnement[1]. Sans compter que nous hypothéquons le capital naturel de la planète par une empreinte écologique qui dépasse son niveau soutenable.

Cette crise environnementale résulte de la véritable dévotion que vouent nos sociétés aux vertus du capitalisme et du libre marché – pour plusieurs, les seuls moyens d’atteindre l’allocation optimale des ressources – doublée d’une soumission au productivisme et à la croissance.

Si ce système nous conduit à une impasse, c’est que la pensée économique dominante sur laquelle il repose continue de séparer l’humain de l’environnement terrestre. L’un ne va pourtant pas sans l’autre, l’évolution biologique étant en interaction constante avec les changements de l’environnement planétaire. En fonctionnant comme si l’économie évoluait en vase clos, on se bute rapidement à une réalité implacable: la consommation infinie des ressources n’est pas possible dans un contexte où les ressources sont limitées. Et comme nous l’expliquait Albert Jacquard, une croissance continue étant par nature exponentielle, « même une croissance fort modérée, disons de 2 % par an, conduit à une véritable explosion à moyen terme : doublement en 35 ans, multiplication par 8 en un siècle, par 64 en deux siècles[2]! ». Pour tenter d’échapper à cette fatalité, on espère, dans une sorte de fuite en avant, que les prochaines innovations technologiques sauront nous sauver du marasme. Or, la réalité nous rattrape avec ce qu’on appelle « les effets rebond » de l’écoefficience, une dynamique qu’a brillamment analysée le journaliste David Owen[3].

Entre en scène la décroissance, qui nous invite à dépasser les schèmes de pensée actuels et, surtout, cet oxymore qu’est le « développement durable ». Utilisée à toutes les sauces, l’expression est rapidement devenue une coquille vide pouvant tout au plus signifier qu’il faut faire durer le développement. C’est l’économiste Kenneth Boulding qui soulignait d’ailleurs avec humour: « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Il devient donc plus que jamais nécessaire de sortir de l’économisme et d’envisager sérieusement de nouvelles perspectives. Comme le souligne le politologue Paul Ariès, « il ne s’agit pas simplement de répartir autrement le gâteau mais d’en changer la recette[4] ». S’engager sur la voie de la décroissance pourrait ainsi nous permettre de retrouver cet équilibre que nous avons fragilisé dangereusement.

La décroissance doit être vue comme un changement de paradigme, un moyen plutôt qu’une fin, puisque prôner la décroissance infinie serait tout aussi absurde que de prôner la croissance infinie. Il s’agit avant tout d’imposer des limites, tant individuelles que collectives, à la démesure. Cela ne signifie donc pas une croissance négative, mais bien une « a-croissance », autrement dit une sortie de la religion du progrès et de la croissance. La décroissance se conçoit ainsi en nette rupture avec nos conceptions économiques actuelles.

Courant de pensée ayant bénéficié des réflexions de précurseurs tels que Nicholas Georgescu-Roegen, André Gorz, Ivan Illich et Jacques Ellul, l’idée de la décroissance fut réactualisée au tournant des années 2000 sous la plume d’auteurs comme Serge Latouche et Paul Ariès. À la fois slogan et « mot-obus », pour reprendre la formule d’Ariès, la décroissance est d’abord et avant tout une invitation à rompre avec la logique implacable de la « méga-machine capitaliste », suivant cette fois l’expression de Latouche.

