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Comprendre nos dons, et peut-être consommer moins?

Réflexion 8

 

Chaque personne cherche avant de naître la raison d’être de sa vie.

Mais comment pouvons-nous savoir quel est le but de cette vie ?

Lorsqu’une femme est enceinte un rituel appelé le rituel d’écoute est effectué. Dans ce rituel les anciens du village demandent à l’enfant à naître :

Qui es-tu ?

D’où viens-tu ?

Pourquoi prends-tu la peine de venir dans ce monde tourmenté ?

Que pouvons-nous faire pour rendre ton voyage plus facile ?

Sobonfu Somé, The Gift of Happiness

 

Dans Entering the Healing Ground, Francis Weller parle de l’emploi spirituel, un terme qui désigne les dons que chacun de nous porte en son âme en entrant dans cette vie. Sobonfu Somé, de la tribu dagara de l’Afrique de l’Ouest, parle de l’importance pour la communauté de savoir ce que chaque enfant apporte afin que le village puisse le ou la soutenir.

En cette époque de chômage massif qui peut signifier la fin de l’emploi à temps plein tel que nous l’avons connu, il devient de plus en plus important pour nous de savoir quels dons nous avons apportés en ce monde et ce que nous sommes vraiment venus faire ici, au-delà de tous nos emplois actuels ou passés.

Dans Fate and Destiny, Michael Meade suggère qu’une des raisons pour lesquelles nous sommes devenus une société de consommation est la perte de la connexion avec nos dons intérieurs qui nous a poussés à trouver notre identité dans la consommation, nous transformant ainsi en chômeurs spirituels. Si, dans l’édification de la prochaine culture nous devons renoncer à nos identités de consommateurs, nous devrons redécouvrir notre identité authentique qui ne peut être découverte que dans la conscience de nos dons. Parce que, comme le dit Meade : « En devenant conscient de ses dons naturels, la nécessité de donner quelque chose au monde devient plus forte que l’envie de le consommer. »

Les anciens sont les gardiens et les protecteurs de la culture. Leur rôle n’est pas défini par l’âge, mais par la sagesse qu’ils ont acquise dans des initiations personnelles et culturelles. Dans la prochaine culture, les aînés devront travailler avec la collectivité pour découvrir les dons dans chaque personne, tout comme chaque personne devra travailler à découvrir ces dons en lui-même ou en elle-même. De cette façon, nous deviendrons des sages-femmes de l’âme et garantirons que notre communauté maintiendra le plein emploi spirituel.

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Le livre L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise, publié par les éditions Écosociété, est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle  sont quant à elles publiées sur ce site à raison d’une par semaine; elles constituent la deuxième partie de la version originale en anglais du livre Collapsing Consciously.

Vous pouvez vous procurer le livre de Carolyn Baker intitulé L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise, Éditions Écosociété en librairie, ou en le commandant par la poste en envoyant un chèque de 14$ au nom de Fondation Écho-logie, 7011 ave Champagneur, Montréal, H3N 2J6.

Notre essence quotidienne

Ce texte est d’abord paru dans L’Intérêt public, no 8, avril 2013.

Dans le règne animal, manger est toujours la préoccupation principale. Dans l’histoire humaine, ce fut longtemps aussi le cas et ce l’est encore pour une bonne partie des habitants de notre planète. À l’époque où nous étions des chasseurs-cueilleurs, toute la vie était orientée vers la quête de nourriture. S’il n’en avait pas été ainsi, la survie aurait été compromise. Avec la sédentarisation, les humains ont trouvé les moyens de contrôler la production de nourriture ; certains d’entre eux ont développé des techniques et des habiletés particulières pour le faire, si bien que progressivement, la majorité de la population est passée à d’autres activités. Surtout dans les pays occidentaux industrialisés, l’alimentation a suivi le modèle dominant et a été confiée à des entreprises de plus en plus gigantesques dans la production, la transformation et l’approvisionnement. Si bien que dans nos cités modernes, le lien est totalement brisé avec la nature, d’où proviennent nos aliments. Les gens ne savent plus comment est produit ce qu’ils mangent, par qui, dans quelles conditions ; de toute façon, ce qu’ils consomment s’éloigne de plus en plus de sa forme originelle, transformé par de multiples procédés physiques et chimiques.

Pour beaucoup de gens, l’alimentation est devenue une routine aussi nécessaire que le plein d’essence pour l’automobiliste. Manger est consommer des calories, du carburant qui nous permet de continuer à vivre et surtout à travailler. La médecine n’est pas étrangère à cette situation, elle qui décortique les aliments en divers nutriments qu’il faut consommer en doses bien mesurées.

