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Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Grand pique-nique de la simplicité

Le Réseau québécois pour la simplicité volontaire vous invite à son grand pique-nique national, samedi le 14 juin prochain, au Parc Maisonneuve de Montréal.

pique-nique-2014

Ce pique-nique sera un moment informel de rencontre entre personnes qui ont une philosophie de vie semblable : la simplicité volontaire. Autrement dit : « Moins de biens et Plus de liens ».  Des groupes amis seront peut-être aussi des nôtres (Réseau pour une décroissance conviviale, Réseau transition Québec, Mouvement des Acefs, etc.).

Dans l’après-midi, nous serons disponibles pour vous donner les plus récentes nouvelles du Réseau, pour répondre à vos questions, et surtout  pour faciliter la communication entre les gens qui se seront déplacés pour cette rencontre.

 Quelques informations pratiques

Lieu Parc Maisonneuve Métro Pie lX 4601 Sherbrooke Est, Montréal Stationnement sur place : 12$, ou gratuit sur la rue Viau.
Comment reconnaître notre groupe? Nous ne serons pas loin du Chalet d’accueil,  avec un bouquet de ballons bleus.
Horaire (approximatif et fantaisiste…) Arrivée : entre 11h et 12h Dîner : entre 12h et 13h30 Après le dîner : échanges informels, marche, vélo, jeux, musique tranquille, sieste…Jusqu’à 16h… ou plus !
Pour qui ? Anciens et nouveaux du RQSV, votre conjoint, vos enfants, grands-parents, vos ami-es, tous ceux intéressés par la simplicité.
Avec quoi ? Votre lunch, chaises pliantes ou couvertures. Instruments de musique conviviaux (= pas trop de décibels…), petits vélos, balles, etc.
Et s’il pleut ? S’il y a évidence de pluie, le pique-nique sera remis au lendemain. Si la météo est incertaine, allez sur notre site Web ou page Facebook. Dès 8h, on confirmera la tenue du pique-nique.
Services de base ? Au Chalet d’accueil, en cas d’averses subites, il y a un toit et des tables à pique-nique. Et aussi des toilettes et distributrices de café, etc.

Rencontre douce, temps informel pour échanger points de vue et trucs… en toute simplicité ! 

Nous vous attendons au Parc Maisonneuve, samedi le 14 juin prochain.   Au plaisir de se voir !

OUI, il est possible d’agir sur les changements climatiques!

ProchainVirageAvec les rapports du GIEC [1] qui s’accumulent, chaque fois plus alarmants sur les conséquences terribles qui attendent l’humanité si nous n’arrivons pas à maîtriser les changements climatiques, bien des gens ont développé l’une des deux attitudes suivantes : un sentiment d’impuissance devant des enjeux qui nous dépassent; ou bien carrément l’inconscience qui préfère s’enfouir la tête dans le sable!

Il est vrai que ce dossier n’est pas facile à saisir pour bien des gens. Comment croire à un réchauffement de la planète après l’hiver glacial et interminable que nous venons de connaître? Comment imaginer les conséquences concrètes d’un tel réchauffement sur l’alimentation, l’accès à l’eau potable, les tensions militaires entre pays, la survie des populations habitant au niveau de la mer? Pourquoi considérer comme urgents des problèmes dont les conséquences catastrophiques ne se manifesteront que dans 10, 25 ou 100 ans? Et pourquoi payer maintenant pour des bienfaits possibles qui ne seront accessibles que plus tard, pour nos enfants ou nos petits-enfants (le contraire absolu de notre mode de vie actuel : « profitez maintenant, payez plus tard! »)?

Pourtant, toutes les études arrivent maintenant aux mêmes conclusions que le rapport Stern (octobre 2006) qui concluait que les conséquences économiques de notre inaction pour contrer les changements climatiques seront infiniment plus coûteuses (dans un rapport de 20 pour 1 au moins) que les investissements importants qu’il faudrait accepter d’y consacrer dès maintenant. Plus nous tardons, et pires seront les conséquences et les efforts qu’il faudra consentir pour les minimiser!

Faut-il pour autant baisser les bras? Ce n’est certainement pas l’avis de Steven Guilbeault et de François Tanguay qui viennent tout juste de publier Le prochain virage, Propulser le Québec vers un avenir équitable et durable (Éditions Druide, 304 pages, mars 2014).

J’ai lu bien des livres et des articles traitant d’environnement, de développement durable, d’énergies et de changements climatiques. Et je me demandais, sans doute comme bien d’autres : pourquoi un nouveau livre?

Si j’ai choisi de vous en parler aujourd’hui, c’est parce que ce livre me semble particulièrement important et utile à ce moment précis des changements climatiques!

En effet, nous savons maintenant de façon certaine que nous n’éviterons pas les changements climatiques (pour y arriver, il aurait fallu agir beaucoup plus tôt et beaucoup plus radicalement que nos gouvernements ne l’ont fait) : ces changements sont déjà en cours (on le voit bien avec la fonte des glaces dans l’Arctique et l’Antarctique) et le mieux que nous pourrons maintenant faire (si nous acceptons enfin d’agir avec audace et célérité), c’est de limiter l’ampleur de ces changements, et donc des conséquences auxquelles il faudra faire face.

Mais il y a aussi une deuxième raison importante d’agir dès maintenant : nous préparer aux conséquences maintenant inévitables de ces changements climatiques, pour en minimiser l’impact aussi bien pour nous que pour l’ensemble des populations terriennes. Car plus nous serons prêts, mieux nous pourrons affronter les défis considérables auxquels nous serons confrontés.

Et comme la volonté politique des États de la planète semble encore bien en deçà de ce qui serait nécessaire et urgent (voir les résultats très décevants des conférences internationales consacrées à la lutte contre les changements climatiques), ce qui constituait le « Plan A », il nous faut maintenant nous rabattre sur le « Plan B », celui qui dépend davantage de nous sans attendre que les États prennent enfin leurs responsabilités.

C’est l’objet du nouveau livre de Steven Guilbeault et de François Tanguay. Prenant acte de la situation internationale, qu’ils connaissent mieux que personne pour avoir régulièrement suivi et participé à ces conférences mondiales sur le climat, ils font œuvre de pédagogie mobilisatrice en nous offrant un portrait particulièrement vulgarisé et dynamique de l’ensemble du dossier :

  • l’état actuel des changements climatiques
  • l’état actuel des négociations internationales
  • l’état actuel des politiques canadienne et québécoise en matière de changements climatiques
  • les défis que nous devons relever dès maintenant en matière d’énergie
  • les changements que nous pouvons (et devons) collectivement faire, sans attendre après nos gouvernements : le fameux « Plan B »
  • de nombreuses expériences concrètes qui se font déjà en ce sens (aussi bien ici qu’ailleurs dans le monde)
  • etc.

Ce qui est remarquable dans ce livre et qui, à mon avis, le démarque de la plupart des autres livres sur le sujet, c’est le ton simple et familier avec lequel les auteurs réussissent à nous faire partager leurs connaissances et leurs expériences : ce qui le rend particulièrement accessible et intéressant à lire (ce n’est quand même pas un roman… mais presque aussi captivant!).

En effet, que ce soit les fameuses rencontres internationales sur le climat, les expériences d’efficacité énergétique à l’échelle d’une municipalité entière ou les réactions aux augmentations des tarifs d’Hydro-Québec, c’est à travers leurs propres expériences concrètes de ces sujets que Steven et François nous en font découvrir les dessous et les enjeux qui s’y cachent. C’est ainsi que des sujets potentiellement arides ou abstraits deviennent au contraire concrets, simples, voire parfois palpitants!

