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Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire

Un essai de Jean Gadrey (Éd. Les Petits matins, 2012)

 

Jean Gadrey est un économiste de gauche bien connu en France. C’est un critique constructif du concept de décroissance. La quatrième de couverture présente ainsi son livre :

« La croissance : un remède à tous les maux! Tel est le discours martelé par nos dirigeants depuis des décennies, qu’il s’agisse de réduire le chômage, de régler le problème des retraites, de résorber les inégalités ou de surmonter la crise écologique.

Et si la croissance n’était pas la solution mais le problème? […] Faut-il pour autant ‘décroître’ à tout prix et nous résoudre à une austérité punitive? Le débat est mal posé. Il s’agit de dire adieu au culte de la croissance quantitative, et bienvenue à d’innombrables innovations douces avec la nature comme avec les humains. »

Voilà une belle réflexion qui devrait intéresser tous nos lecteurs.

Dans la première partie, Gadrey explique ce qu’est la croissance : qu’y compte-t-on et qu’y oublie-t-on? On vise des quantités, sans se préoccuper de la qualité ; et pourtant, comme il le montre bien, le mieux-être est déconnecté du « plus avoir ». Pour l’environnement en particulier, la croissance est source de destruction de la nature ; dans une brève annexe au chapitre 3, Gadrey dispose brillamment des arguments des climato-sceptiques. Et dans le chapitre suivant, il montre comment la croissance verte ne peut être qu’une utopie.

Tout cela, la plupart d’entre nous le savions déjà ; le grand intérêt du livre est dans la suite, alors que l’auteur explore cette société post-croissance que nous pourrions nous donner, avec tous les avantages qu’elle comporte. En cessant la course à la productivité et en prenant comme autre objectif la durabilité, ce qui amènerait la création de multitudes de nouveaux emplois ; encore une annexe intéressante, cette fois sur les conséquences du bio généralisé (des milliers d’emplois de plus, et pas tellement plus cher). Puis ensuite un tableau fort inspirant , « Prospective de l’emploi par secteurs », dans tous les domaines, de l’agriculture aux transports, en passant par le commerce, la réparation, les services…Celles et ceux qui prédisent un chômage massif si la croissance ralentit en prendront pour leur rhume…

Dans un bref chapitre, Gadrey nous dit pourquoi il n’aime pas le terme de décroissance, tout en reconnaissant le bien-fondé du concept. « En résumé, écrit-il, défendre le projet d’une société soutenable de sobriété et de plein-emploi, débarrassée de l’obligation de croissance et impliquant une forte réduction des inégalités, c’est sans doute moins radical que de parler de décroissance. Mais l’attente des citoyens porte désormais sur la question : ‘Comment réorienter et avec quels effets sur nos vies?’ C’est à répondre à cette interrogation qu’il s’attaque dans la troisième partie du livre, avec les chapitres suivants :

  • Pour « sauver la planète » : l’égalité des droits au bien-vivre!
  • Les « plus » d’une société du bien-vivre
  • Pauvreté, bien-vivre et croissance
  • Retraite et société soutenable.

Comment tout cela arrivera-t-il? Il écarte en 9 arguments fort convaincants une réforme du capitalisme. C’est par la société civile que tout doit se passer, par le réveil et la prise en charge d’elle-même de la population, qui doit forcer les divers gouvernements à mettre en marche les changements qui s’imposent. Et qu’on ne vienne pas nous dire que nous n’avons pas les moyens de les faire; quand on y regarde bien, de multiples ressources existent, comme dans nos systèmes de taxation qui devraient décourager les comportements nocifs pour l’environnement.

Dans sa conclusion, Gadrey réfléchit sur les scénarios redoutables et sur ceux qui sont désirables. Et il écrit : « La crise, si douloureuse soit-elle pour beaucoup, attire l’attention sur ces idées et ces alternatives. Il n’existe pas d’autre issue que l’action collective coordonnée de toutes ces composantes de la société civile mondiale, qui placent au premier plan, du local à l’international, la solidarité et la justice, la démocratie et le souci de la préservation des multiples patrimoines naturels et sociaux d’une bonne société. »

Un ouvrage à méditer.

Vers un printemps chaud?

L’Année 2015 sera-t-elle une année charnière dans le renversement de notre dépossession tranquille ou verra-t-elle l’approfondissement de notre déliquescence avancée?

Les événements de Charlie Hebdo étant maintenant derrière nous – nous sans avoir laissé dans son sillage un élargissement du dispositif sécuritaire et liberticide qu’affectionnent tant nos laudateurs de la démocratie autoritaire – nous pourrons revenir aux dossiers prioritaires qui devraient nous occuper.

D’abord, la question de l’austérité. Si les élections législatives de ce dimanche en Grèce verront fort possiblement l’arrivée au pouvoir d’un parti, Syriza, ouvertement anti-austérité, force est d’admettre que celui-ci semble déjà bien avancé dans la voie de l’édulcoloration de ses visées politiques et que, devant composer avec les pressions indues des gardiens de la vulgate monétaire européenne, il doit déjà s’adonner à certaines acrobaties plutôt douloureuses qui risquent d’en faire déchanter plus d’un, comme l’a très bien mis en lumière Frédéric Lordon sur le blog La pompe à phynance.

Et c’est sans oublier le fait que Syriza, tout comme Podemos et autres partis nés de l’indignation populaire post-2008, n’a malheureusement que la croissance à la bouche quand vient le temps de relancer l’économie, comme s’il fallait encore prioritairement rassurer la plèbe conditionnée par des années de matraquage idéologique néolibéral et les agences de notation. Or, l’un des défis prioritaires des années à venir sera de trouver le moyen de renverser cette doxa croissanciste et de faire la démonstration que la décroissance ne rime pas avec chômage et appauvrissement. Et pour cela, il faudra davantage que des marches vibrant au rythme des camions flûtes.

C’est pourquoi il nous faudra suivre ici – et bien évidemment y prendre part ! – les développements de ce que d’aucuns annoncent déjà comme un printemps chaud au Québec. Il nous faudra effectivement mettre un holà ferme aux entreprises de destruction déjà bien entamées de l’équipe libérale.

Un autre dossier qui risque de susciter notre attention est celui du pétrole et des projets de pipelines devant traverser la belle province. Saurons-nous mettre un frein à ces initiatives du siècle dernier? Il le faudra, car le monde nous regarde et qu’il en va de la suite du monde. Surtout, aussi, parce qu’une récente étude parue dans la revue Nature est venu nous rappeler que la majeure partie du pétrole encore disponible se doit à l’heure actuelle de rester dans le sol si nous voulons éviter l’emballement du dérèglement climatique, que d’aucuns considèrent déjà irréversible…

Espérons par ailleurs que cette lutte aux hydrocarbures sera également l’occasion d’entamer une réflexion collective conséquente sur notre dépendance au pétrole, et sur les implications d’une telle dépendance. Les Éditions Écosociété entendent à cet égard apporter leur grain de sel en publiant en mars prochain L’énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude, traduction du livre du journaliste canadien Andrew Nikiforuk, The Energy of Slaves. Une réflexion fort intéressante sur notre rapport aux énergies fossile, et plus largement sur notre utilisation de l’énergie. Comme quoi il est vraiment temps d’opérer une révolution conceptuelle pour retrouver une échelle véritablement humaine dans notre façon d’appréhender nos rapports avec la nature.

Il n’y a donc pas à dire, l’année 2015 sera bien chargée. L’horloge de l’apocalypse ayant été avancée à minuit moins trois, il serait peut-être que nous accentuions la cadence. Je l’ai dit plus haut, le monde nous regarde.

Anéantir le dogme

En ces temps d’austérité, je reprends ce titre d’une pièce de la formation Vulgaires machins puisque c’est de cela dont il s’agit : sortir d’un dogme. Celui de la sacro-sainte croissance et de ses impératifs, de notre soumission à l’argent et à sa puissance délétère. Une croissance qui, quand elle ne vise pas à masquer les véritables desseins de nos élites, embue le champ des possibles de ceux et celles qui, de façon sincère, ne croit plus aux turpitudes des détenteurs et détentrices du pouvoir qui démantèlent notre passé, saccagent notre présent et hypothèquent notre futur au nom d’un soi-disant assainissement de nos finances publiques.

Volontaire ou non, notre aveuglement envers la croissance nous empêche toujours d’aborder les problèmes du bon angle et de poser les gestes nécessaires pour être à la hauteur des défis qui sont les nôtres. Et à cet égard, il se pourrait bien que le développement durable s’avérera l’une des plus grandes escroqueries intellectuelles de notre temps. Quand on préfère admirer l’arbre au détriment de la forêt, on perd de vue le portrait d’ensemble et on ne finit que par servir les intérêts du Capital dont l’unique objet est l’autovalorisation perpétuelle.