Dans l’histoire humaine, manger a toujours été une fête, un moment de reconnaissance et de réjouissance, une occasion de partage et de rencontre. Aujourd’hui, ce n’est plus que dans de rares occasions qu’il en est encore ainsi. Nous vivons à l’ère des repas tout préparés en portions individuelles, avec les fours à micro-ondes qui permettent de les réchauffer à toute heure du jour. Finis les repas familiaux, les rencontres quotidiennes animées. On mange parce qu’il le faut, des aliments qui répondent plus aux impératifs de profit de ceux qui nous les vendent qu’à nos besoins nutritionnels, et qui en conséquence sont souvent loin de la diversité requise pour une saine alimentation, mais « enrichis » d’une foule de substances qui n’ont rien à voir avec nos besoins véritables.

Chez une marge croissante de la population, on sent un besoin de retrouver le vrai sens de l’alimentation. Établir un lien direct avec la nature en faisant pousser soi-même ses fruits et légumes, se rapprocher de celles et de ceux qui produisent nos aliments grâce aux marchés locaux ou à l’agriculture soutenue par la communauté (les paniers hebdomadaires), refuser les aliments dénaturés par les manipulations génétiques ou la chimie, s’inquiéter des conditions dans lesquelles travaillent celles et ceux qui produisent les aliments. Mais aussi retrouver la joie du partage, en multipliant les « pot lucks », les repas familiaux, les fêtes.

Il me semble que c’est là une façon de redonner un sens à nos communautés et de redécouvrir la vraie joie de vivre dont on s’est éloignés dans la frénésie de notre société de surconsommation.

Assez c’est assez

assezVoici la traduction d’un texte de Joshua Becker, fondateur du mouvement Becoming minimalist et principal animateur du blogue de même nom.

Publié en juillet 2014, ce texte résume bien ce qui est au cœur de la simplicité volontaire: la reconnaissance de la satiété, une denrée de plus en plus rare dans nos sociétés du « toujours plus » et de la fuite en avant…

La traduction est publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

« Rien n’est suffisant pour celui pour qui assez est trop peu. » (Épicure)

 

Assez est un concept libérateur et une réalité qui désencombre.

Ceux qui ont accumulé assez se retrouvent sans besoins. Il n’est plus nécessaire pour eux de chercher à avoir plus. Au contraire, ils vivent libres et contents.

La plupart d’entre nous sont mus par le désir de posséder assez de biens matériels. Cela est juste et bon : prendre soin de nous-mêmes et de notre famille est un but qui est justifiable.

À cause de ce désir, nous consacrons nos journées à obtenir plus de possessions terrestres, à la fois financières et matérielles.

Mais s’il n’y a rien de mal dans cette quête, je me demande si notre culture n’a pas, de manière involontaire, changé de cap, passant de la poursuite de l’assez à celle de l’excès. Car c’est un fait que la plupart d’entre nous possédons déjà assez :

Notre toit procure un abri à toute notre famille. Nos chambres sont meublées de manière à fournir de quoi s’asseoir et se coucher. Nos tiroirs sont remplis de vêtements. Nos armoires contiennent tout ce qu’il faut de serviettes et de draps. Nos garde-manger et nos congélateurs sont pleins de nourriture. Nos coffres à jouets sont remplis.

Nous avons déjà assez.

Malheureusement, nous vivons dans un monde qui redéfinit constamment cette notion du assez :

  • Il y a 50 ans, une maison de 1000 pieds carrés était considérée comme assez. Aujourd’hui, la moyenne des nouvelles maisons compte 2,300 pieds carrés; et malgré cela, 10% d’entre nous louons en plus de l’espace d’entreposage extérieur.
  • Il y a 30 ans, 1½ télévision par maison était considérée comme assez. Aujourd’hui, la moyenne des maisons américaines contient plus de télévisions qu’il y a de personnes. Et quand chaque pièce en contient une, l’industrie commence à redéfinir assez en termes de grandeur de l’écran et de qualité de l’image.
  • Il y a 15 ans, moins de la moitié des Américains adultes possédaient un téléphone cellulaire. Aujourd’hui, plus de 90% des adultes américains en possèdent un, et 70% des jeunes de plus de 12 ans.

Les publicitaires travaillent sans relâche à redéfinir ce qu’est assez. Dans une société basée sur la consommation, ils sont obligés de le faire.