Le défi des changements climatiques, au niveau planétaire, demeurera évidemment toujours considérable. Mais la lecture du Prochain virage, elle, non seulement vous aidera à mieux comprendre les véritables enjeux qui s’y jouent, mais surtout, elle vous redonnera espoir dans cet avenir immédiat qui est le nôtre : il y a déjà plein de choses intéressantes et positives que nous pouvons réaliser dans nos vies, nos quartiers et nos villes, dont plusieurs sont déjà expérimentées ici ou là. À nous d’y participer, de les proposer autour de nous et d’en faire, peu à peu, des priorités pour nos communautés.

Un peu à la manière des Villes, villages ou communautés en transition : faisons nous-mêmes, graduellement, individuellement et collectivement, la vie comme nous souhaitons (et que nous avons besoin) qu’elle soit…

Merci, Steven et François, de nous permettre d’y croire encore et d’y participer concrètement.

[1] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat composé de représentantEs de presque tous les pays membres de l’ONU. Leur cinquième rapport, en trois parties, a été rendu public le 27 septembre 2013 (premier volet), le 31 mars 2014 (deuxième volet) et le 13 avril 2014 (troisième volet).

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 2)

Cet article est la traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. Après une entrée en matière qui nous présentait les nombreux avantages de la nourriture locale, nous regardons à présent les aspects pratiques d’un changement de notre système alimentaire, pour le rendre plus local et juste.

Comment passer à une échelle locale?

Les systèmes alimentaires locaux ont d’énormes avantages, mais la plupart des décideurs, croyant que davantage de commerce est toujours meilleur, soutiennent systématiquement une mondialisation accrue de la nourriture. Par conséquent, des produits identiques parcourent le monde en tous sens, sans autre but que d’enrichir les intermédiaires corporatifs qui contrôlent l’approvisionnement mondial en nourriture.

Une première étape immédiate consisterait à faire pression pour que des changements de règles assurent que des produits identiques ne puissent à la fois être exportés et importés. Si nous éliminons les échanges commerciaux inutiles de toutes sortes de produits depuis le blé, le lait et les pommes de terre jusqu’au jus de pomme et au bétail vivant, la réduction des flux de transport amènerait à elle seule des bénéfices instantanés. De plus, si on permettait aux gens du monde entier de manger leur propre pain et de boire leur propre lait, les méga-entreprises ne feraient pas des profits à chaque fois que nous nous mettons à table.

Un tel changement exigerait de repenser le dogme du « libre échange ». Les traités commerciaux doivent être réécrits afin de rétablir les droits des citoyens à protéger leur économie et leurs ressources des prédateurs corporatifs.

Dans le même temps, les subventions qui soutiennent actuellement le système alimentaire mondialisé doivent être redirigées vers des systèmes plus locaux. Les gouvernements ont dépensé d’énormes sommes provenant des contribuables pour soutenir un système alimentaire coûteux qui prétend fournir de la nourriture ‘à bas coût’. Si même une partie de ces sommes était plutôt dédiée au soutien de systèmes alimentaires locaux, le coût de la nourriture local diminuerait de façon importante, et sa disponibilité augmenterait rapidement.

Des changements dans la politique énergétique sont extrêmement importants – celle-ci subventionne actuellement lourdement des systèmes énergétiques centralisés et à grande échelle nécessaires au commerce mondial et au « développement » industriel de tout poil. Dans le Sud, où l’infrastructure énergétique est encore en cours de construction, une réorientation vers une énergie renouvelable et décentralisée pourrait facilement être faite moyennant une petite partie du coût financier et des bouleversements humains entraînés par les énormes barrages, le nucléaire et les énergies fossiles.

Nous devons également reconnaître l’importance du savoir local dans la conservation des systèmes alimentaires locaux et récupérer les savoirs qui ont été en grande partie perdus. De nos jours, un modèle éducatif universel est imposé de par le monde, ce qui élimine beaucoup du savoir et des compétences dont les gens ont besoin pour subsister à partir de leurs ressources propres, là où ils habitent.

Des changements de législation fiscale aideraient également à soutenir la relocalisation alimentaire. Des crédits d’impôts pour les technologies gourmandes en capital et en énergie favorisent actuellement les producteurs les plus gros et les plus mondialisés. Dans le même temps les méthodes demandant beaucoup de main d’œuvre des producteurs diversifiés à petite échelle sont pénalisées par les impôts sur le revenu, les charges sociales et les autres taxes pesant sur le travail.

La re-réglementation du commerce mondial et la déréglementation du commerce local

Comme nous l’avons vu, la dérégulation continue du commerce et de la finance mondiaux a amené à l’émergence d’entreprises géantes dont les activités causent beaucoup de pollution et d’exploitation sociale. Ceci a amené un besoin grandissant de règlementations sociales et environnementales ainsi que d’une énorme bureaucratie pour gérer ces règlements. Cette bureaucratie étouffe les petites entreprises par la paperasse, les inspections, les amendes, et le coût des technologies obligatoires. Le fardeau réglementaire est trop lourd pour les petits, alors que les gros paient facilement et grossissent encore à mesure que leurs petits concurrents disparaissent. Combien de laiteries ont mis la clé sous la porte parce qu’elles se devaient d’avoir des éviers en acier inoxydable, alors que ceux en porcelaine les avaient bien servies pendant des générations?

Il y a actuellement un besoin urgent de re-réglementer le commerce mondial en permettant aux gouvernements nationaux et régionaux de contrôler les activités des compagnies transnationales. Il est tout aussi urgent de déréglementer le commerce local, qui de par sa nature est beaucoup moins susceptible de nuire à la santé humaine et à l’environnement.

Inverser la tendance

Ces changements de politique et de réglementation ouvriraient un espace pour que des milliers d’initiatives portées par les collectivités – dont beaucoup existent déjà – puissent s’épanouir. De l’agriculture soutenue par la communauté et des livraisons de paniers aux marchés fermiers, coops alimentaires et campagnes pour l’achat local, les gens ont déjà commencé le travail de terrain nécessaire à la reconstruction de leurs systèmes alimentaires locaux. Mais ces efforts ne suffiront pas si les politiques publiques continuent à favoriser les gros et ceux qui opèrent au niveau mondial.

Lorsque les ministres promeuvent aveuglément le commerce pour le commerce tout en discutant de réductions d’émissions de CO2, il peut sembler peu probable que des changements significatifs aient lieu. Et tel sera en effet le cas si les activistes et les citoyens ne s’unissent pas derrière des bannières anti-mondialisation et pro-locales, et s’ils n’exercent pas une forte pression de la base. Des alliances inusitées ont d’ores et déjà vu le jour. Des environnementalistes et des syndicalistes, des fermiers et des tenants de l’écologie profonde, des gens du Nord et du Sud – se donnant la main pour refuser le rouleau compresseur qui détruit les emplois aussi vite que les espèces, et menace le gagne-pain des fermiers tout en faisant monter le prix de la nourriture saine sur le marché.

Il faut toutefois faire encore davantage de travail, y compris par des campagnes d’éducation révélant les liens entre les nombreuses crises que nous vivons, pour dire haut et fort la vérité sur le commerce et la façon dont nous mesurons le progrès, et pour décrire de façon saisissante les bénéfices écologiques, sociaux, psychologiques et économiques de la relocalisation et de la décentralisation de nos économies.

Raccourcir les liens entre fermiers et consommateurs pourrait être l’une des façons les plus stratégiques et agréables d’amener des changements profonds qui vont dans le bon sens. Quelle satisfaction de savoir qu’en faisant quelque chose d’aussi positif pour nous-mêmes et nos familles, nous apportons également une contribution bien réelle à la préservation de la diversité, la protection des emplois, des moyens d’existence ruraux et de l’environnement, partout dans le monde

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 1)

Cet article est une traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. La deuxième partie sera publiée dans quelques jours.

