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Bilan 2014 de la simplicité volontaire

La « simplicité volontaire » n’existe pas comme entité aux contours bien définis : il est donc impossible d’en faire un bilan véritable! C’est une philosophie, une attitude face à la vie, un mouvement d’idées, un éclairage pour nos choix, voire un courant social. Difficile donc à mesurer pour en tracer un portrait ou en tirer des conclusions.

Mais essayons-nous quand même, de manière forcément personnelle et subjective. Chacun et chacune pourra ensuite y apporter ses nuances ou exprimer ses désaccords et ses propres évaluations.

 

Un peu d’histoire pour situer le contexte

La notion de « simplicité volontaire » a vraiment connu son essor au Québec à la fin des années 90, suite à la publication de La simplicité volontaire… plus que jamais! de Serge Mongeau. Succès de librairie, le livre a propulsé et l’auteur et l’expression elle-même sur les tribunes et dans les médias. Si bien que la simplicité volontaire a fait son nid dans le dictionnaire de l’Office québécois de la langue française, que le terme « simplicitaires » pour désigner ceux et celles qui pratiquent la simplicité volontaire s’est graduellement imposé, et que le courant d’idée a peu à peu migré dans la francophonie à partir du Québec.

À partir de l’année 2000, diverses organisations ont cherché à diffuser la simplicité volontaire : au Québec, ce furent principalement le Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) et le Groupe de simplicité volontaire de Québec (GSVQ). En Belgique, la diffusion s’est faite surtout par l’intermédiaire des Amis de la Terre. En France, de manière plus diffuse à travers des revues ou journaux comme Silence et La décroissance. Et un peu partout ailleurs en Europe, à travers divers groupes et publications dont nous avons présenté un survol dans le bulletin du RQSV Simpli-Cité de l’hiver 2007 sur le thème « Sommes-nous seulEs sur la planète simplicité volontaire? ».

 

Et en 2014?

Depuis quelques années, la « mode simplicité volontaire » semble devenue moins populaire : on en parle moins, les organisations (québécoises du moins) sont moins nombreuses ou actives, etc.

Pourtant, si l’effet de nouveauté est clairement passé, la réalité elle-même de la simplicité volontaire (sous cette appellation ou sous d’autres noms) s’est nettement enracinée à la fois dans la culture québécoises et dans la pratique de très nombreuses personnes de milieux très divers. Un relevé de l’utilisation de l’expression (ou de ses parents proches) dans les diverses publications (aussi bien dans les médias que dans les livres ou les films, les thèses universitaires, les discours politiques, etc.) suffirait à montrer l’influence durable qu’elle continue de développer. Car la simplicité volontaire est inséparable d’un certain nombre d’autres idées ou expressions qui font elles aussi leur chemin : décroissance, villes ou village en transition, remise en question de la société marchande, alternatives aux énergies fossiles, préoccupations écologiques, commerce équitable et local, alimentation biologique, préoccupations pour la ruralité et l’occupation du territoire, développer un autre rapport au temps ou à la productivité, ralentir ou le mouvement « slow », etc.

Dans cette « mouvance de la simplicité volontaire », 2014 aura été surtout marquée, pour moi, par les débats de plus en plus vigoureux autour de l’utilisation des énergies fossiles (pétrole surtout, à la fois celui des sables bitumineux et celui des gaz de schiste). Tant au Canada qu’au Québec, une véritable bataille de titans s’est engagée entre les populations et leurs gouvernements quant aux priorités du développement pour l’avenir. Si la majorité des gouvernements ont tendance à favoriser carrément le pétrole (Fédéral, Alberta, Saskatchewan), ou du moins à ne pas s’y objecter (Québec, Ontario, Maritimes), essentiellement pour des raisons économiques, les populations sont de plus en plus nombreuses, un peu partout, à s’opposer à ce développement irresponsable des énergies fossiles dans le contexte des changements climatiques. L’affrontement social qui a déjà commencé autour des grands projets de pipelines n’est qu’un début, tout comme le débat autour de l’exploitation éventuelle des ressources pétrolières sur l’île d’Anticosti ou dans le Golfe du St-Laurent.