Le but de la publicité est de remuer en nous l’idée que nous ne possédons pas encore assez. Les publicitaires travaillent pour modifier nos attitudes à l’égard de leurs produits ou services, les faisant passer de « c’est extravagant » à « je le désire », puis à « j’en ai besoin ».

Une fois qu’ils nous ont convaincus que nous en avons besoin, notre achat n’est qu’une question de temps. S’ils peuvent nous faire croire que nous n’aurons pas assez tant que nous ne posséderons pas leur produit, ils savent que nous allons nécessairement chercher à le posséder.

Notre définition du assez a été artificiellement modifiée par des groupes qui y ont intérêt. Et parce que notre nouvelle définition du assez demeure inassouvie, notre capacité de profiter de la liberté qu’assez procure est perdue.

Encore une fois, nous sommes maintenus esclaves de sa poursuite. Nous consacrons toujours plus de nos journées à gagner l’argent nécessaire à financer cette poursuite de toujours plus de biens matériels. Et tout ça, dans le but d’atteindre finalement cet assez.

Mais nous avons déjà assez. Une fois que nous nous sommes entraînés à reconnaître cette vérité, nous devenons libérés de cette poursuite du toujours plus, nous sommes affranchis des liens du mécontentement, et nous commençons à expérimenter la liberté véritable dans notre vie

Mieux encore, quand nous réalisons que nous avons déjà assez, nous devenons libres d’entreprendre des projets plus valables que l’accumulation de l’excès.

Gagner sa vie dans la nouvelle réalité postindustrielle

Suite de notre série de réflexions sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent, une adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

L’effondrement de la civilisation industrielle implique forcément que le travail et les façons de gagner sa vie telles que nous les connaissons actuellement n’existeront plus ou seront très différentes. On peut anticiper que l’économie informelle et souterraine connaîtra un grand essor. Très peu de personnes auront un emploi au sens où nous l’entendons aujourd’hui et survivre, pour la plupart des gens, sera un défi de chaque instant.

La pyramide de Maslow

D’après le travail de Maslow, dans la hiérarchie des besoins, la fondation de la pyramide est constituée des besoins de base, ceux qui nous permettent de survivre physiquement. En revanche, des besoins au sommet de la pyramide comme celui de trouver un sens à ce que l’on fait, ou faire quelque chose qui nous motive, ne peuvent être comblés qu’après avoir assuré la fondation, celle des besoins physiques immédiats.

Dans un environnement postindustriel, arriverons-nous jamais à dépasser la couche de fondation de la pyramide pour se hisser vers les niveaux supérieurs? Ma conviction est que nous consacrerons certes beaucoup d’efforts à notre survie, mais les questions de signification et de vocation ne seront pas pour autant hors-sujet. Par conséquent, on peut dès maintenant commencer à réfléchir au sens que l’on trouve à effectuer son travail actuel, car cette réflexion pourra être utile par la suite.

Pour autant, il ne faut pas s’imaginer pouvoir forcément exercer un métier qui réponde à nos aspirations; la résilience et la flexibilité seront les maîtres mots de la survie humaine dans le futur. Il faut donc s’atteler à acquérir un large éventail de compétences dès à présent : ainsi, on peut chercher à accomplir sa vocation tout en apprenant des compétences qui nous plaisent peu, mais s’avèreront utiles par la suite.

Gagner sa vie pour soi et sa communauté

Comment s’engager sur ce chemin? Plusieurs options existent, dont voici quelques exemples :

Dans ma ville de Boulder dans le Colorado, un groupe appelé Liberation Economics propose le concept de “communautés catalytiques”, de petits groupes dont les membres travaillent ensemble à apprendre les uns des autres pour mieux réaliser leur potentiel. En allant plus loin, on peut envisager que des groupes de personnes se préparant aux bouleversements à venir et partageant des intérêts communs s’unissent pour lancer des petites entreprises dont les biens et les services seront nécessaires dans une société post-industrielle.

Le mouvement de la Transition (réseau mondial, réseau québécois), lui, se concentre entre autres sur le réapprentissage de savoirs qui ont été oubliés lors du développement de la civilisation industrielle, mais qui pourraient redevenir nécessaires pour passer au travers de sa phase de déclin. Ainsi, des groupes de Transition à travers le monde offrent régulièrement des ateliers en permaculture[1], jardinage biologique, conservation et entreposage de nourriture, cueillette de plantes sauvages comestibles, phytothérapie, construction à base de paille, compostage, aide d’urgence, etc.