Les crises sociales et écologiques actuelles qui vont en s’accentuant exigent des réponses étendues, approfondies et stratégiques. Lorsque l’on prend en compte la destruction généralisée amenée par la globalisation, il apparaît évident que les solutions ayant le plus d’effets impliqueront un changement fondamental de direction – vers une localisation plutôt qu’une mondialisation de l’activité économique. D’ailleurs, agir au niveau local pourrait être ce que nous pouvons faire de plus efficace.

Beaucoup trouveront que cet argument est exagéré et manque de réalisme. Mais demandons-nous s’il est réaliste de continuer à tirer l’ensemble de la population mondiale vers une seule économie, une économie dans laquelle une petite portion de la population utilise déjà la majeure partie des ressources mondiales. De nos jours, environ la moitié de la population du globe, pour l’essentiel située au Sud, répond encore à ses besoins par le biais des économies locales. Croyons-nous réellement que la vie de ces gens sera améliorée si nous détruisons ces économies ? Qu’est-ce que la mondialisation peut offrir à la majorité des personnes, si ce n’est des promesses irréalistes ? Une vie à échelle locale entraînerait bien moins de perturbations sociales et environnementales, et en fait serait bien moins coûteuse à mettre en œuvre.

D’ailleurs, chaque pas vers un monde plus local, que ce soit dans les politiques publiques ou au sein de nos communautés, aurait de nombreux avantages.

La vie à échelle locale est avant tout un processus de décentralisation – plaçant l’activité économique dans les mains de millions de petites et moyennes entreprises, au lieu de la concentrer dans des méga-compagnies dont le nombre se réduit sans cesse. Vivre localement ne veut pas dire que chaque collectivité serait entièrement auto-suffisante ; cela signifie tout simplement de trouver un équilibre entre le commerce (avec d’autres régions) et la production locale en diversifiant l’activité économique et en réduisant la distance entre producteurs et consommateurs partout où cela est possible.

Dans quel domaine peut-on commencer à cheminer vers une vie plus locale? Étant donné que la nourriture est un besoin de tous, partout, tous les jours, passer d’un système alimentaire mondialisé à un système local aurait l’effet le plus important.

Qu’est-ce que la “nourriture mondialisée » ?

La nourriture mondialisée repose sur une théorie économique: plutôt que de produire des cultures vivrières variées, chaque pays et région devraient se spécialiser dans la production d’un ou deux produits de base commercialisés sur le marché mondial et qu’ils peuvent produire à un coût assez bas pour pouvoir rivaliser avec tout autre producteur. Les revenus de ces exportations sont ensuite utilisés pour acheter la nourriture dont la population locale a besoin. Selon cette théorie, tous bénéficient de ce système.

Il s’avère cependant que la théorie est fausse. Plutôt que d’amener des bénéfices pour tous, le système alimentaire mondialisé a été une cause importante de faim et de destruction environnementale de par le monde.

Les avantages du local

De plus en plus de gens prennent conscience du fait que la nourriture mondialisée est vraiment trop coûteuse – en termes sociaux, environnementaux, et même économiques. Ils commencent à rechercher de la nourriture locale, et tout un mouvement gagne du terrain.

Mais que sont exactement les « systèmes alimentaires locaux » ? Si l’expression la plus aboutie du système mondialisé est une grosse tranche de malbouffe hautement transformée et emballée dans du plastique, ayant été transportée sur des milliers de kilomètres, l’archétype d’un produit alimentaire local est de la nourriture fraîche provenant de fermes des environs et vendue sur des marchés fermiers et dans des magasins locaux indépendants.

La nourriture locale est tout simplement de la nourriture produite pour être consommée localement et régionalement. C’est pourquoi ses « kilomètres alimentaires » sont assez faibles, ce qui réduit de manière significative l’utilisation de carburants fossiles et la pollution. Il y a aussi d’autres avantages environnementaux. Alors que les marchés mondialisés exigent une production issue de monocultures – ce qui élimine de façon systématique tout ce qui n’est pas une culture de rapport – les marchés locaux incitent les producteurs à se diversifier, ce qui crée de nombreuses niches [écologiques] sur les fermes pour les plantes et animaux sauvages. De plus, les fermes à la production diversifiée ne peuvent s’adapter à l’équipement lourd utilisé dans les monocultures, ce qui élimine ainsi l’une des principales causes d’érosion du sol. La diversification se prête aussi aux méthodes de culture biologique, puisque les cultures sont bien moins vulnérables aux invasions d’insectes nuisibles.

Les systèmes alimentaires locaux ont également des avantages économiques, puisque la majeure partie de l’argent dépensé pour la nourriture retourne au producteur, et non à des entreprises intermédiaires. Juan Moreno, un fermier dans la région espagnole d’Andalousie, nous a dit, « Lorsque nous vendions nos légumes aux supermarchés on nous payait presque rien. À présent, par la coop locale, nous recevons beaucoup plus – jusqu’au triple pour certains légumes. »

Les petites fermes diversifiées peuvent aider à revitaliser des économies rurales entières, car elles emploient bien plus de personnes par acre que les grandes monocultures. Au Royaume-Uni, les fermes de moins de 100 acres fournissent cinq fois plus d’emplois par acre que celles de plus de 500 acres. En outre, les salaires payés aux employés profitent aux économies et collectivités locales bien plus que l’argent nécessaire à l’équipement lourd et au carburant qui le fait tourner : dans le deuxième cas, l’argent est englouti presque instantanément par les fabricants d’équipement et les compagnies pétrolières, alors que les salaires des employés sont dépensés localement.

La qualité de la nourriture

La nourriture locale est en général bien plus fraîche – et par conséquent plus nutritive – que la nourriture mondialisée. Elle demande aussi moins d’agents de conservation et d’autres additifs, et les méthodes biologiques peuvent éliminer les résidus de pesticides. Les fermiers peuvent faire pousser des variétés qui sont les mieux adaptées au climat et aux sols locaux, ce qui permet de faire passer le goût et le contenu nutritionnel avant la facilité de transport, la durée de vie sur les tablettes des magasins et les désidérata des marchés mondiaux. L’élevage peut être intégré à la production agricole, ce qui permet d’élever des animaux dans des conditions plus acceptables et saines, et fournit une source non chimique de fertilisants.

Même la sécurité alimentaire (c’est à dire l’accès de tous à une alimentation suffisante et de qualité, NdT) serait améliorée si les gens dépendaient davantage d’une nourriture locale. Au lieu d’être concentré dans les mains de quelques grandes entreprises, le contrôle de la nourriture serait dispersé et décentralisé. Et si les pays du Sud étaient incités à utiliser leur force de travail et leurs meilleures terres agricoles pour leurs besoins locaux plutôt que pour faire pousser des cultures de luxe pour les marchés du Nord, le taux de faim endémique diminuerait également.

Pourtant, même parmi ceux qui reconnaissent les effets négatifs du système alimentaire mondialisé, beaucoup ont été amenés à croire que ce système est nécessaire car il produit davantage de nourriture et ce, à un prix inférieur. Toutefois la réalité est qu’il n’est ni plus productif ni véritablement meilleur marché que les systèmes locaux. Des études menées dans le monde entier montrent que des fermes diversifiées de petite taille ont une production par unité de surface supérieure à celle des monocultures à grande échelle. D’ailleurs si la priorité est de nourrir ceux qui ont faim dans le monde, un passage à des systèmes alimentaires locaux devrait commencer tout de suite, puisqu’ils arrivent bien mieux à nourrir les gens.

La nourriture mondialisée est également très coûteuse, bien que la plupart des coûts en question ne se retrouvent pas dans le prix payé au supermarché. Au lieu de cela, une grande part de ce que nous payons pour la nourriture mondialisée provient de nos impôts – qui financent la recherche dans les domaines des pesticides et des biotechnologies, subventionnent les infrastructures de transport, d’énergie et de communications nécessaires au système, et paient l’aide internationale qui attire les économies du Tiers Monde dans le modèle mondialisé destructeur. Nous payons d’autres façons pour les coûts environnementaux de la nourriture mondialisée, qui endommagent la planète dont hériteront nos enfants.

