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La fin et le commencement

Réflexion 5

Lorsque les périodes sombres s’approchent et que la fin semble à nouveau proche, il devient plus essentiel pour une personne d’apprendre et de vivre l’histoire que l’âme porte depuis avant la naissance.

Michael Meade, The World Behind the World

Un moyen de se connecter à l’autre monde, intérieur et caché, est à travers l’histoire que l’âme transporte. En méditant sur ce récit, l’histoire de nos vies, ses nombreux tours et détours du destin ainsi que les parties qui restent à jouer, tout cela offre des indices à propos de notre sort et de notre destin qui révèlent ce que nous sommes venus faire ici.

Je remarque dans la déclaration de Michael Meade les mots « lorsque… la fin semble à nouveau proche ». Cela signifie que nous avons connu de nombreux achèvements auparavant, tout comme le monde a connu de nombreuses fins dans le passé. Nous avons tous subi des centaines, sinon des milliers, de petits décès dans notre vie. Mais une fin est toujours le début de quelque chose, même s’il est parfois difficile de discerner où une chose s’achève et une autre commence.

La fin de la civilisation industrielle est aussi le début de ce que certains ont appelé la prochaine culture. Ainsi, nous faisons tous partie non seulement de cette fin, mais d’un nouveau début, la nouvelle culture qui tente d’émerger. Pourtant, elle n’émergera pas toute seule ; elle a besoin de sages-femmes et d’architectes humains. L’histoire de la civilisation industrielle tire rapidement à sa fin et la prochaine culture a désespérément besoin de nouvelles histoires. Paradoxalement, cependant, ces nouvelles histoires doivent être écrites en retournant aux histoires anciennes des peuples autochtones avant l’avènement de la civilisation industrielle.

Les mots culture et cultiver ont une racine commune. Vivre avec des histoires anciennes, des mythes et des contes de fées parallèlement à un décodage conscient et spirituel de notre histoire personnelle est l’un des meilleurs moyens de cultiver une riche vie intérieure et de créer une nouvelle culture. Les époques turbulentes sont des périodes idéales pour découvrir le synchronisme entre les deux. Une occasion extraordinaire de découvrir le monde caché derrière le monde, un monde qui ne finit jamais, qui informe toutes les extrémités et tous les débuts du monde chaotique et troublé dans lequel nous vivons en ce moment.

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Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

Vous pouvez vous procurer le livre de Carolyn Baker intitulé L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise, Éditions Écosociété en librairie, ou en le commandant par la poste en envoyant un chèque de 14$ au nom de Fondation Écho-logie, 7011 ave Champagneur, Montréal, H3N 2J6.

Décoloniser les esprits

Le ciment de la tradition

« C’est comme ça… parce que c’est comme ça! » Que de fois nous avons entendu cette phrase couperet de la part de nos parents! Et c’est ainsi que se transmettent toujours les « prêts-à-penser », ceux des petits gestes quotidiens, des codes sociaux à transmettre mais que nous ne pouvons plus expliquer tellement ils viennent de loin dans le temps. Chemins obligés de « l’éducation », rectitude culturelle, croyances et menaces d’excommunication.

 Qui plus est : héritiers de ce bagage culturel souvent obscur, nous nous prenons pour le centre du monde. Sur une planète pourtant ronde et sans points d’appuis autres que symboliques –pôle nord et pôle sud soutenant nos globes terrestres– nous croyons naïvement que l’héritage transmis, le nôtre, doit s’étendre au monde entier : notre culture, notre organisation sociale, notre éthique et …toutes nos petites manies.

  « C’est comme ça … parce que c’est comme ça! » :

  • « Un homme doit avoir les cheveux courts! ».  Du temps de mon enfance, il était impensable de concevoir qu’un homme puisse vraiment être « masculin » en ayant les cheveux longs.
  • « Il faut enlever les pissenlits de nos pelouses ».  Il était impensable jusqu’à dernièrement de délaisser les herbicides pour favoriser la biodiversité et éviter ainsi les dommages à l’environnement.
  • « Ça ne se fait pas d’aider des inconnus, encore moins quand il s’agit d’adolescents.»

Dernièrement, un adolescent m’aborde :

–     « Madame, je suis mal pris. Mon copain vient de faire un vol à l’étalage et on lui demande de payer 20$. Nous n’avons que 10$. Si je n’arrive pas à trouver ce qui manque, « ils » vont appeler nos parents.»

Au commerce en question, je questionne les 6-7 employés attroupés :

« Si je donne le 10$ qui manque, allez-vous laisser filer ces deux jeunes sans appeler leurs parents? Ils ont déjà leur leçon, me semble-t-il. »

–          « Mais d’abord, qui êtes-vous, Madame? »  

–          « Ni la mère, ni la grand-mère. Je ne les connais pas. Ils m’ont demandé de les aider.»