Le secteur des énergies renouvelables croit à une vitesse fulgurante, nous dit-on. Bonne nouvelle, n’est-ce pas? Et bien, pas nécessairement. Particulièrement lorsqu’on s’entête en parallèle à chanter les vertus de la croissance. C’est que, voyez-vous, une telle hausse n’a jusqu’ici en aucune façon freiné la consommation d’hydrocarbures – ce qui est particulièrement le cas pour le charbon, dont l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit qu’il surpassera le pétrole comme principale source d’énergie en 2017. En fait, les émissions de CO2 provenant de la combustion des combustibles fossiles et des processus industriels contribuent à peu de choses près autant au total des émissions de gaz à effet de serre dans la dernière décennie qu’elle ne le faisait de 1970 à 2010.

Ce serait 1500 gigawatts d’électricité qui seraient maintenant générés par des énergies renouvelables chaque année. Or, cette production et consommation « verte » n’est aucunement venue remplacer d’autres filières plus polluantes, elle n’a fait que venir s’ajouter à notre boulimie consumériste. L’exemple de l’Allemagne est intéressant à cet égard, le pays rencontrant des limites évidentes malgré un ambitieux plan de transition énergétique. Et de manière générale, pour les pays ayant entrepris le virage vert en matières énergétique celui-ci se fait souvent par une délocalisation des exploitations davantage polluantes. Ainsi en est-il par exemple de la Norvège qui, comme le Québec, produit l’essentiel de son électricité par l’entremise de l’hydroélectricité, tout en faisant la promotion de ce type de filière dans des endroits mal appropriés, contribuant en bout de ligne à l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre (GES). Nous pourrions également évoqué le cas du Danemark qui, malgré la mise en place d’un tas de mesures intéressantes et un développement important du renouvelable, n’en demeure pas moins le pays européen avec la plus haute empreinte écologique, en plus d’être un ardent promoteur des agrocarburants, avec toutes les conséquences que ceux-ci génèrent.

En fait, tout cela nous renvoie à une question d’échelle, la fixation sur la croissance favorisant nécessairement un accroissement de la demande et de la production, donc de titanesques projets dont les conséquences ne peuvent être qu’à la hauteur de leur gigantisme. Aussi « verte » soit-elle, aucune source d’énergie exploitée à grande échelle ne peut ainsi aspirer à devenir carbo-neutre. Résultat : une inévitable augmentation des GES. Comme le souligne d’ailleurs bien Almuth Ernsting, l’une des initiatrices de BiofuelWatch, « aussi longtemps que des sources d’énergie qui sont aussi intensives en carbone (carbon-intensive) et destructrices que le sont les énergies fossiles seront classées comme étant du ressort des « énergies renouvelables », accroitre le recours aux énergies renouvelables à travers le globe risque de causer plus de torts que de bienfaits ». Le professeur Steven Smith aborde d’ailleurs dans ce sens, lui qui affirme : « De parler d’« énergie renouvelable » ou d’« énergie durable » relève de l’oxymore, tout comme ce l’est de parler d’« exploitation minière durable » ou de « développement durable ». Le plus d’énergie nous consommons, le moins soutenable devient l’humanité. ».

En fait, comme le souligne encore une fois Ernsting : « Le mythe d’une énergie propre abondante nous empêche de nous concentrer sur les changements beaucoup plus profonds qui nous sont demandés, soit le passage vers des sociétés à faible consommation énergétique. » L’auteur britannique et militant sur la question des changements climatiques George Marshall soulignait d’ailleurs que nous pourrions atteindre les cibles d’émissions requises pour limiter le réchauffement climatique en revenant à la consommation énergétique telle qu’elle l’était en 1972. Or, 40 ans de gains d’efficacité énergétique ont plutôt été compensés, effet rebond oblige, par une encore plus grande hausse de la consommation énergétique.

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Pendant ce temps, les défis que nous avons relevés ne cessent de croitre. Si d’un côté le phénomène des changements climatiques semble avoir été largement sous-estimés, de l’autre les dernières analyses en la matière sont venus davantage confirmer les tendances observées jusqu’ici. Dans le rapport de synthèse du 5e rapport d’évaluation du GIEC et le résumé à l’intention des décideurs qui a été rendu public récemment, on confirme que le réchauffement est bel et bien en marche, qu’il est dû principalement à la combustion des combustibles fossiles et que les effets négatifs sont plus importants que les effets positifs. Les experts du climat estiment néanmoins qu’il est encore possible d’éviter que la température moyenne s’élève de plus de 2oC par rapport à la période préindustrielle, même si les tendances dominantes font craindre un réchauffement beaucoup plus important. Les membres du GIEC se montrent toutefois plus inquiet que jamais et évoquent divers scénarios pour juguler les effets des changements climatiques et pour prévenir l’emballement du climat. Mais ils estiment qu’un tel défi peut être relevé sans sacrifier la croissance…

Or, comme l’explique Daniel Tanuro: « Ces scénarios laissent une (faible) marge pour augmenter encore un peu la quantité de gaz à effet de serre envoyée dans l’atmosphère (donc pour brûler encore un certain temps une certaine quantité de combustibles fossiles). Ils sont néanmoins extrêmement contraignants. Dans le cas d’une stabilisation à 450 ppm, par exemple, les émissions mondiales devraient baisser de 42 à 57% d’ici 2050 et de 78 à 118% d’ici 2100 (par rapport à 2010). D’ici 2050, la part de l’énergie « zéro carbone » ou à faible intensité carbone devrait augmenter de 90% au niveau mondial. Sachant que 78% des émissions sont dues au CO2 provenant de la combustion de combustibles fossiles, et que cette combustion est la source de 80% de l’énergie utilisée par l’humanité, on mesure l’ampleur de la difficulté… En clair : il faut réduire la production matérielle et les transports. […] C’est possible, poursuit-il, sans nuire au bien-être (en l’augmentant, au contraire) si on supprime les productions inutiles et nuisibles, l’obsolescence programmée, les transports délirants dans le cadre de la mondialisation, etc. C’est possible sans nuire à l’emploi (en le favorisant, au contraire) si on partage le travail, les richesses, les savoirs et les technologies… Mais chacune de ces hypothèses ramène invariablement à la même conclusion : il faut s’en prendre au capital.

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Effectivement, on en revient à cela : s’attaquer au capital et mettre un holà au dogme de la croissance. Et cessez de croire que la techno-science viendra à notre secours. Non, une source d’énergie miracle ne pourra nous permettre d’avoir chacun et chacune notre automobile. Non, le génie génétique ne viendra pas nourrir la planète?  Tout comme l’agroindustrie ne cherche pas notre bonheur.

D’ailleurs, les représentants du capital ne craignent pas de passer à l’offensive pour imposer leurs vues. On le voit bien avec le cas de TransCanada. La compagnie albertaine n’en est cependant pas à ses premiers coups bas, elle qui tente depuis quelque temps déjà de forcer la main des élus étatsunien dans le cadre du projet Keystone XL. Ainsi, il a entre autres choses été démontré qu’un rapport – favorable – produit pour le compte du Département d’État du gouvernement étatsunien l’hiver dernier sur le projet avait été écrit par des consultants de l’industrie pétrolière, selon groupes dont Amis de la Terre et Sierra Club. Comme on s’en doute, ledit rapport diminuait grandement les impacts environnementaux reliés au projet…

Et tout cela nous ramène à l’austérité. C’est en son nom qu’on nous vend la possibilité de relancer la croissance. Or, à bien y regarder, l’élite n’est pas si dupe. Elle a très bien compris et sait très bien que nous allons droit vers la mur. Et si la croissance, ça ne fonctionne plus, on assumera notre soif d’accumulation par la dépossession de ce qui reste de bien commun. Car au fond, l’austérité c’est une vaste entreprise de démantèlement de l’État social au profit d’une coterie privée qui aura finalement que le luxe de n’être que les derniers à se goinfrer la face suivant l’effondrement. En attendant, chacun pourra toujours croire qu’on agit de la sorte pour faire le « ménage » dans nos finances publiques et pour le salut de nos enfants et petits-enfants. Les vraies affaires, quoi.

Et si la guerre était inévitable?

Et si la guerre était inévitable?

Peut-être bien si nous ne changeons pas de paradigme…

Nous sommes en guerre. De manière officielle et ouverte. Encore une fois. Seule certitude : cette nouvelle aventure militaire laissera dans son sillon mort et désolation. Une destruction dont le système semble cependant faire son beurre. Et si le système capitaliste fondé sur la croissance n’a pas inventé la guerre, il s’en nourrit néanmoins assurément, celle-ci constituait depuis toujours le gage le plus sûr pour soutenir en croissance en panne d’inspiration. Hélas !