Lorsque nous achetons de la nourriture locale, nous pouvons en fait payer moins car nous ne finançons pas un transport excessif, un emballage amenant au gâchis, la publicité et les additifs chimiques – nous payons seulement pour de la nourriture fraîche, saine et nutritive. L’essentiel de notre argent ne s’en va pas vers des entreprises agroalimentaires bouffies, mais vers des agriculteurs et de petits commerçants du coin, ce qui leur permet de faire payer un prix moindre tout en gagnant davantage que s’ils étaient liés au système mondialisé.

 

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Pourquoi tant de haine?

Nous reproduisons ici un article de Ahmed Bensaada.

Il y a deux semaines, un ami m’appela d’Alger. Il avait appris le décès d’un de ses camarades de jeunesse. N’étant pas au courant du triste événement, je réussis tant bien que mal à glaner des informations sur ce sujet après quelques appels et l’inestimable secours de Google. Sous le vague titre « Accident mortel au métro », quatre lignes sur le site de Radio-Canada annonçaient laconiquement la dramatique disparition de cette brillante personne que rien ne destinait à cette fin tragique. « Un homme d’une soixantaine d’années est mort après s’être cogné la tête contre un wagon de métro », disait la nouvelle [1]. Aucune mention de son nom, de son origine ni de sa religion. Quatre minces lignes en guise d’épitaphe pour un homme mort incognito, tel un soldat inconnu de l’immigration. Son corps fut transporté en Algérie pour y être inhumé, sans que sa communauté (et encore moins la société d’accueil) ne se rende compte de sa disparition.

Jeudi dernier, le métro de Montréal fut le théâtre d’un accident aussi dramatique que le précédent : une femme perdit la vie dans les escaliers roulants. D’après les premières hypothèses, son foulard se serait malencontreusement coincé dans le mécanisme de l’escalator, provoquant un inévitable étranglement. Le funeste accident aurait certainement connu le même traitement médiatique que le premier si ce n’était la présence de deux mots qui cristallisent à eux seuls toute la tension sociale du Québec : femme et foulard.

Femme? Serait-ce une femme musulmane?

Foulard? Serait-ce un foulard islamique, un hijab?

Et voilà que la machine médiatique s’emballe et que les titres fleurissent. « Étranglée par son hidjab » [2] ont titré certains médias racoleurs dont le seul souci est de mousser les ventes ou de « booster » l’audimat. Son nom, sa nationalité, sa religion et tous les détails de sa vie (ou presque) sont proposés à la consommation.

Plus grave encore : le raz de marée de commentaires racistes et islamophobes qui a submergé la blogosphère québécoise. « Une terroriste de moins à Montréal », « Si elle n’avait pas de hijab, elle serait encore vivante », « maintenant on voit pourquoi on ne veut pas de hijab au Canada », « Bon débarras », « Une excellente raison pour interdire le voile. Trop dangereux au Canada! Dans leur pays ils ont des chameaux, mais ici on a des métros », « Je suggère qu’on oblige des escaliers roulants dans les maisons habitées par des musulmans », « moi je parle bien le français, j’ai une bonne éducation et je n’ai pas d’empathie pour ce peuple », « C’est quand même plate : ça a dû retarder bien du monde à monter les marches » [3], etc.

Pourquoi tant de haine? Pourquoi cette absence de compassion? La vie humaine ne représente-t-elle plus rien aux yeux de ces goujats? Quel rôle l’école joue-t-elle dans l’éducation de ces butors? Que doivent penser les enfants de la défunte qui, en plus de surmonter la douloureuse perte de leur mère, doivent supporter des propos aussi insultants et dégradants?

Et comment expliquer l’immense différence entre les réactions médiatico-sociales qui ont accompagné les deux malheureuses disparitions? La réponse à cette question est contenue dans le titre volontairement ostentatoire du second décès. En effet, dans ce cas, on connait l’assassin, le meurtrier, l’étrangleur. Celui-là même qu’on dénonce, qu’on montre du doigt, qu’on jette à la vindicte populaire. Le hijab, c’est lui le coupable! C’est lui qui a étranglé la dame.

Pour les adeptes de son bannissement de la fonction publique, cet accident représente  une preuve par 9 de la justesse de leur cause, voire le chaînon manquant de leur théorie « hijabophobique ».

Il est clair que depuis l’apparition de la charte des valeurs québécoises dans la scène publique et sa volonté d’interdire le port du hijab dans la fonction publique, les actes islamophobes contre les femmes musulmanes ont augmenté de manière significative [4]. Mais de là à s’en prendre à une personne décédée, il y une barrière qui vient d’être franchie.

Mais où est donc passé le Québec dont je vantais, il n’y a pas si longtemps, les valeurs, les vraies, celles de l’inclusion, de l’ouverture à l’autre et du respect d’autrui? Où est passé cette province modèle que j’ai choisie pour élever mes enfants dans la diversité et pour leur inculquer les vertus du vivre-ensemble?

Ce Québec s’est réduit comme une peau de chagrin depuis que la parole a été monopolisée par des semeurs d’intolérance et des incubateurs de haine.

Telles les Djemila Benhabib, les Janette Bertrand ou les Denise Filiatrault et bien d’autres dont la liste est malheureusement trop longue. La première se fait passer pour une musulmane mais tire sur tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam. La seconde a déclaré qu’elle n’aimerait pas être soignée par une femme voilée tandis que la troisième a traité de « folles » les femmes qui disent porter le foulard islamique par choix.

Quoi penser de ces personnes et de leur discours d’intolérance? Ne servent-elles pas de « mentors » à ces commentateurs xénophobes dont le nombre ne fait qu’augmenter sur la toile québécoise?

Et cette charte des valeurs n’a-t-elle pas ouvert la boîte de Pandore de l’intransigeance, du sectarisme et de l’irrespect de la vie humaine fut-elle drapée d’un foulard?

Qu’allons-nous dire à nos enfants à qui nous avons, depuis leur jeunesse, glorifié le Québec? Et que dire à nos élèves québécois à qui nous apprenons le respect de soi et d’autrui ainsi que l’inestimable valeur de la vie?

Rien. Sauf peut-être se permettre de leur lire le texte d’une chanson de Jacques Brel, légèrement remaniée pour la circonstance:

Regarde bien, petit, regarde bien, sur la plaine là-bas, à hauteur des roseaux, entre ciel et moulin, il  y a une femme qui vient que je ne connais pas.

Est-ce une lointaine voisine, une voyageuse perdue, une montreuse de dentelles? Est-ce une porteuse de ces fausses nouvelles qui aident à vieillir?

Est-ce ma sœur qui vient me dire qu’il est temps d’un peu moins nous haïr? Ou n’est-ce que le vent qui gonfle un peu le sable et forme des mirages pour nous passer le temps?

Non, ce n’est pas ma sœur, ma sœur a pu mourir. Cette ombre de midi aurait plus de tourments s’il s’agissait d’elle.

Regarde bien, petit, regarde bien, sur la plaine là-bas, à hauteur des roseaux,  entre ciel et moulin, il y a une femme qui part que nous ne saurons pas.

Il faut sécher tes larmes, il  y a une femme qui part que nous ne saurons pas.

Il  y a une femme qui part, tu peux ranger les armes…

Paix soit sur les âmes de ceux qui sont partis et dans les cœurs de ceux qui sont restés.