L’autre enjeu majeur qui commence à faire son chemin dans l’espace public, c’est celui de la « décroissance » qui contient aussi, intrinsèquement, celui du rapport à la consommation. Le credo de la croissance illimitée est de plus en plus remis en question, même dans les facultés universitaires d’économie et de commerce. De toquade marginale d’écologistes ou d’intellectuels, la décroissance est peu à peu devenue un sujet légitime d’études et de débats même parmi les économistes classiques. En témoigne, parmi d’autres exemples, le grand débat public organisé par la Maison du développement durable le 21 octobre dernier, La croissance : solution ou problème, animée par le journaliste économique de Radio-Canada, M. Gérald Fillion et auquel participait l’ancien premier ministre du Québec, M. Bernard Landry.

Et même si mon dernier exemple vient plutôt des États-Unis, il me semble pourtant très significatif puisqu’il vient du cœur même de l’économie marchande, du capitalisme et de la libéralisation économique mondialisée. Joshua Becker, ancien pasteur qui a découvert la simplicité volontaire (qu’il appelle le « minimalisme ») en 2008 et qui n’a cessé depuis de faire connaître les richesses de sa découverte, d’abord sur son blogue (Becoming minimalist), puis à travers une lettre bimensuelle du même nom, se consacre maintenant à cette tâche à plein temps depuis un peu plus d’un an. Il faisait récemment le bilan de son année 2014 et la croissance d’intérêt pour le minimalisme est ici évidente et… chiffrée! Les visiteurs de son site Internet sont passés de 350,000 par mois à plus d’un million par mois; ses amis Facebook sont passés de 90,000 à plus de 200,000; ceux qui le suivent sur Twitter sont passés de 15,000 à 25,700; et il compte maintenant 14,000 abonnés (gratuits) à sa Newsletter bimensuelle. De deux choses l’une : ou bien il est un redoutable « vendeur », ou bien la simplicité volontaire (ou le « minimalisme ») correspondent de plus en plus à un besoin important.

Souhaitons que 2015 démontre, encore plus clairement, que la seconde option est bien la bonne.

Sur le chemin de la frugalité

Cet article concerne l’ouvrage en anglais « Muddling Toward Frugality. A New Social Logic for a Sustainable World », de Warren Johnson (Easton Studio Press réédition 2010 (1978))

La thèse principale de ce livre est que notre mode de consommation actuel est incompatible avec la survie de l’humanité à long terme. Ou nous opérons des changements majeurs dans nos façons de vivre, ou nous attendons les catastrophes qui nous y obligeront. L’auteur croit en la première alternative, en faisant l’hypothèse que nous y parviendrons petit à petit, en changeant lentement nos façons de faire, en rampant, « muddling ». Mais pour ce faire, nous avons besoin de temps. Et selon lui, c’est possible  ; son livre est donc fondamentalement optimiste, et irréaliste par moments  ; car depuis la première version du livre, nous voyons que le problème du réchauffement climatique est beaucoup mieux documenté et que ses effets négatifs s’accélèrent  ; or Johnson compte beaucoup sur le charbon pour faire la transition énergétique, et les technologies actuelles ne nous permettent pas encore d’utiliser cette énergie sans production importante de gaz à effet de serre.

Tout de même, le livre ne manque pas d’intérêt. La société vers laquelle il faudrait aller serait fort décentralisée et plus frugale. Selon l’auteur, les gens prudents devraient déjà faire des choix qui vont dans ce sens :

—   si possible, aller vers des emplois dans des entreprises qui ne sont pas dépendantes de beaucoup d’énergie et de matières premières  ;

—   apprendre à travailler de ses mains, à bricoler, à faire soi-même ses réparations  ;

—   prendre des mesures pour diminuer sa consommation et ses dépenses, comme mieux isoler sa maison, avoir une plus petite auto, demeurer proche de son emploi et des services… Donc, remettre en question la vie en banlieue.

Comme il prévoit la fermeture de nombreuses entreprises et donc la raréfaction des emplois, Johnson croit qu’«à partir de maintenant, toute personne qui laisse un emploi régulier pour un autre qui le retire du marché du travail fera un cadeau à la société ».