Cette adéquation entre la guerre et la logique de la croissance infinie de laquelle il faut se sortir explique d’ailleurs pourquoi le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale avait en son temps joint les rangs du collectif Échec à la guerre, qui continue à dénoncer la folie des aventures militaires. L’entrée en guerre canadienne m’a donné l’idée de dépoussiérer un vieil article que j’avais publié en octobre 2007 sur le site du défunt magazine web Le Panoptique. Je le reproduis ici légèrement remanié, puisque j’estime qu’il démontre bien que si la guerre peut paraitre inévitable et un élément structurel de nos sociétés, c’est peut-être en fait parce que nous n’arrivons plus à penser en dehors du cadre imposé par les catégories conceptuelles du capitalisme et de son moteur, la croissance. Nous nous répétons souvent, mais si nous changions de paradigme ?

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Dans son dernier rapport annuel, le Stockholm International Peace Research Institute mentionne que pour l’année 2005 les dépenses mondiales en armement ont atteint la somme de 1120 milliards de dollars. La guerre est une affaire de gros sous et représente environ 2,5% du PIB mondial. Sur le plan militaire, le dernier siècle a été particulièrement sanglant et nombre de crises économiques ont trouvé un exutoire dans les aventures guerrières. À tel point que cette situation a amené des économistes et d’autres chercheurs à se questionner sur la possibilité d’une paix permanente et de ses conséquences sur nos sociétés. Se pourrait-il que la guerre soit nécessaire et même bénéfique ?

Déjà, au début du XXe siècle, des observateurs avaient reconnu le rôle de la guerre comme régulateur de l’économie capitaliste. L’un des premiers à l’avoir fait, à l’occasion de la Première Guerre mondiale, fut l’auteur radical Randolph Bourne, qui mentionnait que la « guerre est la santé de l’État ». Plus près de nous, l’économiste Louis Gill, en parlant de la guerre en Afghanistan, souligne que « la suprématie économique, pour s’affirmer et s’imposer, a toujours reposé sur la suprématie militaire ». Mais ceux qui ont poussé cette analyse le plus loin sont les membres du Groupe d’étude spécial, chargé par le gouvernement étatsunien au début des années 1960 d’examiner le plus froidement possible les conséquences qu’occasionnerait le passage à un état de paix permanente. Censé demeurer secret, le rapport de ces analystes fit cependant l’objet d’une fuite par l’un de ses auteurs, qui garda l’anonymat. Il parut à l’origine sous le titre Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace et fit par la suite l’objet d’une traduction chez Calmann-Lévy, sous le titre évocateur : La paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres (Calmann-Levy, 1968).

À ceux qui mettent en doute l’authenticité du document, l’économiste John Kenneth Galbraith s’en porte garant, lui qui dans la préface de l’édition française soutient qu’il peut « garantir l’authenticité de ce document, dans la mesure où il peut être fait confiance à sa parole et à sa bonne foi » (p. II). Mais authentique ou non, il n’en demeure pas moins que son contenu existe bel et bien et donne froid dans le dos ! Selon ces auteurs, la guerre n’est pas seulement qu’une arme au service de l’économie et des dominants, mais est en fait le fondement sur lequel reposent nos sociétés.

Un groupe spécial, un rapport dérangeant

L’origine du groupe qui a rédigé ce rapport édifiant remonte à 1961, sous l’administration Kennedy, lorsque sont apparus sur la scène politique étatsunienne de nouveaux visages. Selon eux, aucune étude sérieuse n’avait encore été menée sur une question qui les préoccupait particulièrement, à savoir la planification économique à long terme dans le cadre d’une paix de longue durée. Ce n’est toutefois qu’en 1963 qu’on officialisa ce que l’on allait appeler le Groupe d’étude spécial. Il fonctionnait en dehors des structures gouvernementales habituelles et avait pour mandat d’examiner froidement et sans position morale les effets qu’aurait la possibilité d’une « paix permanente » et les implications qu’entraînerait une reconversion économique de l’industrie militaire. Les membres du groupe, au nombre de quinze, provenaient d’horizons les plus divers afin de favoriser la réflexion la plus large et de mettre l’accent sur l’interdisciplinarité. C’est en 1967 que parut la version originale du rapport.

L’idée centrale du Rapport sur l’utilité des guerres est que la guerre est la pierre angulaire de nos sociétés et en est la force dominante. Comme ses auteurs l’expliquent : « Bien que la guerre soit  « utilisée » comme un instrument au service de la politique nationale ou sociale, le fait qu’une société est organisée en vue de se trouver, à un degré quelconque, prête à faire la guerre, surpasse en importance ses structures économiques ou sociales » (p. 86). Selon eux, si la guerre était menée exclusivement pour défendre des intérêts nationaux, son élimination ne serait qu’une question de procédures. Mais l’aspect novateur de leur étude tient au fait qu’ils considèrent que la guerre remplit aussi d’autres fonctions plus profondes et plus importantes.

Leur point de départ est que dans une économie de marché, la question de la reconversion de l’industrie militaire pose plusieurs problèmes auxquels les études antérieures n’avaient pas répondu adéquatement. Ils en retiennent cinq principaux, à savoir que : 1) l’ampleur exceptionnelle des ajustements qu’une reconversion adéquate entraînerait n’a pas été pris en compte; 2) les limites de notre système économique actuel empêchent la mise en place de vastes programmes de travaux publics comme palliatif à la guerre; 3) les mesures monétaires et fiscales existantes sont inadéquates pour assurer une transition viable vers une économie «désarmée»; 4) on s’est peu questionné sur l’acceptabilité politique d’une telle démarche; et 5) trop peu d’attention a été accordée aux fonctions non militaires de la guerre et de l’industrie de l’armement (p. 74-75).

La guerre comme fondement social

Pour les auteurs du rapport, la guerre remplit ainsi une série de fonctions non militaires qui en font la pierre d’assise de notre civilisation. Ces fonctions touchent tous les aspects de la société, qu’ils regroupent sous cinq thèmes principaux : économie, politique, sociologie, écologie, culture et sciences. Cette insistance sur les fonctions non militaires de la guerre est ce qui rend ce rapport si novateur. Sans entrer dans tous les détails, nous allons passer en revue les aspects principaux de leurs observations.

Sur le plan économique, à l’instar des autres activités économiques « improductives », la guerre participe à ce qu’ils appellent le « gaspillage nécessaire ». Son utilité sociale est manifeste, selon les auteurs, puisque ce « gaspillage » s’effectue au-delà du système de l’offre et de la demande. Pour eux, « si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu’il n’est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l’équité dans la distribution des biens à l’intérieur des ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d’une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies » (p. 93-94).

La guerre agit ainsi comme une sorte de balancier dans l’économie. Mais ce « gaspillage » que représente la guerre est aussi source de progrès, puisque l’industrie militaire est un domaine dans lequel on peut constamment innover et trouver de nouveaux débouchés. Comme l’a souligné l’économiste Louis Gill : « [l]e fondement du système est économique. Le principe moteur en est l’accumulation du capital dont la réalité matérielle sous-jacente est le renouvellement incessant de la base industrielle. Dans ce cadre, les dépenses militaires ont été et continuent à être une base de la recherche technologique avancée, de l’innovation nécessaire à l’amélioration de la productivité industrielle. » Une observation à laquelle adhèrent complètement les auteurs de l’étude. Finalement, la guerre est aussi considérée comme une source de stabilité sur le plan économique, dans la mesure où, selon les auteurs du rapport, « aucun ensemble de techniques destinées à garder le contrôle de l’emploi, de la production et de la consommation n’a encore été essayé qui puisse être, de loin, comparable à son efficacité » (p. 98).

Au niveau politique, la guerre remplit d’importantes fonctions en tant que garante de la stabilité sociale. Comme postulat de base, les conclusions du rapport affirment que la guerre est « l’élément qui définit l’existence d’une nation par rapport à une autre » (p. 99-100). Dans ce contexte, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres suggèrent que « l’élimination de la guerre implique l’élimination inévitable de la souveraineté nationale et de l’État, dans sa conception traditionnelle » (p. 100). Suivant cette logique, la guerre est donc à la base de la fondation des nations modernes et c’est elle, en définitive, qui permet à l’État d’asseoir sa légitimité. De même, la guerre demeure le dernier rempart pour le maintien des classes sociales, nécessaires selon les auteurs à la bonne conduite des économies de marché.

La guerre remplit aussi des fonctions au plan sociologique. Entre autres, l’utilisation des institutions militaires permet de fournir aux différents éléments « anti-sociaux » un rôle acceptable dans les structures sociales. Du même coup, la guerre peut constituer un outil formidable pour susciter l’allégeance envers la société et remplit une fonction du ressort de la psychologie humaine, en ce sens qu’elle offre la possibilité du « sacrifice humain ».

Au point de vue écologique, la guerre remplit une fonction malthusienne indéniable et indispensable. Au niveau de la culture, la guerre est la source d’inspiration principale de la plupart des formes d’art. Sur le plan scientifique, enfin, la guerre est vue par les auteurs comme la principale force de développement.

La guerre est-elle nécessaire?