Références

  1. Radio-Canada, « Accident mortel au métro », 17 janvier 2014, http://m.radio-canada.ca/regions/Montreal/2014/01/17/001-accident-metro-langelier.shtml
  2. Maxime Deland, « Étranglée par son hidjab », Canoé, 30 janvier 2013,http://fr.canoe.ca/infos/societe/archives/2014/01/20140130-102109.html
  3. Mathieu Charlebois, « Histoire de foulard », Le recherchiste masqué, 30 janvier 2014,http://lerecherchistemasque.tumblr.com/post/75105100369/histoire-de-foulard
  4. Pierre Saint-Arnaud, « Charte des valeurs: des musulmans rapportent une hausse des gestes islamophobes », Le Huffington Post Québec, 5 novembre 2013, http://quebec.huffingtonpost.ca/2013/11/05/charte-des-valeurs-des-musulmans-rapportent-une-hausse-des-gestes-islamophobes_n_4220354.html

Cet article a été publié par le quotidien algérien Reporters, le 4 février 2014 (pp. 12-13)

Lire l’article en format « Journal » sur Calaméo

Protéger les terres de la spéculation – une rencontre ce jeudi

Rencontre exploratoire sur les fiducies foncières 

Un problème

      En milieu rural, le prix des bonnes terres augmente constamment ; les jeunes qui voudraient se lancer en agriculture ne peuvent que difficilement avoir accès à une terre.

      En milieu périurbain, les terres sont achetées par des spéculateurs, qui veulent les consacrer au développement domiciliaire.

      En ville, les terrains sont tellement coûteux qu’ils rendent inaccessible la propriété à un fort pourcentage de la population.

 

Une solution?

Les fiducies foncières permettent de retirer des terres de la spéculation foncière, en les retirant définitivement du marché et en les consacrant à une vocation déterminée. La formule est encore peu répandue au Québec ; ne serait-il pas temps de s’organiser pour le faire?

 

Une rencontre exploratoire

Si l’idée vous intéresse, nous vous invitons à une rencontre sur le sujet.

Date: Jeudi 6 février à 19h

Lieu: Salle Esdras-Minville, au 4ème étage, du nouvel édifice des HEC (3000 Chemin de la Côte-Sainte-Catherine). Métro Université de Montréal.

Programme :

1) le problème des fermes péri ou intra urbaines:
Brèves présentations de Benoît Girard, ferme du Bord-du-Lac, à l’ïle Bizard;
et de Ramzy Kassouf, ferme des Jardins Carya à Senneville
2) présentation sommaire de la formule des fiducies foncières (Serge Mongeau)
3) discussion sur les moyens de faire avancer le dossier localement.

Si vous connaissez des personnes possiblement intéressées, n’hésitez pas à leur communiquer l’information.

 Yves-Marie Abraham, John Burcombe, Serge Mongeau

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie II)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012. La première partie a été publiée la semaine dernière sur ce blogue.

Une alternative possible : les Villes en Transition et autres mouvements citoyens locaux

Qu’est-ce qu’une fin de vie digne?

Beaucoup de personnes âgées dans les pays industrialisés bénéficient de soins dernier cri qui leur permettent de prolonger leur existence de manière impressionnante, avec ou sans qualité de vie. Il existe maintenant des professionnels des soins au troisième âge et les maisons de retraite ont du personnel s’assurant de la santé et du bien-être des pensionnaires. Mais ce déploiement de moyens est-il pour autant ce que l’on peut faire de mieux pour nos aînés?

On peut en douter. En effet, si l’on prend l’exemple des maisons de retraite, c’est un défi que d’apporter un soutien personnalisé et respectueux de l’individu dans une institution. Le fait que beaucoup de personnes dépendantes soient concentrées dans le même endroit favorise le nivellement des approches : ainsi, on mettra parfois des protections à tous, même à ceux qui sont encore autonomes, par manque de temps pour emmener chacun aux toilettes. On observe souvent des soins impersonnels, voire des situations où le personnel discute devant les pensionnaires tout en les soignant, comme s’ils n’existaient pas. Il s’agit là non seulement d’un impératif de gestion, mais aussi d’une manière pour les employés de gérer la difficulté de côtoyer la mort tous les jours[1].

Que pourrait désirer chacun de nous, hormis la santé, pour ses vieux jours? Sans doute de ne pas être isolé de ceux qui sont « encore dans la vie »; se sentir utile également. Être considéré comme un individu à part entière, un citoyen, une personne qui a un passé, a eu des bonheurs, des malheurs, des amours et des défis professionnels, même si elle dépend maintenant de l’aide des autres. Être écouté aussi, et non vu comme un(e) éternel(le) radoteur(se). En fait, le mieux que l’on puisse souhaiter, c’est que les autres continuent à voir ce que nous sommes, plutôt que de s’arrêter aux apparences qui nous trahissent et se dégradent. En résumé, ce serait de continuer à faire partie, de plein droit, de la communauté.

Retrouver le sens de la communauté

Même si la décroissance signifiera la perte matérielle de nombreuses possibilités (comme les soins de haute technologie), elle pourrait aussi être l’occasion de revoir la place des personnes âgées dans nos sociétés industrielles, et ce pour le meilleur.

Face aux défis présents, de nombreux groupes essaient de favoriser une vie communautaire plus riche. Et si, plutôt que de cantonner nos aînés dans l’attente de la fin, ou bien leur rôle de consommateurs, les citoyens redonnaient aux aînés leur rôle de sages? Le mouvement des Villes en Transition par exemple, qui vise à améliorer la résilience d’une ville, d’un village ou d’un quartier, fait de « Honorer les aînés » l’une de ses douze étapes clés[2].

Comme on l’a vu, le fait que les plus vieux d’entre nous soient déjà passés par beaucoup d’épreuves peut être une source d’inspiration dans le futur. Il ne faut pas sous-estimer le profond impact qu’auront les bouleversements économiques et écologiques sur la psyché des individus : avant ils pensaient faire partie de sociétés fortes et riches – et en l’espace de quelques années des institutions clés se délitent, font faillite, et bien souvent les personnes se retrouvent livrées à elles-mêmes, car plus grand-chose ne fonctionne…

La communauté, et notamment l’apport des personnes âgées, seront déterminants pour traverser ces temps difficiles, même s’il faut se garder de donner au passé une image trop romantique et idéalisée. Les aînés ont beaucoup à nous apprendre sur des méthodes et des façons de voir qui aideront les jeunes générations et toute la collectivité à traverser les épreuves. Ainsi certains s’appliquent déjà à transmettre leur savoir faire à des artisan-e-s (tonnelier, souffleur de verre, dentellière)[3]. Beaucoup d’aînés peuvent aider d’autres personnes à apprendre des gestes simples, mais que nos sociétés ont en partie délaissés, les confiant à des professionnels : la cuisine, la couture, le bricolage, le jardinage. Mais essayer à tout prix de trouver une « utilité » aux plus vieux, n’est-ce pas retomber dans le piège actuel de la société consumériste et gestionnaire?

Face aux crises, la meilleure réponse est peut-être une inclusion totale des âges de la vie au sein de la communauté afin que personne n’ait à justifier de son existence. Cette inclusion peut se faire par le partage de l’expérience, des valeurs et des savoir-faire, l’échange de services… ou tout simplement par la présence de chacun, car une collectivité se bâtit grâce aux citoyens, quel que soit leur âge.

Accueil et soins aux personnes âgées

Plutôt que d’accueillir les aînés à contrecœur au sein des familles en dernier recours face aux difficultés financières ou de santé, pourquoi ne pas envisager des projets de vie intergénérationnels? De tels lieux permettraient aux générations de se côtoyer naturellement, alors qu’actuellement elles se retrouvent souvent séparées par leurs activités et par une conception des logements ne favorisant pas l’échange.