Un autre mécanisme qui connaîtra sans aucun doute un grand succès est celui des banques d’échange de temps. Quand on y pense, il s’agit là d’une forme de monnaie alternative; dans la plupart des cas, une heure du temps de chacun équivaut à une heure du temps de toute autre personne, quelle que soit l’activité. C’est un mécanisme simple mais fort utile pour chaque individu et pour sa communauté.

Quelques pistes pour poursuivre votre réflexion:

  • Quel travail exercez-vous actuellement? Est-ce ce à quoi vous vous sentez appelé-e à faire? Si oui, pourquoi? Si non, quelle est votre vraie vocation?
  • Comment vous préparez-vous à un monde dans lequel l’emploi, tel qu’on le connaît maintenant, pourrait ne plus exister? Quelles compétences avez-vous à offrir dans un monde postindustriel?
  • À quelles personnes rendez-vous service dans votre communauté? De quelles façons travaillez-vous à améliorer, soigner, embellir ou protéger celle-ci? Quels besoins de votre communauté vous appellent à vous impliquer pour les combler?

Adaptation et traduction du premier chapitre du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] La permaculture est une approche permettant de concevoir des habitats humains et des systèmes agricoles qui imitent les relations présentes dans l’écologie naturelle. Sur Ékopédia: lien.

Vive les moches!

Vive les mochesJ’ai le goût d’une chronique plus légère et plus optimiste, pour une fois :-) !

Et c’est un ami qui m’en a donné l’idée (merci Raoul!) dans un récent courriel (moi qui peste tellement souvent contre ces innombrables courriels: comme quoi on n’échappe pas à ses contradictions ;-)

Je veux donc juste partager l’excellente idée qu’a eue la chaîne Intermarché, bientôt suivie par d’autres gros joueurs de la distribution alimentaire française comme Auchan et Monoprix: revaloriser et rendre disponibles les fruits et légumes « hors calibre ».

Comme on sait, ces fruits et légumes, écartés par les producteurs eux-mêmes parce qu’aucun distributeur (et supposément aucun consommateur) n’est intéressé par autre chose que des « parfaits », représentent plus de 30% du gaspillage alimentaire annuel: trop gros, trop petits, tachés, difformes, etc.

Encore une fois, il suffisait non seulement d’y penser (car les bonnes idées manquent rarement) mais surtout de trouver la volonté politique, sociale ou commerciale pour oser prendre l’initiative.

Au Québec, on en a des exemples récents et remarquables: le tournant pris, à l’initiative de la chaîne d’alimentation Métro, vers l’utilisation systématique de sacs de provisions réutilisables. Cette habitude, déjà bien implantée dans plusieurs pays, n’arrivait pas à faire sa place ici: on en parlait depuis des années, un député provincial en avait même fait sa campagne personnelle, tout le monde préférait s’en remettre à la sensibilisation des consommateurs et aux choix individuels de ceux-ci. Jusqu’à ce que Métro décide de plonger sans plus attendre en fabricant ses propres sacs réutilisables (excellente idée de marketing: pourquoi pas joindre l’agréable à l’utile?) et en fasse systématiquement la promotion. Moins d’un an après, toutes les grandes chaînes d’alimentation avaient emboîté le pas (concurrence, quand tu nous tiens! Mais pour une fois, pour la bonne cause!) et il reste maintenant très peu de sacs en plastique qui ne soient pas devenus au moins « biodégradables » à des degrés divers.

Autre exemple: la décision audacieuse des autorités de l’Université de Sherbrooke de décréter unilatéralement (et de défrayer elles-mêmes) la gratuité du transport en commun pour tous leurs étudiants et leurs personnels. J’en ai parlé brièvement dans un blogue portant sur le leadership, c’est-à-dire la capacité de « voir demain dès aujourd’hui »: non seulement cette audace s’est révélée avantageuse pour l’Université même sur le plan financier (elle qui déboursait pourtant près d’un million par année pour offrir ce service qu’elle n’était en rien obligé d’offrir), mais elle a également eu pour conséquence de contribuer indirectement de manière significative à la revitalisation du centre-ville de Sherbrooke.

Revenons donc à nos « moches » de départ: oser distribuer des fruits et légumes qui devraient, a priori, être boudés par les consommateurs. Même si l’idée était pleine de « bon sens » au niveau de l’écologie, il fallait quand même le faire au niveau commercial!