Ce livre est très américanocentriste  ; mais il reconnaît en même temps la responsabilité des Etats-Unis et des autres puissances occidentales dans la crise environnementale et dans les inégalités du monde actuel. En particulier, il s’interroge sur les effets qu’ont pu avoir la diffusion de nos systèmes d’éducation ainsi que la mondialisation du commerce. Sa vision de l’avenir du tiers monde est très pessimiste  ; il va même jusqu’à écrire que « aussi cruel cela puisse-t-il sembler, la chose la plus souhaitable (‘merciful’) qui puisse arriver pourrait être une quelconque catastrophe qui surgirait rapidement dans la demi-douzaine et quelque de pays qui sont désespérément surpeuplés, une catastrophe qui diminuerait leur population sous leur niveau actuel, rendrait plus facile les choses aux survivants et encouragerait les gens à changer d’attitude vis-à-vis des familles nombreuses. » Petite consolation, Johnson reconnaît que nous aurions beaucoup à apprendre des pays « sous-développés » :

—   Leur économie fonctionne à partir de ressources locales. Et ils ont beaucoup moins besoin d’énergies fossiles pour répondre à leurs besoins.

—   Ils sont bien adaptés à leur environnement. Par exemple, même après des siècles d’exploitation de leurs terres, celles-ci conservent le plus souvent leur fertilité.

—   Ils sont décentralisés et fonctionnent souvent à petite échelle. (Il faut ici noter que ce modèle est en train de changer rapidement, avec l’évolution vers l’agriculture d’exportation et la migration des paysans vers les grandes villes.)

Au total, l’auteur est optimiste. Nous pouvons, si nous le voulons vraiment, nous ménager un futur meilleur. « Par-dessus tout,  cela peut être une bonne vie. En effet, nous échangerons les grandes réalisations d’une société technologique à grande échelle pour des modes de fonctionnement à une échelle plus humaine. Une fois encore nous participerons à la grande aventure humaine, au lieu d’en être séparés et de chercher à la manipuler comme si nous étions des dieux de la technologie. Nous regagnerons un degré de stabilité qui permettra l’approfondissement de la culture et l’enrichissement de vies vécues simplement. Par-dessus tout, nous aurons l’assurance de savoir que notre relation avec l’environnement est soutenable, et que la Terre est une vraie demeure pour nous. »

Anéantir le dogme

En ces temps d’austérité, je reprends ce titre d’une pièce de la formation Vulgaires machins puisque c’est de cela dont il s’agit : sortir d’un dogme. Celui de la sacro-sainte croissance et de ses impératifs, de notre soumission à l’argent et à sa puissance délétère. Une croissance qui, quand elle ne vise pas à masquer les véritables desseins de nos élites, embue le champ des possibles de ceux et celles qui, de façon sincère, ne croit plus aux turpitudes des détenteurs et détentrices du pouvoir qui démantèlent notre passé, saccagent notre présent et hypothèquent notre futur au nom d’un soi-disant assainissement de nos finances publiques.

Volontaire ou non, notre aveuglement envers la croissance nous empêche toujours d’aborder les problèmes du bon angle et de poser les gestes nécessaires pour être à la hauteur des défis qui sont les nôtres. Et à cet égard, il se pourrait bien que le développement durable s’avérera l’une des plus grandes escroqueries intellectuelles de notre temps. Quand on préfère admirer l’arbre au détriment de la forêt, on perd de vue le portrait d’ensemble et on ne finit que par servir les intérêts du Capital dont l’unique objet est l’autovalorisation perpétuelle.

Le secteur des énergies renouvelables croit à une vitesse fulgurante, nous dit-on. Bonne nouvelle, n’est-ce pas? Et bien, pas nécessairement. Particulièrement lorsqu’on s’entête en parallèle à chanter les vertus de la croissance. C’est que, voyez-vous, une telle hausse n’a jusqu’ici en aucune façon freiné la consommation d’hydrocarbures – ce qui est particulièrement le cas pour le charbon, dont l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit qu’il surpassera le pétrole comme principale source d’énergie en 2017. En fait, les émissions de CO2 provenant de la combustion des combustibles fossiles et des processus industriels contribuent à peu de choses près autant au total des émissions de gaz à effet de serre dans la dernière décennie qu’elle ne le faisait de 1970 à 2010.

Ce serait 1500 gigawatts d’électricité qui seraient maintenant générés par des énergies renouvelables chaque année. Or, cette production et consommation « verte » n’est aucunement venue remplacer d’autres filières plus polluantes, elle n’a fait que venir s’ajouter à notre boulimie consumériste. L’exemple de l’Allemagne est intéressant à cet égard, le pays rencontrant des limites évidentes malgré un ambitieux plan de transition énergétique. Et de manière générale, pour les pays ayant entrepris le virage vert en matières énergétique celui-ci se fait souvent par une délocalisation des exploitations davantage polluantes. Ainsi en est-il par exemple de la Norvège qui, comme le Québec, produit l’essentiel de son électricité par l’entremise de l’hydroélectricité, tout en faisant la promotion de ce type de filière dans des endroits mal appropriés, contribuant en bout de ligne à l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre (GES). Nous pourrions également évoqué le cas du Danemark qui, malgré la mise en place d’un tas de mesures intéressantes et un développement important du renouvelable, n’en demeure pas moins le pays européen avec la plus haute empreinte écologique, en plus d’être un ardent promoteur des agrocarburants, avec toutes les conséquences que ceux-ci génèrent.