Comment s’y prendre pour s’engager dans une telle voie? Si d’aucuns insistent régulièrement sur la nécessité de « décoloniser » notre imaginaire, d’autres rappellent la nécessaire sortie du carcan de la société de consommation, où les biens et services ne sont pas consommés pour leur fonction réelle, mais bien pour leur représentation symbolique. Pour opérer une refonte significative du système, c’est au niveau collectif que des changements structurels sont à mettre en œuvre : en considérant, par exemple, la relocalisation ou la circularité de l’économie, par laquelle les déchets des uns peuvent devenir les ressources des autres, ou en redéfinissant la richesse, grâce à de nouveaux indicateurs susceptibles de nous amener à poser des choix économiques constructifs. (Surtout quand on pense que chaque année 800 milliards de dollars sont investis dans l’armement, et entre 400 et 500 milliards dans la publicité… Autant d’argent venant gonfler le PIB et la sacro-sainte croissance économique.) La décroissance invite également à réapprendre la notion de gratuité et à revoir notre conception du travail, notamment à partir du constat selon lequel, en 200 ans, les gains de productivité ne se sont pas traduits par une réduction de la pénibilité du travail.

Pour les tenants et tenantes de la décroissance, ces changements doivent s’opérer à travers un processus démocratique, au sein duquel les expériences de démocratie directe et participative doivent être renforcées. En d’autres termes : une dynamique par laquelle renouer avec l’autonomie au sens où l’entendait le philosophe Cornelius Castoriadis, pour qui une société autonome est une « société capable de remettre en cause, explicitement et lucidement, ses propres institutions[5] ».

« Mais encore ! » diront certains. Justement : comment mettre en œuvre concrètement, au-delà des principes, une réelle transition pour opérer une sortie du système capitaliste et croissanciste ? C’est la question à laquelle se sont attaqués les auteur-e-s de ce livre, membres du Parti pour la décroissance (PPLD) en France. S’inspirant de la réflexion alternative sur les monnaies locales, l’extension des sphères de la gratuité ou le renchérissement du mésusage, Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anne-Isabelle Veillot y vont ici d’une proposition qui mérite que l’on s’y attarde sérieusement : l’adoption d’une Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) couplée à un Revenu maximum acceptable (RMA), soit un véritable train de mesures économiques et sociales susceptibles de réduire les inégalités et d’enclencher des cercles vertueux devant nous conduire vers une décroissance soutenable, sereine et conviviale.

Cherchant avant tout à ouvrir un débat constructif sur ce projet afin qu’il soit expérimenté et adapté de manière progressive en divers endroits, ces militants et militantes de la décroissance exposent ici les grands axes de leur proposition. Loin d’éluder les questions de stratégie, ils et elles cherchent par le fait même une manière concrète de repolitiser la société. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un outil « clé en main », cette DIA pourrait constituer un puissant levier pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous a menés la société de croissance.

Vaste programme que celui de la décroissance ! Elle suscite en effet une profonde réflexion sur notre rapport au monde, réflexion à laquelle les Éditions Écosociété prennent part depuis de nombreuses années[6]. C’est d’ailleurs dans le prolongement de cette démarche que nous présentons au public nord-américain ce projet de décroissance lancé par les quatre membres du PPLD. Puisse ce manifeste constituer l’une de ces pierres que l’on pose, ici et maintenant, pour refonder la société de demain et faire en sorte que les utopies d’aujourd’hui deviennent les normes de demain.

David Murray pour les Éditions Écosociété


[1] Voir Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent le monde », disponible sur <www.monde-diplomatique.fr/mav/99/KEMPF/16157>.

[2] Nicolas Ridoux, La décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 121.

[3] David Owen, Vert paradoxe. Le piège des solutions écoénergétiques, traduction de Geneviève Boulanger, Montréal, Écosociété, 2013.

[4] Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, Villeurbanne, Golias, 2005, p. 8.

[5] Cité dans ibid., p. 143.

[6] Soulignons, entre autres titres parus au fil des ans chez Écosociété : Michel Bernard, Vincent Cheynet et Bruno Clémentin (dir.), Objectif décroissance. Vers une société viable ; Serge Mongeau (dir.), Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance ; Paul Ariès, Désobéir et grandir. Vers une société de décroissance ; et Yves-Marie Abraham, Hervé Philippe et Louis Marion (dir.), Décroissance versus développement durable. Débats pour la suite du monde.