Comment? Comme dans tellement d’autres domaines, en décolonisant nos esprits de consommateurs. Si nous avons « appris », à travers les années (et les campagnes de marketing!), que seuls les fruits et légumes parfaits étaient désirables, voire même mangeables (comme on a très longtemps « appris » que fumer était désirable et souhaitable), alors il est également possible d' »apprendre » autre chose. Et entre autres, que « les moches » sont non seulement mangeables, mais qu’ils peuvent même devenir désirables (le prix moins élevé jouant ici son rôle). Et ça a marché!

Les promoteurs de la campagne ont même poussé la chose un peu plus loin en développant carrément un logo commercial pour l’ensemble de ses produits non conformes. S’appuyant sur l’important symbole que représentent en France les « gueules cassées » (les militaires de la première Guerre mondiale défigurés au combat), ils ont créé le logo « Quoi, ma gueule? » qui, bien sûr, peut être compris de plusieurs manières, mais qui ont toutes en commun de questionner nos habitudes et nos préjugés spontanés.

Ce qui peut éventuellement être utiles à bien d’autres qu’aux pommes ou aux carottes atypiques!!!

Bref, décolonisons nos esprits et osons! Les domaines d’application de ces deux consignes sont proprement illimités!

 

Ne lavez pas vos fenêtres…

Ne lavez pas vos fenêtres, remplacez-le ! 

J’ai récemment lu cette réclame sur le flanc d’un camion de vendeur de fenêtres.  S’il s’agissait, du moins je l’espère, d’une réclame humoristique, elle traduit quand même bien une des grandes tendances de notre actuelle société de consommation.  On ne cherche plus à faire durer nos objets ; dès qu’ils deviennent le moindrement usés, qu’ils commencent à un peu moins bien fonctionner, qu’ils sont légèrement datés ou défraîchis, on ne se casse pas la tête, on les remplace.  Vive le neuf !  Et tant pis si l’ancien aurait pu encore faire l’affaire avec un peu d’entretien ou de réparation.  De toutes façons, les gens n’ont plus le temps d’entretenir leurs choses, trop occupés qu’ils sont à travailler pour en acheter de nouvelles !

Il faut dire que les entreprises ne nous aident guère : trop souvent, les objets qu’elles fabriquent sont peu durables, difficilement ou pas du tout réparables.  Les gens d’affaires ont compris que l’obsolescence programmée est un merveilleux concept pour faire rouler l’économie. Pour augmenter les profits, il faut produire et vendre toujours plus.  Que cela se fasse dans un monde aux ressources limitées est un paramètre occulté ; avant tout, il faut créer de la richesse….

Il apparaît pourtant évident qu’une économie fonctionnant ainsi ne peut durer.  Les murs se dessinent de plus en plus nettement : épuisements de ressources, pollution, changements climatiques.  Le petit truc de plastique que nous achetons sans nous poser de questions un dollar ou deux a pourtant un coût global supérieur : il a fallu du pétrole pour le fabriquer, le transporter, de l’énergie a aussi été dépensée pour extraire et traiter ce pétrole, pour bâtir l’usine, les machines.  Un coût environnemental est ainsi inclus dans chaque objet que nous achetons, supérieur au prix payé à la caisse ; nous ne pouvons plus l’ignorer.   Cette conscience du vrai coût des objets doit désormais guider nos choix de consommation.  Dans l’achat de biens plus durables, mais aussi dans des efforts pour les faire durer.   Cette nouvelle économie nous amène à ne plus toujours choisir le meilleur et tout dernier cri, à abandonner le réflexe d’aller au magasin acheter ou racheter sans se poser de questions.

Cette prise de conscience et ce changement de comportement doivent s’exercer au niveau individuel mais aussi collectif.  Nos gouvernements se disent en manque d’argent pour financer les services à la population.  On laisse présager qu’il faudra soit réduire ceux-ci, soit faire davantage payer les citoyens.  Et si l’on remettait plutôt en question les critères de prises de décision, en s’ouvrant à des options qui ne sont pas nécessairement les « meilleures » mais qui permettent tout aussi bien de répondre aux besoins.  Par exemple, on estime que le nouveau CHUM coûtera environ 2,89 milliards $. La construction de son centre de recherche, maintenant terminée, a coûté à elle seule 469,5 millions $ (coût initialement prévu : 320 millions $). Pour bâtir l’une des ailes de celui-ci, on a démoli l’immeuble situé au 300 Viger qui abritait le siège social de Vidéotron.  Il s’agissait d’un bâtiment moderne de 165 000 pieds carrés, construit en 1990, qui aurait pu être réaménagé, ce qui aurait été beaucoup moins coûteux que la démolition-reconstruction.  D’ailleurs, dans l’appel de propositions initial, les soumissionnaires étaient dans l’obligation de seulement rénover cet édifice ; mais en août 2009, un décret du gouvernement a autorisé sa démolition. On a finalement choisi de tout refaire en neuf, gaspillant ainsi un bâtiment en excellent état.