Ces observations des fonctions fondamentales que remplit la guerre ont amené les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres à se demander s’il existait des substituts viables à la guerre. Sur le plan économique, les substituts devraient satisfaire deux critères principaux, à savoir comporter une part de « gaspillage » et pouvoir s’exercer à l’extérieur du système traditionnel de l’offre et de la demande, donc être l’objet de décisions discrétionnaires. Parmi les substituts étudiés, aucun n’arrive à satisfaire les auteurs de l’étude. On propose par exemple de mettre en place un vaste programme de bien-être en remplacement de la guerre. Cependant, les auteurs estiment que celui-ci pourrait n’être suffisant que pour une période limitée, à savoir une dizaine d’années correspondant au temps de sa mise en oeuvre (comme quoi mettre fin à la pauvreté endémique n’est qu’une question de volonté politique…), après quoi il faudrait trouver un autre substitut. Le seul substitut qui trouve un peu de valeur à leurs yeux est celui d’un gigantesque programme de recherche spatiale.

Au niveau politique, on s’interroge à savoir s’il existe un substitut capable d’assurer la stabilité des États comme le fait la guerre en « fournissant à la société la nécessité permanente d’accepter une autorité politique » (p. 140). Dans ce cadre, l’importance d’une menace extérieure crédible est le point le plus important à considérer. C’est ce qui pousse les auteurs à mettre de côté le programme de recherche spatiale, puisque force est d’admettre qu’une menace venue des confins de l’univers contre laquelle les humains pourraient se liguer relève encore du fantasme. On évoque cependant des « ennemis de remplacement » à considérer, comme la menace que constituerait la pollution globale de la planète.

En ce qui concerne les autres fonctions non militaires, du point de vue sociologique, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres rappellent la nécessité de trouver des substituts aux institutions militaires pour les éléments perturbateurs de la société. On propose en ce sens la possibilité d’instaurer un « service du travail » au lieu d’un service militaire ou de revenir à une certaine forme d’esclavage, qui fait écho aux divers scénarios élaborés par Orwell ou Huxley. Mais encore là, on peine à trouver ce qu’ils appellent un « équivalent moral de la guerre ».

Les auteurs abordent d’autres éléments dans leur réflexion mais ce qui ressort clairement, en définitive, c’est leur insistance à considérer la guerre comme « la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites » (p. 165). Ainsi, « le fait d’être toujours prêt à faire la guerre caractérise les systèmes sociaux contemporains d’une manière plus exacte que leurs structures économiques et politiques, qui ne sont que des conséquences de ce caractère » (p. 165-166). Et pour eux, les scénarios envisagés jusqu’alors sur la question du désarmement n’avaient pas pris en compte cette réalité.

Inévitable, la guerre?

À la lumière de ces observations, est-il permis de croire qu’il soit possible de vivre dans un monde pacifié ? Il faut reconnaître à cette étude une certaine lucidité. Et force est d’admettre que dans un système capitaliste tel que celui au sein duquel nous évoluons la guerre est inextricablement liée à l’économie. Car analysée froidement, dans nos économies de marché il semble bien que la guerre soit là pour durer et soit effectivement une institution efficace pour assurer la pérennité de nos sociétés – bien qu’avec les armes nucléaires le portrait soit quelque peu différent, même si les auteurs semblent en minimiser l’impact. Mais leur rapport édifiant n’est peut-être pas exempt de critiques. Puisqu’en fait leur analyse s’inscrit dans un cadre de pensée bien défini, celui d’une économie capitaliste, justement, comme si celui-ci était le seul horizon valable. On pourrait ainsi dire que les auteurs du rapport sont des adeptes de l’idée de la « fin de l’histoire » avant l’heure.

Seule une sortie du capitalisme pourrait en fait permettre d’envisager des alternatives à la guerre, avenue dans laquelle les auteurs n’ont pas osé s’aventurer. Pourtant, il faudra nous résoudre à y aller un jour. Mais une réflexion en ce sens ne pourrait toutefois s’opérer sans un changement de paradigme, comme nous l’avons déjà proposé ailleurs. Or, un tel scénario se buterait bien évidemment aux résistances de ceux et celles qui ont le plus à perdre d’un système basé sur la guerre, ce que reconnaissent tout de même les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres : « Bien qu’il n’existe pas d’obstacles insurmontables sur la voie qui conduit à de tels accords, il est bien établi et largement reconnu que certains groupes privés et certaines classes capitalistes ont intérêt à maintenir le système fondé sur la guerre. » (p. 180-181). La guerre, une fatalité, donc ? Peut-être pas, finalement ! Mais la réflexion reste à faire. L’ouvrage présenté ici a toutefois le mérite de nous amener à réfléchir sur le rôle de la guerre dans nos sociétés et sur les possibilités qui s’offrent à nous quant à l’édification d’un monde pacifié.

André Gorz et l’écosocialisme

Je lis beaucoup. C’est un bonheur qui n’est pas donné à tout le monde. Et cependant je me dis souvent, au fil de mes lectures, combien il serait important que plus de gens fassent les mêmes découvertes que moi. C’est pourquoi j’ai décidé de partager avec les personnes qui fréquentent le site Wo les moteurs les extraits les plus inspirants de mes lectures.

Et je commence avec un livre de  Françoise Gollain publié aux éditions le passager clandestin, André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme. Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Les précurseurs de la décroissance, qui a pour ambition  de donner une visibilité au « travail de recherche collectif portant tout autant sur l’économie que sur la philosophie, l’histoire ou la sociologie, des intellectuels et des universitaires un peu partout dans le monde (qui) entreprennent de mettre au jour les principes et les contours de la société d’abondance frugale qu’ils appellent de leurs vœux ».

 

Sur la technologie, Gorz écrit :

« L’informatisation généralisée n’abolit pas simplement le travail (au sens de poièsis), l’intelligence des mains et du corps. Elle abolit le monde sensible, voue les facultés sensorielles au désoeuvrement, leur dénie la capacité de juger du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Elle disqualifie les sens, retire à la perception ses certitudes, vous dérobe le sol sous vos pieds. Des prothèses de plus en plus performantes remplacent les organes des sens […] En disqualifiant l’intelligence manuelle et le travail des sens, la technoscience abolit et disqualifie ‘l’humanité de l’humanité’. »

Aussi en arrive-t-il à la conclusion que « Sans la lutte pour des technologies différentes, la lutte pour une société différente est vaine : les institutions et les structures de l’État sont, dans une large mesure, déterminées par la nature et le poids des techniques. » Comme Gollain le note, « Les techniques doivent être respectueuses du milieu de vie et contrôlables par les producteurs et consommateurs associés au local du quartier, de la commune, de la région. »

 

Gorz a beaucoup réfléchi sur le salariat :

pour lui, explique Gollain, «Critique du dogme de la croissance et appel à l’abolition du salariat sont solidaires. Dès lors il n’y a qu’une seule issue possible, avec laquelle seraient en tout point d’accord les militants d’une société de décroissance : sortir du salariat comme mode d’organisation sociale, promouvoir un libre épanouissement des individualités grâce à la libération du temps — c’est-à-dire la diminution du temps passé à un travail hétéronome — et le développement des activités de nature autodéterminée. […] L’autonomie n’est pas seulement un besoin privé, elle doit être pensée comme un but collectif : produire des communautés dans lesquelles le lien social n’est pas de manière prédominante un lien marchand. »

Concrètement, Gollain identifie les trois types de mesures prônées par Gorz :

« 1) la mise en œuvre d’une réduction massive du temps de travail passé à la fourniture d’un travail macrosocial

2)    assortie de la garantie d’un revenu suffisant et accompagnée d’une véritable politique de l’espace et du temps, de l’urbanisme, de l’équipement et de la culture ; ceci de manière à construire un environnement social et culturel offrant à tous de plus amples occasions d’échanger et de poursuivre, individuellement ou en association, sous de multiples formes, des activités productives de richesse et non de valeur marchande ;

3)    enfin, […] donner les moyens de l’accès à l’autonomie ; ceux-ci sont la condition pour que l’espace du hors-travail ne soit pas celui de l’isolement et du désoeuvrement et/ou de la consommation ; en d’autres termes, que se construise une société du temps libéré et non du loisir. »

 

Sur l’écologie, Gorz est catégorique :

« Ne répondez surtout pas que […) l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans ‘un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition’ (Illich)? » Je ne puis m’empêcher de mettre en parallèle le titre d’un article de Réginald Harvey, dans Le Devoir du 18 juin dernier : « Le défi de l’INIS (Institut national de l’image et du son) : former des gens capables de se modeler au changement ».

Gorz redoute la force du capitalisme, qui, « s’il est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation », pourrait instaurer un système  où « les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches ».

Ce texte date de 1974 ; comme on peut le constater, c’est bien la voie qu’emprunte le capitalisme.