En fait, tout cela nous renvoie à une question d’échelle, la fixation sur la croissance favorisant nécessairement un accroissement de la demande et de la production, donc de titanesques projets dont les conséquences ne peuvent être qu’à la hauteur de leur gigantisme. Aussi « verte » soit-elle, aucune source d’énergie exploitée à grande échelle ne peut ainsi aspirer à devenir carbo-neutre. Résultat : une inévitable augmentation des GES. Comme le souligne d’ailleurs bien Almuth Ernsting, l’une des initiatrices de BiofuelWatch, « aussi longtemps que des sources d’énergie qui sont aussi intensives en carbone (carbon-intensive) et destructrices que le sont les énergies fossiles seront classées comme étant du ressort des « énergies renouvelables », accroitre le recours aux énergies renouvelables à travers le globe risque de causer plus de torts que de bienfaits ». Le professeur Steven Smith aborde d’ailleurs dans ce sens, lui qui affirme : « De parler d’« énergie renouvelable » ou d’« énergie durable » relève de l’oxymore, tout comme ce l’est de parler d’« exploitation minière durable » ou de « développement durable ». Le plus d’énergie nous consommons, le moins soutenable devient l’humanité. ».

En fait, comme le souligne encore une fois Ernsting : « Le mythe d’une énergie propre abondante nous empêche de nous concentrer sur les changements beaucoup plus profonds qui nous sont demandés, soit le passage vers des sociétés à faible consommation énergétique. » L’auteur britannique et militant sur la question des changements climatiques George Marshall soulignait d’ailleurs que nous pourrions atteindre les cibles d’émissions requises pour limiter le réchauffement climatique en revenant à la consommation énergétique telle qu’elle l’était en 1972. Or, 40 ans de gains d’efficacité énergétique ont plutôt été compensés, effet rebond oblige, par une encore plus grande hausse de la consommation énergétique.

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Pendant ce temps, les défis que nous avons relevés ne cessent de croitre. Si d’un côté le phénomène des changements climatiques semble avoir été largement sous-estimés, de l’autre les dernières analyses en la matière sont venus davantage confirmer les tendances observées jusqu’ici. Dans le rapport de synthèse du 5e rapport d’évaluation du GIEC et le résumé à l’intention des décideurs qui a été rendu public récemment, on confirme que le réchauffement est bel et bien en marche, qu’il est dû principalement à la combustion des combustibles fossiles et que les effets négatifs sont plus importants que les effets positifs. Les experts du climat estiment néanmoins qu’il est encore possible d’éviter que la température moyenne s’élève de plus de 2oC par rapport à la période préindustrielle, même si les tendances dominantes font craindre un réchauffement beaucoup plus important. Les membres du GIEC se montrent toutefois plus inquiet que jamais et évoquent divers scénarios pour juguler les effets des changements climatiques et pour prévenir l’emballement du climat. Mais ils estiment qu’un tel défi peut être relevé sans sacrifier la croissance…

Or, comme l’explique Daniel Tanuro: « Ces scénarios laissent une (faible) marge pour augmenter encore un peu la quantité de gaz à effet de serre envoyée dans l’atmosphère (donc pour brûler encore un certain temps une certaine quantité de combustibles fossiles). Ils sont néanmoins extrêmement contraignants. Dans le cas d’une stabilisation à 450 ppm, par exemple, les émissions mondiales devraient baisser de 42 à 57% d’ici 2050 et de 78 à 118% d’ici 2100 (par rapport à 2010). D’ici 2050, la part de l’énergie « zéro carbone » ou à faible intensité carbone devrait augmenter de 90% au niveau mondial. Sachant que 78% des émissions sont dues au CO2 provenant de la combustion de combustibles fossiles, et que cette combustion est la source de 80% de l’énergie utilisée par l’humanité, on mesure l’ampleur de la difficulté… En clair : il faut réduire la production matérielle et les transports. […] C’est possible, poursuit-il, sans nuire au bien-être (en l’augmentant, au contraire) si on supprime les productions inutiles et nuisibles, l’obsolescence programmée, les transports délirants dans le cadre de la mondialisation, etc. C’est possible sans nuire à l’emploi (en le favorisant, au contraire) si on partage le travail, les richesses, les savoirs et les technologies… Mais chacune de ces hypothèses ramène invariablement à la même conclusion : il faut s’en prendre au capital.