Dans un monde sans limites, l’approche « toujours du neuf » ne poserait pas de problème.  Mais dans celui où nous vivons, elle n’est pas soutenable.  Nous devons désormais apprendre à être plus modestes, plus frugaux, plus économes.

Changez vos fenêtres ?  Non.  Un seau, de l’eau, du vinaigre, un linge et un peu d’huile de bras, et elles seront quasi comme neuves !

André Gorz et l’écosocialisme

Je lis beaucoup. C’est un bonheur qui n’est pas donné à tout le monde. Et cependant je me dis souvent, au fil de mes lectures, combien il serait important que plus de gens fassent les mêmes découvertes que moi. C’est pourquoi j’ai décidé de partager avec les personnes qui fréquentent le site Wo les moteurs les extraits les plus inspirants de mes lectures.

Et je commence avec un livre de  Françoise Gollain publié aux éditions le passager clandestin, André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme. Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Les précurseurs de la décroissance, qui a pour ambition  de donner une visibilité au « travail de recherche collectif portant tout autant sur l’économie que sur la philosophie, l’histoire ou la sociologie, des intellectuels et des universitaires un peu partout dans le monde (qui) entreprennent de mettre au jour les principes et les contours de la société d’abondance frugale qu’ils appellent de leurs vœux ».

 

Sur la technologie, Gorz écrit :

« L’informatisation généralisée n’abolit pas simplement le travail (au sens de poièsis), l’intelligence des mains et du corps. Elle abolit le monde sensible, voue les facultés sensorielles au désoeuvrement, leur dénie la capacité de juger du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Elle disqualifie les sens, retire à la perception ses certitudes, vous dérobe le sol sous vos pieds. Des prothèses de plus en plus performantes remplacent les organes des sens […] En disqualifiant l’intelligence manuelle et le travail des sens, la technoscience abolit et disqualifie ‘l’humanité de l’humanité’. »

Aussi en arrive-t-il à la conclusion que « Sans la lutte pour des technologies différentes, la lutte pour une société différente est vaine : les institutions et les structures de l’État sont, dans une large mesure, déterminées par la nature et le poids des techniques. » Comme Gollain le note, « Les techniques doivent être respectueuses du milieu de vie et contrôlables par les producteurs et consommateurs associés au local du quartier, de la commune, de la région. »

 

Gorz a beaucoup réfléchi sur le salariat :

pour lui, explique Gollain, «Critique du dogme de la croissance et appel à l’abolition du salariat sont solidaires. Dès lors il n’y a qu’une seule issue possible, avec laquelle seraient en tout point d’accord les militants d’une société de décroissance : sortir du salariat comme mode d’organisation sociale, promouvoir un libre épanouissement des individualités grâce à la libération du temps — c’est-à-dire la diminution du temps passé à un travail hétéronome — et le développement des activités de nature autodéterminée. […] L’autonomie n’est pas seulement un besoin privé, elle doit être pensée comme un but collectif : produire des communautés dans lesquelles le lien social n’est pas de manière prédominante un lien marchand. »

Concrètement, Gollain identifie les trois types de mesures prônées par Gorz :

« 1) la mise en œuvre d’une réduction massive du temps de travail passé à la fourniture d’un travail macrosocial

2)    assortie de la garantie d’un revenu suffisant et accompagnée d’une véritable politique de l’espace et du temps, de l’urbanisme, de l’équipement et de la culture ; ceci de manière à construire un environnement social et culturel offrant à tous de plus amples occasions d’échanger et de poursuivre, individuellement ou en association, sous de multiples formes, des activités productives de richesse et non de valeur marchande ;

3)    enfin, […] donner les moyens de l’accès à l’autonomie ; ceux-ci sont la condition pour que l’espace du hors-travail ne soit pas celui de l’isolement et du désoeuvrement et/ou de la consommation ; en d’autres termes, que se construise une société du temps libéré et non du loisir. »

 

Sur l’écologie, Gorz est catégorique :

« Ne répondez surtout pas que […) l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans ‘un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition’ (Illich)? » Je ne puis m’empêcher de mettre en parallèle le titre d’un article de Réginald Harvey, dans Le Devoir du 18 juin dernier : « Le défi de l’INIS (Institut national de l’image et du son) : former des gens capables de se modeler au changement ».