C’est une toute autre voie que nous indique Gorz : il faut rompre avec l’idéologie de la croissance : « seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. » Il nous invite ensuite à imaginer le type de société qu’un tel état d’esprit nous permettrait ; utopie, demande-t-il? Non, « ce peut être un programme… »

Pour un projet de décroissance et une sortie de l’économisme

Le 13 janvier dernier, les Éditions Écosociété faisait paraître un ouvrage fort intéressant écrit par des membres du Parti pour la décroissance en France. Intitulé Pour un projet de décroissance, le livre se présente sous la forme d’un manifeste proposant la mise en place d’une dotation inconditionnelle d’autonomie qui, couplée à l’instauration d’un revenu maximal autorisé, pourrait s’avérer un programme de transition pertinent et stimulant. À tout le moins, voilà une proposition sur laquelle les objecteurs et objectrices de croissance devraient se pencher. En guise de mise en appétit, voici le mot de l’éditeur accompagnant le livre.

Mot de l’éditeur

Depuis plus d’une décennie, les rapports se succèdent soulignant la précarité de la situation planétaire: les dommages environnementaux causés par l’activité humaine menacent désormais l’équilibre écologique. Comme l’a bien résumé le journaliste Hervé Kempf, la crise environnementale que nous traversons se décline en trois volets: l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique, l’érosion de la biodiversité engendrée par ce que les spécialistes appellent la « sixième crise d’extinction » et, finalement, la contamination chimique de notre environnement[1]. Sans compter que nous hypothéquons le capital naturel de la planète par une empreinte écologique qui dépasse son niveau soutenable.

Cette crise environnementale résulte de la véritable dévotion que vouent nos sociétés aux vertus du capitalisme et du libre marché – pour plusieurs, les seuls moyens d’atteindre l’allocation optimale des ressources – doublée d’une soumission au productivisme et à la croissance.

Si ce système nous conduit à une impasse, c’est que la pensée économique dominante sur laquelle il repose continue de séparer l’humain de l’environnement terrestre. L’un ne va pourtant pas sans l’autre, l’évolution biologique étant en interaction constante avec les changements de l’environnement planétaire. En fonctionnant comme si l’économie évoluait en vase clos, on se bute rapidement à une réalité implacable: la consommation infinie des ressources n’est pas possible dans un contexte où les ressources sont limitées. Et comme nous l’expliquait Albert Jacquard, une croissance continue étant par nature exponentielle, « même une croissance fort modérée, disons de 2 % par an, conduit à une véritable explosion à moyen terme : doublement en 35 ans, multiplication par 8 en un siècle, par 64 en deux siècles[2]! ». Pour tenter d’échapper à cette fatalité, on espère, dans une sorte de fuite en avant, que les prochaines innovations technologiques sauront nous sauver du marasme. Or, la réalité nous rattrape avec ce qu’on appelle « les effets rebond » de l’écoefficience, une dynamique qu’a brillamment analysée le journaliste David Owen[3].

Entre en scène la décroissance, qui nous invite à dépasser les schèmes de pensée actuels et, surtout, cet oxymore qu’est le « développement durable ». Utilisée à toutes les sauces, l’expression est rapidement devenue une coquille vide pouvant tout au plus signifier qu’il faut faire durer le développement. C’est l’économiste Kenneth Boulding qui soulignait d’ailleurs avec humour: « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Il devient donc plus que jamais nécessaire de sortir de l’économisme et d’envisager sérieusement de nouvelles perspectives. Comme le souligne le politologue Paul Ariès, « il ne s’agit pas simplement de répartir autrement le gâteau mais d’en changer la recette[4] ». S’engager sur la voie de la décroissance pourrait ainsi nous permettre de retrouver cet équilibre que nous avons fragilisé dangereusement.

La décroissance doit être vue comme un changement de paradigme, un moyen plutôt qu’une fin, puisque prôner la décroissance infinie serait tout aussi absurde que de prôner la croissance infinie. Il s’agit avant tout d’imposer des limites, tant individuelles que collectives, à la démesure. Cela ne signifie donc pas une croissance négative, mais bien une « a-croissance », autrement dit une sortie de la religion du progrès et de la croissance. La décroissance se conçoit ainsi en nette rupture avec nos conceptions économiques actuelles.

Courant de pensée ayant bénéficié des réflexions de précurseurs tels que Nicholas Georgescu-Roegen, André Gorz, Ivan Illich et Jacques Ellul, l’idée de la décroissance fut réactualisée au tournant des années 2000 sous la plume d’auteurs comme Serge Latouche et Paul Ariès. À la fois slogan et « mot-obus », pour reprendre la formule d’Ariès, la décroissance est d’abord et avant tout une invitation à rompre avec la logique implacable de la « méga-machine capitaliste », suivant cette fois l’expression de Latouche.

Comment s’y prendre pour s’engager dans une telle voie? Si d’aucuns insistent régulièrement sur la nécessité de « décoloniser » notre imaginaire, d’autres rappellent la nécessaire sortie du carcan de la société de consommation, où les biens et services ne sont pas consommés pour leur fonction réelle, mais bien pour leur représentation symbolique. Pour opérer une refonte significative du système, c’est au niveau collectif que des changements structurels sont à mettre en œuvre : en considérant, par exemple, la relocalisation ou la circularité de l’économie, par laquelle les déchets des uns peuvent devenir les ressources des autres, ou en redéfinissant la richesse, grâce à de nouveaux indicateurs susceptibles de nous amener à poser des choix économiques constructifs. (Surtout quand on pense que chaque année 800 milliards de dollars sont investis dans l’armement, et entre 400 et 500 milliards dans la publicité… Autant d’argent venant gonfler le PIB et la sacro-sainte croissance économique.) La décroissance invite également à réapprendre la notion de gratuité et à revoir notre conception du travail, notamment à partir du constat selon lequel, en 200 ans, les gains de productivité ne se sont pas traduits par une réduction de la pénibilité du travail.

Pour les tenants et tenantes de la décroissance, ces changements doivent s’opérer à travers un processus démocratique, au sein duquel les expériences de démocratie directe et participative doivent être renforcées. En d’autres termes : une dynamique par laquelle renouer avec l’autonomie au sens où l’entendait le philosophe Cornelius Castoriadis, pour qui une société autonome est une « société capable de remettre en cause, explicitement et lucidement, ses propres institutions[5] ».

« Mais encore ! » diront certains. Justement : comment mettre en œuvre concrètement, au-delà des principes, une réelle transition pour opérer une sortie du système capitaliste et croissanciste ? C’est la question à laquelle se sont attaqués les auteur-e-s de ce livre, membres du Parti pour la décroissance (PPLD) en France. S’inspirant de la réflexion alternative sur les monnaies locales, l’extension des sphères de la gratuité ou le renchérissement du mésusage, Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anne-Isabelle Veillot y vont ici d’une proposition qui mérite que l’on s’y attarde sérieusement : l’adoption d’une Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) couplée à un Revenu maximum acceptable (RMA), soit un véritable train de mesures économiques et sociales susceptibles de réduire les inégalités et d’enclencher des cercles vertueux devant nous conduire vers une décroissance soutenable, sereine et conviviale.

Cherchant avant tout à ouvrir un débat constructif sur ce projet afin qu’il soit expérimenté et adapté de manière progressive en divers endroits, ces militants et militantes de la décroissance exposent ici les grands axes de leur proposition. Loin d’éluder les questions de stratégie, ils et elles cherchent par le fait même une manière concrète de repolitiser la société. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un outil « clé en main », cette DIA pourrait constituer un puissant levier pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous a menés la société de croissance.

Vaste programme que celui de la décroissance ! Elle suscite en effet une profonde réflexion sur notre rapport au monde, réflexion à laquelle les Éditions Écosociété prennent part depuis de nombreuses années[6]. C’est d’ailleurs dans le prolongement de cette démarche que nous présentons au public nord-américain ce projet de décroissance lancé par les quatre membres du PPLD. Puisse ce manifeste constituer l’une de ces pierres que l’on pose, ici et maintenant, pour refonder la société de demain et faire en sorte que les utopies d’aujourd’hui deviennent les normes de demain.

David Murray pour les Éditions Écosociété


[1] Voir Hervé Kempf, « Comment les riches détruisent le monde », disponible sur <www.monde-diplomatique.fr/mav/99/KEMPF/16157>.

[2] Nicolas Ridoux, La décroissance pour tous, Lyon, Parangon, 2006, p. 121.

[3] David Owen, Vert paradoxe. Le piège des solutions écoénergétiques, traduction de Geneviève Boulanger, Montréal, Écosociété, 2013.

[4] Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, Villeurbanne, Golias, 2005, p. 8.

[5] Cité dans ibid., p. 143.

[6] Soulignons, entre autres titres parus au fil des ans chez Écosociété : Michel Bernard, Vincent Cheynet et Bruno Clémentin (dir.), Objectif décroissance. Vers une société viable ; Serge Mongeau (dir.), Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance ; Paul Ariès, Désobéir et grandir. Vers une société de décroissance ; et Yves-Marie Abraham, Hervé Philippe et Louis Marion (dir.), Décroissance versus développement durable. Débats pour la suite du monde.