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Effectivement, on en revient à cela : s’attaquer au capital et mettre un holà au dogme de la croissance. Et cessez de croire que la techno-science viendra à notre secours. Non, une source d’énergie miracle ne pourra nous permettre d’avoir chacun et chacune notre automobile. Non, le génie génétique ne viendra pas nourrir la planète?  Tout comme l’agroindustrie ne cherche pas notre bonheur.

D’ailleurs, les représentants du capital ne craignent pas de passer à l’offensive pour imposer leurs vues. On le voit bien avec le cas de TransCanada. La compagnie albertaine n’en est cependant pas à ses premiers coups bas, elle qui tente depuis quelque temps déjà de forcer la main des élus étatsunien dans le cadre du projet Keystone XL. Ainsi, il a entre autres choses été démontré qu’un rapport – favorable – produit pour le compte du Département d’État du gouvernement étatsunien l’hiver dernier sur le projet avait été écrit par des consultants de l’industrie pétrolière, selon groupes dont Amis de la Terre et Sierra Club. Comme on s’en doute, ledit rapport diminuait grandement les impacts environnementaux reliés au projet…

Et tout cela nous ramène à l’austérité. C’est en son nom qu’on nous vend la possibilité de relancer la croissance. Or, à bien y regarder, l’élite n’est pas si dupe. Elle a très bien compris et sait très bien que nous allons droit vers la mur. Et si la croissance, ça ne fonctionne plus, on assumera notre soif d’accumulation par la dépossession de ce qui reste de bien commun. Car au fond, l’austérité c’est une vaste entreprise de démantèlement de l’État social au profit d’une coterie privée qui aura finalement que le luxe de n’être que les derniers à se goinfrer la face suivant l’effondrement. En attendant, chacun pourra toujours croire qu’on agit de la sorte pour faire le « ménage » dans nos finances publiques et pour le salut de nos enfants et petits-enfants. Les vraies affaires, quoi.

Assez parlé, maintenant agissons

Le 23 septembre prochain se tiendra à New York un sommet international sur les changements climatiques, auquel participeront plus d’une centaine de chefs d’état.  Bien qu’il sera à ce moment à New York, le premier ministre canadien Stephen Harper n’a pas jugé bon de participer à cette rencontre, se contentant d’y déléguer sa ministre de l’environnement Leona Aglukkaq.

Alors que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon répète les appels à agir dès maintenant contre les changements climatiques, que l’OMS, la FAO et plusieurs autres organismes internationaux joignent leurs voix à celles de la communauté scientifique mondiale pour lancer des alertes de plus en plus pressantes, nos dirigeants font fi de celles-ci.  S’ils prétendent, bien souvent du bout des lèvres, se soucier de l’environnement, il ne faut pas que la protection de celui-ci entrave le développement économique.  Ainsi, les sables bitumineux albertains représentent une richesse potentielle énorme qu’il faut exploiter à tout prix. Que les conditions de vie sur Terre puissent être menacées constitue un détail vite noyé sous les dollars.

Le Québec ne fait guère mieux.  Des cibles ambitieuses de réduction de GES ont été évoquées, mais très peu d’actions concrètes n’ont encore été entreprises pour les atteindre.  Le temps nous presse, mais personne n’agit.  Au contraire, on se soumet aux volontés des promoteurs.  Par exemple, le 8 septembre dernier, TransCanada invitait à une soirée dans un hôtel montréalais des décideurs et personnalités influentes du Québec.  Pierre Arcand, ministre des ressources naturelles, Thierry Vandal, pdg d’Hydro-Québec, Michael Sabia, pdg de la Caisse de dépôt et placement, le maire Denis Coderre, Jean Charest, en tout près de 200 convives qui ont mangé et bu aux frais de l’entreprise en se faisant vanter les mérites du pipeline Énergie Est, qui doit transporter le pétrole albertain jusqu’au futur port de Cacouna et vers le Nouveau-Brunswick.  La leçon semble avoir été bien apprise, car dès le surlendemain, le ministre Arcand a fait la promotion des avantages économiques du projet de pipeline Énergie Est, qui générerait de la richesse et créerait des emplois.  Combien ? Le ministre n’est pas en mesure de le préciser.  Mais lorsqu’il s’agit de créer de la richesse, inutile de s’attarder aux détails.  À qui profitera vraiment cet or noir qui ne fera en grande partie que transiter par le Québec ?  Et surtout, quels en sont les véritables coûts environnementaux à long terme ?  Le ministre concède bien l’existence de « certains enjeux environnementaux » sans toutefois se montrer trop certain d’en quoi ils consistent ; de toute façon, ces enjeux ne semblent pas chez lui ni chez personne du gouvernement libéral une préoccupation majeure (un gouvernement qui, rappelons-le, s’est fait élire en nous promettant de s’occuper des « vraies affaires » ).