 Après avoir déposé le fameux 10$ dans la main du fautif, je constate que les employés changent d’attitude. Je lis sur leurs visages qu’ils sont étonnés, puis chamboulés :

–          « Eh bien, Madame, ce que vous venez de faire là…On n’a jamais vu ça! »

 Voilà. Je ne vous raconte pas ça pour me faire applaudir. C’est pour appuyer mon propos. Ce qui pour moi avait été naturel et commun (l’entraide) a été perçu pour des employés de Jean-Coutu comme extraordinaire,  miraculeux, voire révolutionnaire. Cet après-midi-là, j’ai un peu contribué à décoloniser les esprits.

 L’importance de visualiser l’« autrement ».

Fatigués et stressés cinquante-deux semaines par année, nous prenons comme un affront personnel et historique tout changement qui nous est proposé, si petit soit-il. Et nous répétons: « Ça s’est toujours fait comme  ça! » ou : «C’est ça qui est ça! » ou encore : « Ça s’est toujours fait comme ça! ».

 Réapprendre, donc,  à questionner tous les petits et grands « prêts-à-porter ». Retrouver la raison d’être de nos agissements culturels.[1] Nous ne pourrons accéder à une société meilleure (que celle de cette culture occidentale dans laquelle nous nous sentons si mal!) sans nous défaire des « prêts-à-penser ». Sans d’abord libérer les possibles, sans développer de la créativité, sans « fouetter » l’imaginaire collectif. Quelques trucs :

 Faire l’expérience de jeux de visualisation d’une société alternative[2] .

  • Bien respecter dans les tempêtes d’idées (brain storming) cette première étape qui consiste à laisser chacun s’exprimer sans juger, sans dire : « Non, ça, ça ne se peut pas! »
  • Pratiquer la délinquance culturelle. Ngugi wa Thiong’o, écrivain kényan de renommée mondiale, a décidé, en 1986, de publier désormais dans la langue de son peuple, en kikuyu. Dans un adieu à la langue de Shakespeare, il a écrit un ouvrage. Le titre? « Décoloniser l’esprit. »[3]

 Le capitalisme : « C’est ça…  parce que c’est ça! »?

Le mois passé, je visionnais le film de Michael Moore, Roger & Me sur les conséquences du déclin de l’industrie automobile dans la ville natale du réalisateur, à Flint, au Michigan. Moore y montre la suppression de 30 000 emplois dans les usines de General Motor ainsi que ses conséquences sur la ville et sa population : licenciements massifs, reprise de maisons, déménagements, etc. Ce qui m’a le plus frappée, c’est que les gens ont refusé de jeter le blâme sur les vrais coupables, de remettre en question LA Compagnie et, plus fondamentalement, de questionner le système capitaliste. Lors d’entrevues, on les voit adopter le point de vue de la classe aisée, celui des patrons et des actionnaires :

–          « Y » font pas ça pour mal faire! »

–          « Des jobs, il y en a encore. Que les paresseux se lèvent et aillent travailler! » 

–          » Dans la vie, il faut penser «positif» »! 

À la suite du romancier africain, Ngugi wa Thiong’o, appliquons désormais ce slogan « Décoloniser les esprits » au monde entier puisque le capitalisme nous a tous « colonisés » et continue allègrement à le faire depuis la révolution industrielle par ce projet économique qui nous dessert et nous mène à la catastrophe en se justifiant par tellement de formules toutes prêtes et trompeuses. D’autres prêts-à-penser que je vous laisse le soin d’identifier…

Diane Gariépy



[1] Le sociologue Jean-Claude Kaufmann dit à ce propos :

« Les questions touchant aux évènements les plus communs produisent les réponses les plus brèves et beaucoup de silences. […]

Les gens ont du mal à s’exprimer sur ce qui leur est habituel. Car la banalité de tous les jours n’est pas un thème banal mais un processus social de première importance construisant la réalité sociale en produisant l’implicite.

 Il n’existe pas d’actions qui soient banales par nature, intrinsèquement sans intérêt; elles ne deviennent insignifiantes que parce qu’elles ont été mises en scène ainsi, élaborées comme fondements de la société et,  pour ce faire, plongées dans le non-dit des profondeurs refoulées. »

Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes, Nathan, 2010, page 12

[2] Lire : « Pourquoi il est déterminant d’avoir une vision positive »  Manuel de transition , Rob Hopkins, Ecosociété, 2010, p85 et suivantes

[3] http://www.joel-jegouzo.com/article-publier-ecrire-lire-decoloniser-l-esprit-70391452.html