La véritable indépendance énergétique du Québec passe par la décroissance

Dans la foulée des audiences de la Commission sur l’avenir énergétique du Québec, je joins ma voix à celle des membres du Collectif de recherche interuniversitaire et transdisciplinaire sur les impasses de la croissance (CRITIC), qui résume de brillante façon les réels enjeux à l’œuvre derrière la notion d’indépendance énergétique.

Signataires : Yves-Marie Abraham (HEC Montréal), Philippe Blackburn (Université de Montréal), Claire-Hélène Benoît-Pernot (Université de Montréal), Jacqueline Bourdeau (TELUQ), Alain Deneault, Bruno Dubuc, Jonathan Durand-Folco (Université Laval), François Gauthier (Université de Fribourg), Ariane Gobeil (UQAM), Andrea Levy, Louis Marion, Éric Martin (Collège Édouard-Montpetit), Émilie Nollet (HEC Montréal), Maxime Ouellet (UQAM), Hervé Philippe (CNRS), Éric Pineault (UQAM), Béatrice Roure (CNRS), Margaux Ruellan (Université de Montréal), Paul Sabourin (Université de Montréal), Fanny Theurillat-Cloutier (Collège Marie-Victorin), Geneviève Tremblay-Racette (Université d’Ottawa).

Selon la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, dont les travaux sont en cours, la future politique énergétique du gouvernement québécois doit viser « une plus grande indépendance énergétique ». Parmi les solutions suggérées pour y parvenir, on ne trouve aucune mention d’une stratégie consistant à réduire la consommation globale d’énergie des habitants de notre province. C’est le point aveugle de la consultation lancée par la Ministre des Ressources Naturelles : le débat est circonscrit aux moyens de maintenir ou plutôt d’augmenter notre consommation d’énergie. Derrière cette manière de poser le problème, une évidence, jamais interrogée : il faut poursuivre la croissance économique de notre société, donc continuer à consommer toujours plus d’énergie. Nous pensons au contraire que la seule façon de garantir l’indépendance énergétique du Québec passe par une « décroissance soutenable » de notre économie.

La fin du pétrole implique la fin de la croissance

En premier lieu, il est urgent de réaliser que la croissance économique prodigieuse de ces deux derniers siècles a reposé pour l’essentiel sur l’énergie fossile qui, rappelons-le, satisfait encore près de 80% de nos besoins énergétiques à l’échelle planétaire (plus de 50% au Québec). Or cette forme d’énergie n’a pas de réel substitut. Elle est en effet bien plus concentrée que toutes celles que nous connaissons, ce qui signifie qu’il est beaucoup plus facile de lui faire produire du travail (au sens physique du terme) qu’aux autres sources d’énergie. Les rayons solaires qui frappent notre planète quotidiennement représentent certes une quantité d’énergie bien plus importante que celle que nous utilisons annuellement. Mais cette énergie est si diffuse qu’elle est pratiquement inutilisable pour quantité d’opérations devenues anodines dans nos sociétés, telles que faire voler un avion de ligne transportant plusieurs centaines de passagers sur des milliers de kilomètres. Cela ne signifie absolument pas que l’énergie solaire ou l’énergie éolienne sont inutiles. Seulement, elles sont inadéquates pour faire tourner les moteurs qui sont au fondement de la croissance économique exponentielle que nous connaissons depuis un peu plus de deux siècles maintenant.

Les limites de la dématérialisation de l’économie

Contre ceux qui font valoir que nos économies tendent à se dématérialiser, donc à réduire leur impact écologique et leurs besoins énergétiques, nous devons rappeler que les activités de service n’ont pas remplacé les activités industrielles. Elles s’y sont ajoutées, ces dernières ayant été en partie délocalisées dans des contrées lointaines. La pollution, atmosphérique en particulier, ne s’arrête pas aux frontières des pays qui la produisent. Ce problème est planétaire. En outre, « l’économie du savoir » fonctionne en réalité sur la base d’infrastructures matérielles souvent très lourdes, consommant beaucoup d’énergie. Plus fondamentalement encore, la notion de marchandise immatérielle est un non-sens. Au minimum, les services sont assurés par des humains qui doivent se nourrir, se vêtir, se loger, être éduqués, soignés, etc. Quant aux idées, elles ne peuvent devenir marchandises sans être matérialisées d’une façon ou d’une autre (livres, fichiers numériques…). La croissance économique suppose donc forcément la croissance de la consommation de ressources matérielles, donc l’augmentation de la consommation d’énergie.

Le problème des effets rebonds

Nous nous devons de contester également les espoirs qui sont placés dans le développement de technologies moins gourmandes en « ressources naturelles » et dans les efforts en matière d’ « éco-efficience », car ils ne tiennent pas compte de « l’effet rebond » théorisé par l’économiste Stanley Jevons dès la fin du XIXe siècle. Sous sa forme la plus simple, cet effet peut être défini ainsi : dans une société productiviste, tout nouveau moyen d’économiser une ressource risque en fait d’augmenter la consommation de cette ressource (rebond direct) ou d’autres ressources (rebond indirect) – un moteur de voiture qui consomme moins d’essence permet de faire plus de kilomètres ou de s’acheter un billet d’avion pour Cuba, grâce aux économies réalisées ! Dans son livre Vert Paradoxe paru récemment, David Owen montre que cet effet pervers s’observe dans tous les domaines, sous diverses formes et réduit pratiquement à néant, sur le plan écologique, la plupart de nos efforts en matière de solutions éco-énergétiques.

La fausse route des solutions techniques

Enfin, l’idée qu’il est possible de faire face à la raréfaction des combustibles fossiles par des solutions techniques pose au moins deux problèmes importants. D’une part, les techniques permettant de remplacer, avec la même efficacité, celles qui fonctionnent actuellement à base d’énergie fossile n’existent tout simplement pas. On ne peut exclure une invention majeure dans les années ou les décennies à venir, mais pour le moment les raisons objectives d’espérer un tel miracle sont plus que maigres. D’autre part, nous privilégions généralement des solutions qui reposent sur de vastes macro-systèmes techniques, ce qui nous fragilise gravement. Comment en effet prétendre jouir d’une quelconque « indépendance énergétique » quand nous acceptons que notre existence soit liée à des dispositifs bien trop gigantesques et compliqués pour en avoir le réel contrôle ? En particulier, creuser toujours plus loin et toujours plus vite, pour récupérer ce qu’il reste de combustibles fossiles (sables bitumineux, gaz de schiste,…), augmente inévitablement la probabilité que se produisent des catastrophes telles que l’explosion de la plate-forme « Deepwater Horizon » ou la tragédie de Lac-Mégantic.

Avant tout, se libérer du dogme de la croissance

Pour sortir de cette impasse et conquérir réellement notre indépendance énergétique, nous devons commencer par renoncer à la quête d’une croissance économique sans fin. Notre avenir passe nécessairement par l’utilisation de techniques fonctionnant à base d’énergies diffuses, produisant par conséquent moins de travail. Adaptées aux sources d’énergies disponibles sur place, répondant aux besoins d’utilisateurs locaux, contrôlables et réparables facilement, ces « technologies intermédiaires », comme les appelait l’économiste E. F. Schumacher, reposeront davantage aussi sur le travail humain (au contraire de nos techniques actuelles qui contribuent à produire toujours plus de chômeurs). Le tout est d’admettre qu’une vie plus sobre sur le plan matériel, non seulement ne serait pas un drame, mais devrait même nous permettre de vivre mieux, dans une société plus juste et moins dépendante de techniques et de ressources que nous ne contrôlons pas.

Comment faire face à l’austérité ambiante?