Gorz redoute la force du capitalisme, qui, « s’il est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation », pourrait instaurer un système  où « les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches ».

Ce texte date de 1974 ; comme on peut le constater, c’est bien la voie qu’emprunte le capitalisme.

C’est une toute autre voie que nous indique Gorz : il faut rompre avec l’idéologie de la croissance : « seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. » Il nous invite ensuite à imaginer le type de société qu’un tel état d’esprit nous permettrait ; utopie, demande-t-il? Non, « ce peut être un programme… »

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Un dernier tour de piste

Très bientôt, de rutilants bolides tourneront en rond, se poursuivant sur le circuit de l’île Notre-Dame, leurs vrombissements réjouissant les spectateurs avides de pétaradantes accélérations, d’effluves d’essence et de pulpeuses hôtesses.
Vitesse, puissance, richesse et vedettes attireront encore une foule rêveuse se donnant l’illusion que, l’espace d’une fin de semaine, Montréal est « sur la carte » du jet set international.  Leurs tours de piste terminés, les multimillionnaires de la F1 remballeront leurs gros chars et partiront présenter leur cirque ailleurs, après bien sûr avoir empoché de somptueux bénéfices en bonne partie gracieuseté de fonds publics.

Le bruit et la vitesse étourdiront-ils le spectateur au point de lui faire oublier que cette grande kermesse célèbre un objet qui ne devrait pourtant plus mériter son adoration, considérant les dommages qu’il cause à notre environnement ?   Dans un monde où le climat change dangereusement, où les ressources s’épuisent, où la modération constitue désormais la seule voie viable, il apparaît absurde de se prosterner devant le moteur à essence et ses grands prêtres.

L’argent, l’énergie et l’ingéniosité consacrés à aller toujours plus vite devraient plutôt servir à développer et mettre en place des moyens de transport plus frugaux, car la course n’est non seulement plus soutenable, elle est devenue une néfaste aberration.

Il est grand temps que les spectateurs qui prendront place dans les gradins du circuit Gilles Villeneuve réalisent qu’ils assistent à une course de dinosaures.  L’ère du pétrole tire à sa fin ; nous devons en précipiter le terme, à défaut de quoi nous pourrions connaître le même sort que les géants du Crétacé.

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 2)

Cet article est la traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. Après une entrée en matière qui nous présentait les nombreux avantages de la nourriture locale, nous regardons à présent les aspects pratiques d’un changement de notre système alimentaire, pour le rendre plus local et juste.

Comment passer à une échelle locale?

Les systèmes alimentaires locaux ont d’énormes avantages, mais la plupart des décideurs, croyant que davantage de commerce est toujours meilleur, soutiennent systématiquement une mondialisation accrue de la nourriture. Par conséquent, des produits identiques parcourent le monde en tous sens, sans autre but que d’enrichir les intermédiaires corporatifs qui contrôlent l’approvisionnement mondial en nourriture.

Une première étape immédiate consisterait à faire pression pour que des changements de règles assurent que des produits identiques ne puissent à la fois être exportés et importés. Si nous éliminons les échanges commerciaux inutiles de toutes sortes de produits depuis le blé, le lait et les pommes de terre jusqu’au jus de pomme et au bétail vivant, la réduction des flux de transport amènerait à elle seule des bénéfices instantanés. De plus, si on permettait aux gens du monde entier de manger leur propre pain et de boire leur propre lait, les méga-entreprises ne feraient pas des profits à chaque fois que nous nous mettons à table.

Un tel changement exigerait de repenser le dogme du « libre échange ». Les traités commerciaux doivent être réécrits afin de rétablir les droits des citoyens à protéger leur économie et leurs ressources des prédateurs corporatifs.

Dans le même temps, les subventions qui soutiennent actuellement le système alimentaire mondialisé doivent être redirigées vers des systèmes plus locaux. Les gouvernements ont dépensé d’énormes sommes provenant des contribuables pour soutenir un système alimentaire coûteux qui prétend fournir de la nourriture ‘à bas coût’. Si même une partie de ces sommes était plutôt dédiée au soutien de systèmes alimentaires locaux, le coût de la nourriture local diminuerait de façon importante, et sa disponibilité augmenterait rapidement.