À l’échelle de la société, on pourrait imaginer une assurance-vieillesse garantissant, plutôt qu’un certain montant en argent, un toit et la nourriture, ainsi qu’un minimum de soins. Ce système pourrait s’appuyer sur les projets intergénérationnels pour prendre soin des aînés dans des structures à échelle humaine. Il serait possible de convertir des ensembles de maisons, ou des immeubles de condos, en habitats abritant plusieurs générations s’entraidant pour les activités de la vie quotidienne. Ce ne seraient pas forcément les personnes d’une même famille qui y vivraient : on pourrait concevoir ces habitats comme autant de mini communautés intentionnelles, des sortes de familles élargies choisies.

Alors qu’aujourd’hui on reconnaît que la médicalisation et la professionnalisation des soins aux personnes âgées induisent plusieurs travers, le retour de la communauté auprès de nos aînés pourrait ramener une humanité que les structures d’accueil institutionnelles peinent à créer. On pourrait ainsi imaginer que les équipes soignantes partagent leur savoir-faire, afin qu’une plus grande partie de la population soit mieux équipée pour faire face aux défis de la dernière partie de la vie.

L’auteur Jan Lundberg évoque d’ailleurs la possibilité de « tribus de soins »[4]. Cet Américain imagine des groupes de personnes qui se promettent de prendre soin les unes des autres lorsque viendra le temps de la dépendance. Ainsi ceux qui sont encore valides, voire travaillent encore, dédient une partie de leur temps libre à s’occuper du jardin de leur voisin, faire des courses pour lui, lui tenir compagnie… Avec l’attente que lorsque leur tour viendra, une nouvelle génération de « membres de la tribu » sera disponible pour prendre soin d’eux. Par ailleurs, une telle approche n’interdit pas d’avoir une couverture santé complémentaire pour les soins que ne peut assurer la tribu.

Dans une société en décroissance, on peut supposer que l’accès à l’hôpital deviendra plus limité. Ainsi, alors qu’aujourd’hui de nombreuses personnes y décèdent, peut-être que dans le futur on mourra davantage à la maison, entouré d’êtres et d’objets familiers. Jusqu’au 18e siècle environ, on mourait un peu à tous les âges. Aujourd’hui, les progrès de la médecine, de l’alimentation et de l’hygiène ont permis de réduire les décès prématurés et la vieillesse, assimilée à l’âge de la mort, a été reléguée en marge. Si les personnes âgées reviennent constituer une tranche à part entière de la société au sein de projets intergénérationnels ou de tribus de soins, on pourra se réhabituer à côtoyer l’ultime étape de la vie. Et ce pourrait être l’un des plus grands progrès amenés par un monde en décroissance.

Aller plus loin

Les initiatives citoyennes décrites plus haut visent à créer un monde meilleur dans les collectivités sans attendre que des lois soient votées dans ce sens. Toutefois, pour des sujets aussi fondamentaux qu’un vieillissement digne au sein de la société, il est nécessaire de soutenir les activités citoyennes par une réforme de notre projet de société appuyée par l’action politique. Pensons par exemple à l’instauration possible d’un revenu maximal – de quoi peut-on avoir besoin (vraiment besoin) au-delà d’un certain revenu, si la société assure la sécurité, les soins de santé et l’éducation de tous? Il est également indispensable de préserver, voire de bonifier, les programmes publics de revenu de la vieillesse. On mettra de cette façon moins d’emphase sur le placement individuel et davantage sur la répartition des richesses collectives.

De nombreuses autres mesures pourraient être mises de l’avant. Les citoyens-électeurs doivent se rendre compte des défis qui les attendent demain; ceci ira à l’encontre du discours rassurant prévoyant une croissance se poursuivant indéfiniment. Ils pourront ainsi exercer leur pouvoir démocratique pour exiger qu’une vision plus réaliste de l’avenir serve de base aux décisions importantes d’aujourd’hui.

 

Si tu ne sais plus où tu vas, regarde d’où tu viens.

Ce proverbe sénégalais est fort à propos: il appelle à recourir à la sagesse et l’expérience de ceux qui nous ont précédés dans une époque qui nous déconcerte. Même si les changements amenés par la fin du modèle économique et social que nous connaissons semblent intimidants et sombres, d’autres avant nous ont vécu des périodes de défis (guerres, crises économiques, grandes luttes sociales); ils y ont survécu et peuvent nous aider à replacer les événements dans leur perspective historique.

Cet article ne vise pas à couvrir l’intégralité d’un sujet si riche. Il se veut un point de départ, un ensemble de pistes qu’il nous faut, en tant que société, étoffer et explorer au plus vite. Sinon, l’enchaînement des événements se chargera de nous donner une réponse par défaut à la question du vieillissement – et nous risquons de ne pas l’aimer.

Remerciements : merci à Michel Durand, Diane Gariépy, Dominique Laroche, Pierre-Eric Leblanc, Pascal Lombart et Serge Mongeau pour leurs précieuses contributions à cet article.


[1] Le droit de vieillir –  Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz – 2000

[2] Manuel de Transition , De la dépendance au pétrole à la résilience locale – Rob Hopkins – 2010

[3] Métiers et Traditions – www.vieuxmetiers.ca

[4] Elder Care “insurance”, Health Care Tribe – Jan Lundberg, www.culturechange.org – 2002

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie I)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012.

Les pays industrialisés semblent arrivés à la croisée des chemins à bien des égards : fragilité économique persistante, poids écrasant des dettes, consommation de ressources insoutenable, globalisation faisant des difficultés de certains pays les problèmes de tous… Il semble inévitable que le monde entame une décroissance économique prochainement. Que réserve ce futur à certains des plus fragiles d’entre nous, à savoir les personnes âgées?

Que recèle le futur pour les personnes âgées ?

L’image des personnes âgées dans la société.

Beaucoup a été dit et écrit sur la « vague grise » qui commence à déferler sur les sociétés industrielles. Au Canada par exemple, les 65 ans et plus représentaient 13% de la population en 2005, et on estime que cette proportion passera à 25% ou plus en 2036[1]. Et pourtant…

Performance, vitesse, apparence représentent ce qui est important aujourd’hui dans nos sociétés de l’image. On a parlé de jeunisme, avec des produits, des messages marketing et un air du temps essentiellement dirigés vers les jeunes adultes, voire les adolescents – les autres générations étant invitées à vouloir les mêmes choses et à se rapprocher autant que possible d’une apparence jeune afin de rester « dans le coup ». Et comme les produits, les gens ont maintenant une date de péremption. En sont témoins les difficultés rencontrées par de nombreux travailleurs cherchant un emploi après 50 ans. Que dire alors de ceux, plus âgés, qui souhaitent ou doivent maintenir une activité professionnelle alors qu’ils sont censés se retirer du marché du travail! On les pense dépassés, on ne veut pas payer cher leurs compétences amassées au cours des années, ou on pense leur productivité insuffisante.

Si les aînés ont réussi à trouver grâce aux yeux du reste de la société, c’est bien souvent comme… consommateurs. Ainsi les Baby Boomers, qui seront peut être parmi les seuls ayant profité d’une retraite relativement dorée, sont vus comme une mine de revenus potentiels : loisirs, voyages, soins, cadeaux, nombreuses sont les façons de dépenser l’argent des plans publics ou privés de retraite. Bien entendu, ceci n’est pas à la portée de tous, et les seniors aux revenus les plus modestes ne peuvent se conformer à cette injonction qui leur redonnerait un peu de légitimité.