Les Éditions Écosociété, L’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) et la Coop UQAM vous invitent à la conférence de David McNally, auteur de Panne globale. Crise austérité et résistance 
 
Où : UQAM, Salle-Marie-Gérin-Lajoie, Pavillon Judith Jasmin, métro Bérri-UQAM
 
Quand : Vendredi 1er novembre à 19h. Événement facebook à faire circuler
 
Quoi : Malgré l’ampleur de la crise de 2008, la grande panique a cédé la place au grand déni. Après avoir furtivement interrogé l’avenir du capitalisme, l’élite économique et politique a préféré procéder au grand sauvetage et repartir la machine. Or, pour David McNally, la crise économique et financière de 2008 n’est pas le fruit d’une quelconque défaillance du système, mais trouve son origine dans la nature même du capitalisme. S’éloignant des discours opaques et mystificateurs des économistes orthodoxes, McNally met en lumière les dynamiques d’une crise sonnant le glas de la période d’expansion néolibérale, et nous invite à réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour affronter la nouvelle ère d’austérité dans laquelle celle-ci nous a plongés.
La présentation de David McNally sera suivie des interventions de Frédéric Guillaume Dufour, Xavier Lafrance et Julia Posca. Animation : Jonathan Martineau.
Qui :  David McNally est professeur de science politique à l’Université York de Toronto. Auteur de nombreux ouvrages portant sur l’économie politique, la théorie sociale et culturelle, le marxisme et l’anticapitalisme, il milite égalementau sein de divers mouvements pour la justice sociale.
Frédérick Guillaume Dufour est professeur au département de sociologie de l’UQAM. Il détient un doctorat en science politique de l’Université York (2005) et à été chercheur invité au département de relations internationales de l’Université Sussex et au Centre for Social Theory and Comparative History de UCLA. Ses recherches s’inscrivent dans le champ de la sociologie historique et politique.
Xavier Lafrance est docteur en science politique à l’Université York de Toronto et professeur d’économie politique à l’Université de Montréal. Il débutera un post-doctorat au History of Consciousness Department de l’université de la Californie, Santa Cruz, qui porte sur la précarité et les mouvements sociaux des jeunes à l’ère de l’austérité.
Jonathan Martineau  est docteur en science politique (Université York), ses travaux portent sur les différentes formes et régimes de temps social, l’histoire de la pensée politique et sociale, les relations internationales et l’économie politique. Il a dirigé l’ouvrage collectifMarxisme anglo-saxon : figures contemporaines. De Perry Anderson à David McNally (Lux éditeur).
Julia Posca est doctorante en sociologie à l’UQAM et chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). Elle s’intéresse à l’économie politique du capitalisme avancé et à la transformation de la classe moyenne nord-américaine. Elle a travaillé sur divers enjeux liés à la financiarisation de l’économie tels que l’endettement des ménages, le pouvoir des agences de notation et la croissance des inégalités.

Développer le Nord: mais pourquoi?

Le 13 mai dernier avait lieu à l’École des Hautes Études Commerciales de Montréal le 1er colloque du Collectif de recherche interuniversitaire et transdisciplinaire sur les impasses de la croissance (CRITIC), avec, comme titre, « Creuser jusqu’où? Les limites de la croissance ». J’y ai fait la présentation suivante lors de la table ronde qui clôturait l’événement.  — Serge Mongeau                           

Je suis content de cette occasion qui nous est fournie par le CRITIC de réfléchir. Mais en même temps je suis inquiet de constater que nous soyons si peu à le faire, alors que pointent à l’horizon de si gros problèmes. Ces problèmes qui nous viennent à cause d’un mode de penser qui est devenu hégémonique et nous impose une vision unique, qui pourrait se résumer ainsi : la nature est un réservoir de ressources qui n’attendent qu’à être transformées en objets de consommation, et cette transformation crée une valeur dont une partie de l’humanité peut légitimement prendre possession.

Ce modèle est insoutenable à bien des égards :

—    il mène à des inégalités de plus en plus importantes entre les humains, avec toutes les conséquences néfastes que cela entraîne (voir le livre The Spirit Level, de Richard Wilkinson et Kate Pickett, bientôt traduit chez Écosociété) ;

—    il transforme profondément la planète par l’utilisation massive de certaines ressources et la production immense de divers déchets ; l’eau, l’air, ces éléments essentiels à la vie, sont de plus en plus altérés ;

—    il conduit à l’épuisement de nombreuses ressources ;

—    il provoque un dysfonctionnement progressif : si le monde continue à suivre le modèle américain de déplacement, avec 300 millions d’automobiles pour 325 millions d’habitants, quand Chinois et Indiens y seront, où rouleront leurs véhicules?

Il est clair que ce modèle ne peut continuer à se répandre. Et pourtant, partout sur la planète, on aspire à vivre comme les Nord-Américains,  qui ont imposé l’image de leur mode de vie comme paradis. Et dans nos pays industrialisés, nos dirigeants refusent d’affronter la nécessité de sortir de ce modèle, sans doute par crainte de devoir adopter des mesures impopulaires et de perdre leurs élections. Ils font donc appel à la pensée magique, en promettant de réformer le système pour mieux partager la richesse (par exemple, en exigeant plus de redevances des compagnies minières), en rendant la production moins polluante (le capitalisme vert), en développant de nouvelles sources d’énergie moins polluantes ; et ils s’emploient en même temps à cacher la vérité : la dévastation et les maladies consécutives à Tchernobyl et à Fukushima, par exemple.

Il faut le reconnaître, le développement durable n’est que de la foutaise. Il ne sert qu’à repousser les échéances et retarder les décisions qui s’imposent ; et ses succès sont annulés par les effets rebonds qu’ils entraînent. Quant aux nouvelles technologies et au soi-disant progrès en général, ils nous mènent à un mode de vie pour lequel nos organismes ne sont pas faits, avec des façons de faire qui nous demandent de moins en moins d’efforts physiques, qui nous fournissent une nourriture toujours plus transformée, un air rempli de produits chimiques et de particules nocives, dans un rythme de vie qui ne respecte pas nos rythmes biologiques. Notre société de consommation a besoin de nous en tant que consommateurs individuels et elle nous enferme de plus en plus chacun dans notre bulle, en compétition avec les autres pour se tailler la meilleure place et posséder le plus. Alors que les êtres humains sont par nature des êtres sociaux qui ont besoin de se sentir partie d’une communauté, où ils peuvent se sentir en sécurité, se trouver une place et donner un sens à leur vie.

Ma longue réflexion sur la santé m’a permis de comprendre que ce que nous appelons le progrès nous mène rapidement vers des conditions de vie qui ne répondent plus aux besoins profonds de nos organismes. Car en quoi notre physiologie a-t-elle changé depuis l’époque où nous étions des chasseurs-cueilleurs? Nous avons le même corps, les mêmes organes internes qui permettaient de bien s’adapter aux conditions de l’époque, alors qu’aujourd’hui nous vivons, suite au progrès, dans des conditions totalement différentes. Pour retrouver une société qui nous permette le plein épanouissement, il nous faudrait mettre de côté la voie du tout à la croissance économique et développer  un autre modèle qui nous permette de revenir à l’objectif fondamental de tous les êtres vivants : satisfaire nos besoins de base. Nous avons oublié notre nature, nous avons oublié que nous faisons partie de la nature. Il faut retrouver ce lien  et organiser notre vie pour que nous vivions plus près de la nature et d’une façon moins artificialisée ; que nous vivions d’une façon plus communautaire ; nous sommes des êtres grégaires, à l’origine nous avons réussi à survivre en tant qu’espèce grâce à notre regroupement en petites communautés et c’est par la force de nos communautés que nous pourrons faire la transition qui s’imposera dans les prochaines années.

 Les exigences fondamentales d’une telle orientation sont les suivantes :

1)       la fin de la propriété privée sans limites ;

2)       le refus de l’exploitation des uns par les autres, ce qui signifie entre autres la fin du salariat ;

3)       le développement des « communs », des biens qui appartiennent à la communauté ;

4)       le respect de la nature, en évitant sa destruction.

Pour aller dans ce sens, nous devrions nous réorganiser pour vivre en petites communautés, développer des outils conviviaux qui permettent une plus grande autonomie individuelle et collective et trouver les moyens de travailler avec la nature, sans jamais perturber ses cycles ; ainsi, il faudrait décréter un moratoire sur toute extraction minière, car nous pourrions nous débrouiller avec ce que nous avons déjà sorti du sol.

La Transition : plus qu’un mouvement

Nous sommes quelques-uns au Québec à tenter d’y implanter le mouvement des Villes en Transition. Car nous avons compris que nos sociétés fondées sur une croissance économique constante sont à la veille de s’effondrer, et qu’il serait important de tout de suite commencer à se préparer à l’après-croissance. Mais nous devons constater que dans la population en général, ce genre d’idée n’avance pas très vite. Les initiatives de Transition que nous voudrions bien voir naître ne poussent pas spontanément. Peut-être faudrait-il chercher plus d’occasions de réfléchir à l’avenir.

Pour ma part, j’ai voulu saisir une occasion qui nous était fournie, dans mon quartier montréalais de Parc-Extension. En effet, devant la décision de l’Université de Montréal d’ouvrir un nouveau campus dans une ancienne gare de triage contiguë à quelques quartiers, la Ville de Montréal a décidé de procéder à une consultation de la population pour établir un Plan de développement urbain, économique et social, dans le but de voir quels réaménagements permettraient la meilleure adaptation à cet important développement dans le quartier. L’Office de consultation de Montréal a été chargé d’écouter les organisations et les individus qui voulaient donner leur avis sur le sujet. J’y ai présenté le mémoire suivant.

Mémoire

Avenir des secteurs Marconi-Alexandra, Atlantic, Beaumont, De Castelneau (PDUES)

Introduction

Je suis écrivain et éditeur. J’habite Parc-Extension depuis cinq ans ; je suis un des fondateurs du Comité citoyen de Parc-Extension et suis donc bien impliqué dans mon quartier, notamment dans les jardins collectifs.