Des changements dans la politique énergétique sont extrêmement importants – celle-ci subventionne actuellement lourdement des systèmes énergétiques centralisés et à grande échelle nécessaires au commerce mondial et au « développement » industriel de tout poil. Dans le Sud, où l’infrastructure énergétique est encore en cours de construction, une réorientation vers une énergie renouvelable et décentralisée pourrait facilement être faite moyennant une petite partie du coût financier et des bouleversements humains entraînés par les énormes barrages, le nucléaire et les énergies fossiles.

Nous devons également reconnaître l’importance du savoir local dans la conservation des systèmes alimentaires locaux et récupérer les savoirs qui ont été en grande partie perdus. De nos jours, un modèle éducatif universel est imposé de par le monde, ce qui élimine beaucoup du savoir et des compétences dont les gens ont besoin pour subsister à partir de leurs ressources propres, là où ils habitent.

Des changements de législation fiscale aideraient également à soutenir la relocalisation alimentaire. Des crédits d’impôts pour les technologies gourmandes en capital et en énergie favorisent actuellement les producteurs les plus gros et les plus mondialisés. Dans le même temps les méthodes demandant beaucoup de main d’œuvre des producteurs diversifiés à petite échelle sont pénalisées par les impôts sur le revenu, les charges sociales et les autres taxes pesant sur le travail.

La re-réglementation du commerce mondial et la déréglementation du commerce local

Comme nous l’avons vu, la dérégulation continue du commerce et de la finance mondiaux a amené à l’émergence d’entreprises géantes dont les activités causent beaucoup de pollution et d’exploitation sociale. Ceci a amené un besoin grandissant de règlementations sociales et environnementales ainsi que d’une énorme bureaucratie pour gérer ces règlements. Cette bureaucratie étouffe les petites entreprises par la paperasse, les inspections, les amendes, et le coût des technologies obligatoires. Le fardeau réglementaire est trop lourd pour les petits, alors que les gros paient facilement et grossissent encore à mesure que leurs petits concurrents disparaissent. Combien de laiteries ont mis la clé sous la porte parce qu’elles se devaient d’avoir des éviers en acier inoxydable, alors que ceux en porcelaine les avaient bien servies pendant des générations?

Il y a actuellement un besoin urgent de re-réglementer le commerce mondial en permettant aux gouvernements nationaux et régionaux de contrôler les activités des compagnies transnationales. Il est tout aussi urgent de déréglementer le commerce local, qui de par sa nature est beaucoup moins susceptible de nuire à la santé humaine et à l’environnement.

Inverser la tendance

Ces changements de politique et de réglementation ouvriraient un espace pour que des milliers d’initiatives portées par les collectivités – dont beaucoup existent déjà – puissent s’épanouir. De l’agriculture soutenue par la communauté et des livraisons de paniers aux marchés fermiers, coops alimentaires et campagnes pour l’achat local, les gens ont déjà commencé le travail de terrain nécessaire à la reconstruction de leurs systèmes alimentaires locaux. Mais ces efforts ne suffiront pas si les politiques publiques continuent à favoriser les gros et ceux qui opèrent au niveau mondial.

Lorsque les ministres promeuvent aveuglément le commerce pour le commerce tout en discutant de réductions d’émissions de CO2, il peut sembler peu probable que des changements significatifs aient lieu. Et tel sera en effet le cas si les activistes et les citoyens ne s’unissent pas derrière des bannières anti-mondialisation et pro-locales, et s’ils n’exercent pas une forte pression de la base. Des alliances inusitées ont d’ores et déjà vu le jour. Des environnementalistes et des syndicalistes, des fermiers et des tenants de l’écologie profonde, des gens du Nord et du Sud – se donnant la main pour refuser le rouleau compresseur qui détruit les emplois aussi vite que les espèces, et menace le gagne-pain des fermiers tout en faisant monter le prix de la nourriture saine sur le marché.

Il faut toutefois faire encore davantage de travail, y compris par des campagnes d’éducation révélant les liens entre les nombreuses crises que nous vivons, pour dire haut et fort la vérité sur le commerce et la façon dont nous mesurons le progrès, et pour décrire de façon saisissante les bénéfices écologiques, sociaux, psychologiques et économiques de la relocalisation et de la décentralisation de nos économies.

Raccourcir les liens entre fermiers et consommateurs pourrait être l’une des façons les plus stratégiques et agréables d’amener des changements profonds qui vont dans le bon sens. Quelle satisfaction de savoir qu’en faisant quelque chose d’aussi positif pour nous-mêmes et nos familles, nous apportons également une contribution bien réelle à la préservation de la diversité, la protection des emplois, des moyens d’existence ruraux et de l’environnement, partout dans le monde

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.