Beaucoup de sociétés non-occidentales font pourtant une meilleure place aux aînés, qui sont vus comme les dépositaires de la connaissance et de la sagesse. L’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ constatait : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Dans le monde industrialisé, nous semblons avoir perdu de vue cette précieuse ressource, occupés que nous sommes à s’adapter aux incessantes nouveautés. Dans un tel contexte, l’expérience de toute une vie, dont l’essentiel a été passé sans même connaître Internet, paraît peu pertinente. Ainsi, « lieu de toutes les ignorances, elle (la vieillesse) est le seul temps de la vie pour lequel les images négatives dominent. »[2]

Dans un monde en décroissance, il est probable que ce rythme insensé ralentisse. La plupart des citoyens se démèneront sans doute plus pour survivre que pour se payer le dernier gadget à la mode. Confrontés à des événements d’une ampleur sans précédent, les plus jeunes pourront demander à leurs grands-parents comment ils faisaient sans certains des conforts modernes – situations qui pourraient se produire à cause de la dislocation des réseaux d’échange et de financement habituels. Il faut espérer que l’on redécouvrira le respect à apporter à ceux qui ont été résilients par le passé, et ont survécu jusqu’à présent.

Il se pourrait donc que la décroissance imposée redore le blason des plus vieux, ceux que nous avons laissés sur le bord de la route car ils ne pouvaient plus suivre.

Le rôle des personnes âgées – repos ou travail?

Le 20ème siècle a vu la mise en place de systèmes publics de retraite dans de nombreux pays industrialisés, permettant aux retraités de vivre dignement leurs 5 ou 10 dernières années[3]. Aujourd’hui, avec le vieillissement d’une plus grande partie de la population, l’allongement de la durée de vie et la récente période d’instabilité financière, beaucoup de programmes de retraite se retrouvent dans une situation précaire. Ainsi, on peut se demander si le modèle actuel va perdurer longtemps : faut-il dire adieu à la retraite à 60 ou 65 ans.

Cette idée fait déjà son chemin: selon un sondage récent, seuls un tiers des Canadiens pensent ne plus travailler après 65 ans. S’agit-il d’un choix? En fait, 61% de ceux qui se voient continuer à travailler disent qu’ils le feraient par obligation, et cette proportion atteint 73% chez ceux qui gagnent moins de $50,000 par an[4]. La situation financière de bien des retraités n’est pas enviable. Alors qu’on pourrait penser que la vieillesse est un temps où l’on a fini de payer ses dettes, on constate que la proportion des aînés endettés a plus que doublé depuis 1993. Et malheureusement de plus en plus d’entre eux recourent à la faillite[5]. Dans ce contexte, la favorisation de l’épargne privée pour les vieux jours (tendance par exemple observée depuis les années 1980 au Canada) ne peut constituer une solution satisfaisante pour les nombreux citoyens ayant déjà à peine les moyens de vivre durant leurs années d’activité professionnelle.

Qu’en sera-t-il à la fin de l’ère de la croissance économique au long cours? Ce qui constitue la base des régimes de retraite privés (soit les placements en actions et obligations) sera gravement compromis par les difficultés économiques. Par ailleurs, les plans publics de retraite prélèvent des cotisations sur les actifs actuels pour les verser aux retraités actuels. Dans un contexte de crises et de hausse du chômage, cette source de financement sera elle aussi mise à mal. Par conséquent, il est probable qu’une partie des revenus sur lesquels comptent les travailleurs d’aujourd’hui ne se matérialise jamais.

Travailler dans ses dernières années d’accord, mais est-ce que ce sera faisable? La préservation de la santé physique et mentale sera, on le voit, plus importante que jamais. Par ailleurs, les aînés auront-ils des occasions d’emploi? Certes, on parle de pénurie possible de main-d’œuvre due au départ à la retraite des baby-boomers; mais c’est ignorer les effets de la décélération de l’activité économique. Dans les secteurs qui pourraient embaucher, comme l’agriculture par exemple à cause de la difficulté de maintenir le taux de mécanisation actuel (carburants bien plus chers), il sera plus difficile aux aînés de faire valoir leur apport car ils seront en concurrence avec des travailleurs plus vigoureux.

Il pourrait toutefois être trompeur d’analyser les perspectives économiques futures des plus âgés en utilisant la conception actuelle de ce qu’est le travail. Alors que la machine économique s’effritera ou s’effondrera, l’économie informelle devrait connaître un bel essor. Petits boulots, micro-entreprises, réseaux d’entraide et monnaies alternatives pourraient foisonner; l’économie domestique prendra une nouvelle importance. On essaiera de subvenir davantage à ses besoins par le jardinage, l’offre de petits services… et les aînés pourraient trouver là une foule de choses à faire pour se rendre « utiles ». Après tout, par le passé les personnes âgées résidaient avec les plus jeunes et rendaient de nombreux services qui aidaient à faire tourner la maisonnée.

On peut voir des prémisses de cette nouvelle cohabitation des générations depuis la crise de 2008. Aux États-Unis, les statistiques[6] suggèrent que les difficultés financières ont amené de plus en plus de familles à se « tasser » ensemble. Ainsi le foyer du futur pourrait être un composite intergénérationnel où chacun contribue à sa façon à la survie du groupe, malgré les défis.

Il ne faut pas avoir une vision idyllique d’une telle évolution. Veut-on devoir vivre avec ses parents ou beaux-parents, voire ses grands-parents? Au-delà des enjeux de la promiscuité, les plus jeunes pourraient reprocher aux aînés dans leur ensemble d’avoir perdu l’occasion de redresser la situation économique et environnementale à temps. Les générations X et suivantes, élevées dans une culture très individualiste, trouveront-elles même naturel de prendre soin de leurs parents? On estimait à la fin des années 1990 que 7% des personnes âgées vivant à domicile étaient victimes de maltraitance[7] – qu’en sera-t-il demain?

La question des soins dans une société vivant selon ses moyens

Dans une société en décroissance, les rentrées fiscales des gouvernements seront sans doute à la baisse, à la suite de la fermeture de nombreuses entreprises et de l’augmentation du chômage. Il faudra donc faire des choix déchirants, entre services gouvernementaux, infrastructures, éducation, … et aussi santé.

Les personnes âgées sont de grandes consommatrices de services de santé. Ainsi au Canada les dépenses totales de santé des personnes de 75 à 84 ans sont 6 fois plus élevées que celles des 45 ans et moins. On a par conséquent estimé que dans ce pays les dépenses de santé entre 2005 et 2026 augmenteront trois fois plus vite que la population totale, soit de 55%[8]. Une étude réalisée en France montre que si l’espérance de vie totale augmente, l’espérance de vie sans incapacité, elle, diminue, ce qui signifie que davantage d’années sont passées avec un handicap[9].

Ressources publiques en diminution, besoins en explosion: voilà un cocktail posant de très grands défis. Des questions fondamentales vont se poser – et se posent sans doute déjà parfois: à qui dédier les budgets de santé limités? Doit-on opérer une personne âgée, alors qu’avec le même équipement et personnel on peut soigner une plus jeune personne? Où tracer la limite entre ce que la société accepte de financer et ce qu’elle laisse à chacun le soin de payer? Pourra-t-on accepter qu’un patient refuse un traitement qui diminuera sa qualité de vie, mais lui permettra de ne plus recourir aux services hospitaliers?

Personne ne souhaite répondre à de telles questions. Selon les politiques futures des gouvernements, plusieurs scénarios sont possibles. Imaginons l’option « par défaut ». On accueillera les personnes âgées dans les hôpitaux, et le plus tôt possible on les dirigera vers leur domicile pour qu’elles terminent leur convalescence; plusieurs pourraient alors souffrir de complications qui ne seront pas correctement traitées. Les temps d’attente dans les urgences atteindront des proportions insupportables, et des patients pourraient mourir faute de soins rapides. Aura-t-on seulement les moyens de maintenir un service d’ambulances efficace? Peut-être que la privatisation des soins prendra une place très grande, face aux difficultés des autorités de financer des installations hospitalières modernes. Peut-être aura-t-on accès assez facilement à une première ligne de soins, mais pour avoir droit à certains examens et opérations plus coûteux, il faudra attendre fort longtemps, peut-être plusieurs années. On pourrait devoir prioriser les patients selon leur utilité perçue pour la société. Il est imaginable que plusieurs seniors préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de faire un parcours du combattant épuisant pour accéder aux soins.