Comme beaucoup d’autres citoyennes et citoyens, je me réjouis de cette occasion qui nous est fournie de réfléchir à notre organisation sociale et aux moyens de l’améliorer.

Comme plusieurs, je vois un bon nombre d’améliorations possibles à notre quartier. J’aimerais cependant que nos interventions tiennent compte d’un événement majeur qui surviendra dans un futur proche et que la plupart semblent vouloir nier, quand ils ne l’ignorent tout simplement pas. Je veux parler de la fin du pétrole à bas prix, qui bouleversera toute notre civilisation et en conséquence toutes nos vies. Mieux nous nous préparerons à cette éventualité, mieux nous nous en tirerons ; et à ce moment où nous nous apprêtons à réorienter certaines de nos actions dans nos quartiers, nous pouvons choisir de le faire en tenant compte d’un avenir qui s’annonce difficile, mais qui pourrait l’être moins si nous prenons les mesures adéquates.

La fin du pétrole à bas prix

Je suis un membre actif du Réseau Transition Québec, qui fait partie du mouvement mondial des Villes en Transition[1]. Depuis 2006 un peu partout dans le monde des citoyens s’organisent pour préparer leur communauté aux conséquences de l’augmentation dramatique du prix du pétrole. Notre mode de vie moderne est fondé sur un pétrole à très bas prix. Notre alimentation, nos déplacements, la fabrication de toutes nos commodités, la production d’électricité dans la plupart des pays, tout cela repose sur le pétrole. Or les réserves de pétrole facilement accessibles s’épuisent rapidement, alors que la demande continue à croître ; oui, il y a encore beaucoup de pétrole sur la Terre, dans les sables bitumineux, dans le schiste, au fond des mers, mais il est de plus en plus coûteux à extraire, avec d’importantes conséquences environnementales. Et très bientôt, beaucoup d’activités reposant sur le pétrole ne seront plus rentables et seront abandonnées.

Prenons par exemple l’agriculture, qui progressivement s’est industrialisée et mondialisée sous l’influence d’un petit groupe de multinationales. Cette agriculture repose sur l’utilisation massive d’engrais chimiques et de biocides faits en bonne partie à partir du pétrole, elle requiert des équipements motorisés roulant au pétrole, et ses produits doivent voyager de plus en plus loin, transportés ainsi grâce à un pétrole qui alimente les transports et réfrigère les contenants [2]. L’agriculture industrielle est beaucoup plus fragile qu’on le croit, et l’on se demande quand le coût du pétrole et les autres facteurs en jeu — les bouleversements climatiques, la diminution de surface arable, l’épuisement de la fertilité des sols — mèneront à son effondrement. Les conséquences de cette catastrophe sont faciles à prévoir. Déjà le coût des céréales a commencé à grimper dangereusement, provoquant des famines dans beaucoup de pays. Ici, nous pouvons nous attendre à une augmentation générale des coûts des aliments.

La fin du pétrole entraînera beaucoup d’autres conséquences : fermeture de maintes industries, chômage massif, etc. C’est pour se préparer à cet avenir que ne veulent pas voir nos dirigeants que des citoyens ont décidé de prendre les moyens pour diminuer leur dépendance au pétrole et rendre leur communauté « résiliente », c’est-à-dire capable de faire face aux difficultés annoncées. Il me semble qu’au moment où nous songeons à réaménager certaines portions de nos quartiers, nous pourrions le faire en envisageant lucidement l’avenir et donc en nous dotant de moyens qui nous conduiront à une transition moins douloureuse vers l’après pétrole. D’autant plus que les réaménagements souhaitables nous permettraient en même temps d’améliorer considérablement notre qualité de vie.

Les axes à développer

On indique dans le PDUES quelques orientations de développement et d’aménagement. Toutes les interventions devraient viser à assurer une plus grande résilience des quartiers touchés.

Le verdissement : certes, un quartier comme Parc-Extension a un grand besoin de verdissement, en particulier pour y éliminer les trop importants îlots de chaleur. Mais le verdissement peut se faire de diverses façons. Il serait souhaitable d’y arriver en réglant en même temps d’autres problèmes, et notamment en visant à augmenter la sécurité alimentaire de ses habitants, surtout les plus dépourvus qui seront les premiers touchés par l’augmentation du prix des aliments. En conséquence, un bonne partie des arbres qu’on projette de planter pourraient être des arbres fruitiers — pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers et peut-être même, à certains endroits, des pêchers — et des arbres qui donnent des noix — noyers cendrés, noisetiers,… Des vignes à raisin comestible dans les parcs… Tout cela pourrait être planté sur des lieux publics, mais aussi être offerts aux résidents qui ont l’espace nécessaire et qui pourraient voir à leur entretien. Les récoltes pourraient être offertes à tous ; mais aussi il serait possible de former un organisme de bénévoles qui feraient la récolte et la mettraient à la disposition des banques alimentaires. La pépinière que projette d’installer sur son terrain le nouveau campus de l’U de M devrait servir à préparer des arbres pour ce genre de projet. Pour les endroits où l’on prévoit aménager des parcs, chacun d’entre eux devrait avoir une partie réservée aux jardins collectifs ou communautaires. Il serait aussi important de voir à la promotion des potagers privés, dans les cours arrière ou avant des maisons.

Pour réaliser tout cela, il serait souhaitable que chaque arrondissement prévoie un budget pour la rémunération d’un(e) animateur (trice) en agriculture urbaine, sur le modèle de Villeray par exemple, pour assister les citoyens dans leurs projets, aider au verdissement des ruelles, donner des cours de jardinage, etc.

L’aide à la mobilité : l’automobile contribue de façon importante à la pollution, au réchauffement climatique, aux accidents, tout en nous conduisant à l’épuisement des réserves de pétrole. Mais en même temps elle est si bien intégrée dans notre civilisation qu’il devient difficile de l’attaquer de front. Il s’agit donc de s’organiser pour en rendre l’usage de moins en moins nécessaire, et par ailleurs de développer des alternatives attrayantes : des pistes cyclables sécuritaires et nombreuses, des rues piétonnes, des trottoirs assez larges avec des places de repos. Des passages qui évitent les longs détours. Des transports collectifs efficaces. Des stations de Communauto partout accessibles. Tout cela permettrait en même temps d’améliorer la santé de tous ceux là qui n’ont plus l’occasion de faire de l’activité physique.

Le logement : nos quartiers abritent beaucoup de logements insalubres. La Ville devrait intervenir énergiquement et au besoin exproprier les propriétaires récalcitrants, et en profiter pour créer des coopératives ou des projets communautaires à loyer modique. Il ne s’agit pas que de construire des logements adéquats, il faut aussi fournir aux divers groupes des services d’assistance technique et d’animation. Pour chaque projet collectif, bien sûr un espace de jardinage devrait être prévu, adjacent à l’habitat ou dans un lieu proche.

Les espaces publics : il faut multiplier les parcs, et les sites avec des tables de pique-nique. On pourrait aussi installer des colonnes Morris à plusieurs endroits stratégiques, pour informer la population des divers événements de la communauté. Dans certains lieux publics, il serait opportun d’organiser des marchés fermiers ouverts un jour par semaine pour permettre à la population un meilleur accès à des fruits et légumes frais locaux, en même temps que des contacts directs avec les fermiers.

En fait, tout ce qui peut contribuer à resserrer les liens communautaires est éminemment souhaitable, car c’est sur la solidarité, l’entraide et les divers réseaux communautaires que se construit la résilience.

L’économie : il est important d’aider au développement de petites entreprises qui sauront mieux résister aux bouleversements qu’entraînera la fin du pétrole à bas prix. L’artisanat, les ateliers de réparation, les friperies, de même que les diverses initiatives d’économie sociale entrent dans cette catégorie. Une aide précieuse pourrait être fournie aux artisans en convertissant une ancienne  usine du secteur en collectif autogéré.

Conclusion

Le PDUES nous fournit une occasion de dynamiser nos quartiers. Profitons-en pour envisager lucidement un avenir qui risque d’aggraver des situations déjà difficiles. Et favorisons les mesures qui s’édifient à partir de l’implication citoyenne, car c’est en resserrant nos liens communautaires que nous nous donnerons des quartiers résilients.

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Notes:

[1] Pour plus d’information, voir le site Transition Québec, ou le livre Manuel de transition, Rob Hopkins, Écosociété 2010.

[2]  Comme le note Laure Waridel dans son livre L’envers de l’assiette, chaque gramme de la nourriture que nous consommons a voyagé 2500 km en moyenne.

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Serge Mongeau est écrivain, co-fondateur des Éditions Écosociété, ainsi que du Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale. Il fait partie du comité du Réseau Transition Québec, qui vise à soutenir le développement des initiatives de Transition au Québec.