Par petites touches, ce futur peu enviable existe déjà, au Canada par exemple. Ce qui vient d’être décrit ne fait qu’envisager la continuation des tendances actuelles. Il y a fort à parier, en tout cas, que les réseaux de soutien alternatifs seront mis à forte contribution. Ainsi, les aidants naturels prendront une place encore plus importante. Tel que mentionné plus haut, on réintégrera peut-être les personnes âgées dans la jeune famille parents-enfants pour des raisons de santé et / ou d’économies.

En tout cas, on peut faire l’hypothèse suivante : celle que la génération qui a actuellement 40-50 ans soit l’une des premières de l’époque moderne qui voit son espérance de vie diminuer plutôt qu’augmenter.

La semaine prochaine, nous envisagerons quelques pistes possibles pour permettre aux citoyens de vieillir dignement malgré les difficultés auxquelles notre société sera confrontée.


[1] Pour bien communiquer avec les aînés : Faits, conseils et idées – Agence de la Santé Publique du Canada – 2010
[2] Le droit de vieillir, Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz, 2000
[3] Doit-on réformer le régime de la Sécurité de la vieillesse? – Cyberpresse –01/02/2012
[4] Plus de cheveux blancs sur le marché du travail – Stéphanie Grammond, La Presse.ca – 22/02/2012
[5] La situation financière des aîné-e-s – IRIS –10/2011. 27% des aînés étaient endettés en 1993, contre 58% en 2010.
[6] More families, friends move in together –Lisa W. Buser, USA Today – 12/2010
[7] Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2010-2015 – Gouvernement du Québec
[8] The effects of the changing age structure on Households and Families to 2026 – Institut Vanier de la Famille – 2006
[9] Les Français vivent plus longtemps… mais en moins bonne santé – La Tribune – 19/04/2012

Pour faire avancer l’agriculture urbaine

À Montréal, et certainement dans plusieurs autres villes, on s’intéresse de plus en plus à l’agriculture urbaine sous ses diverses formes. Les raisons de cet intérêt sont multiples :

1) au plan environnemental, la production plus près de la consommation diminue les besoins en transport, alors que la multiplication des aires de culture contribue à diminuer les îlots de chaleur ;

2) au plan de la santé, l’implication dans le jardinage contribue à rendre plus active une population qui bouge de moins en moins, avec comme conséquence une augmentation des problèmes d’obésité. La consommation accrue de fruits et légumes plus frais constitue sans doute aussi un apport positif ;

3) au plan socio-économique, beaucoup de programmes d’agriculture urbaine permettent à des personnes économiquement défavorisées d’avoir accès à une plus grande quantité d’aliments sains.

C’est l’ensemble de ces motifs qui amène les diverses Initiatives de Transition à porter tant d’intérêt au développement de l’agriculture urbaine. Elles y trouvent en même temps un excellent moyen de stimuler l’esprit communautaire, qui est l’élément essentiel permettant de renforcer la capacité de résilience de la ville ou du quartier.

On parle beaucoup d’agriculture urbaine, mais les actions suivent-elles? Ainsi, les gens qui désirent obtenir une parcelle dans un jardin communautaire doivent s’inscrire sur de longues listes d’attente; je l’ai fait il y a cinq ans et j’attends toujours… Certains quartiers manquent désespérément d’espaces verts. Les dernières terres agricoles périurbaines disparaissent peu à peu, au profit de projets d’habitation.

Deux facteurs me semblent expliquer la difficulté de développement de l’agriculture urbaine : la spéculation foncière et le financement des villes.

 

La spéculation foncière

Année après année, la valeur des terrains augmente. L’achat de terrains constitue donc un excellent placement pour les spéculateurs ; mais leur appétit insatiable contribue en même temps à activer le marché et à faire augmenter les prix. Quand les pouvoirs publics veulent répondre à la demande citoyenne et ouvrir un nouveau parc, agrandir un jardin communautaire ou construire un centre communautaire, ils doivent consacrer à l’achat du terrain choisi des montants de plus en plus considérables,  ce qui les amène à limiter leurs ambitions ; la capacité de payer des contribuables a des limites…

 

Le financement des villes 

La plus grosse part des revenus des villes provient de l’impôt foncier. À Montréal par exemple, le pourcentage des revenus attribuable à l’impôt foncier s’établit à 88,7%. Pour maintenir au plus bas niveau le taux de l’impôt foncier tout en bouclant un budget en constante augmentation, les administrations municipales essaient d’élargir l’assiette fiscale en favorisant tous les investissements privés qui feront croître la valeur des propriétés. Quand une propriété privée revient à la ville pour taxes impayées, par exemple, on se hâte de la vendre pour y installer un autre payeur d’impôts. Si des citoyens présentent un projet qui demande à rendre public un espace privé et que d’autre part un entrepreneur propose d’y construire un édifice à bureau, un commerce ou des condominiums, la tentation est grande pour la ville de favoriser le projet privé.

Dans une telle perspective, il faut comprendre que nos projets de jardins collectifs ou communautaires soient jugés comme absolument non rentables. Au plan strictement économique et quand on ne tient compte que du court terme et des éléments facilement comptabilisables, c’est bien vrai. Mais à partir d’une vision plus globale, on arrive à une réalité différente. Développer les aires de jardinage constitue certainement un moyen important de diminuer les migrations vers la banlieue. C’est aussi, comme nous l’avons noté plus haut, un moyen d’améliorer la santé d’une partie de la population. Bien sûr, ce bénéfice n’a pas d’impact direct sur les finances municipales, mais plutôt au niveau provincial, responsable des services de santé. Quant aux effets sur l’environnement de la multiplication des espaces de jardinage, tous en bénéficient.

 

Pour que nous puissions arriver à développer nos villes pour en faire des endroits plus agréables à vivre et en même temps plus respectueux de l’environnement, il faudrait leur donner d’autres moyens économiques que ceux dont elles disposent actuellement. En premier lieu, mettre en marche des mesures pour faire cesser la spéculation foncière ; la meilleure façon d’y arriver serait de former des fiducies foncières, qui retirent du marché des terrains pour les consacrer à des fonctions collectives (réserves écologiques, parcs, jardins collectifs, logements sociaux…) ou à fonction sociale (coopératives de logement, de production ou artistiques). Les terrains administrés par une fiducie foncière peuvent être loués pour des périodes infinies mais pour des fonctions spécifiques et ils ne se retrouvent plus sur le marché. Les villes pourraient facilement utiliser les propriétés qu’elles saisissent pour non paiement de taxes à cette fin.  La multiplication de logements sociaux et de coopératives mettrait rapidement un frein à la spéculation immobilière.

Se loger est un besoin essentiel pour tous. Les Canadiens doivent consacrer une part de plus en plus importante de leurs revenus à leur logement, souvent au détriment d’autres besoins essentiels comme l’alimentation. Nos gouvernements devraient subventionner de façon plus importante les villes pour qu’elles développent leur parc de logements sociaux. Plus les villes recevront de subsides provinciaux ou fédéraux, moins elles compteront sur les impôts fonciers pour s’acquitter de leurs obligations. Les gouvernements ont un pouvoir de taxation beaucoup plus étendu que les villes ; ils pourraient augmenter de façon importante la taxe sur l’essence, précédant de quelques années les hausses inévitables en ce domaine ; ils hâteraient ainsi la conversion nécessaire dans nos moyens de transport.

L’intérêt pour l’agriculture urbaine ne doit pas être une mode passagère. Il faut trouver les moyens d’en appuyer les diverses formes pour qu’elle puisse le plus rapidement possible s’implanter solidement et devenir partie intégrante de l’habitat urbain.