Le feu couve, il faut agir dès aujourd’hui pour tenter d’amenuiser les changements climatiques.  Si rien n’est fait, ceux-ci prendront une ampleur aux conséquences néfastes pour nos sociétés.  Même les spécialistes les plus tempérés entrevoient l’avenir avec inquiétude.  Malheureusement, on ne peut pour l’instant pas attendre grand chose de nos dirigeants.   Il revient aux citoyens d’entreprendre des actions et d’en exiger de leurs élus.  À cet effet, le 21 septembre, deux jours avant le sommet de l’ONU, des marches populaires se tiendront dans des centaines de villes de par le monde. Celle de Montréal débutera à 13 h au Parc Lafontaine.  Soyons nombreux, car cela semble désormais le seul message que nos dirigeants puissent entendre.

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Sommes-nous trop catastrophistes?

Je me souviens d’une entrevue qu’avait accordée il y a quelques années le biologiste et spécialiste québécois des changements climatiques Claude Villeneuve. Je ne me souviens plus de la date exacte, mais ce devait être dans la foulée de la publication d’un des rapports du GIEC sur l’état des connaissances en matière de changements climatiques. Le regroupement international d’experts du climat de tous horizons, depuis sa création, n’a eu de cesse de peaufiner ses conclusions, et ses certitudes quant à l’implication humaine dans l’emballement du phénomène n’ont fait que croître. Et c’est justement ce à quoi répondait Claude Villeneuve. Questionné à savoir s’il nous est toujours permis d’émettre des doutes sur la réalité des changements climatiques et la responsabilité humaine associée au phénomène, Villeneuve rappelait justement que depuis qu’il étudiait cette question, les preuves n’ont fait que s’accumuler pour venir appuyer le discours des climatologues cherchant à alerter la population de l’urgence de s’attaquer au problème.

J’avoue éprouver la même impression que Claude Villeneuve lorsque je regarde l’état de la planète de manière générale. On aura beau vouloir demeurer critique et sceptique devant les données qui nous sont présentées, jour après jour, en matière de pollution, raréfaction des ressources, perte de biodiversité, etc., il me semble que de toutes ces études qui s’accumulent se dégage un portrait qui ne fait plus de doute.

Quand ce ne sont pas les experts du climat qui tirent la sonnette d’alarme, ce sont les océanographes ou les ingénieurs forestiers qui nous rappellent que les océans se vident ou que nous abattons nos forêts beaucoup trop rapidement pour permettre leur régénération. Autrement, ce sont des experts du pétrole qui nous rappellent que la fin de l’or noir n’est plus une vue de l’esprit ou des chimistes émancipés de la grande industrie qui viennent nous mettre en garde des dangers que représente l’imposant cocktail chimique que nous avons disséminé dans l’environnement depuis un siècle. Bref, les exemples et les signes d’une crise planétaire ne manquent pas et les études et mises en garde ne cessent de se succéder pour venir nous le rappeler.

Mais à quoi bon, serait-on tenté de demander quand on voit la profonde inaction dont font preuves les dirigeants de ce monde et la boulimie consumériste dont se font les apôtres les simples citoyens. Les chefs d’État ont beau se gargariser de discours vertueux en appelant à s’attaquer à la question du climat ou la sauvegarde des espèces menacées, les actions, elles, sont d’être à l’avenant et ont plutôt pour effet d’entretenir la machine et lui permettre de s’étendre. Même que certains d’entre eux, devant l’évidence de plus en plus probante de l’urgence d’agir, semblent maintenant chercher à orienter les travaux des experts du climat ou d’autres disciplines pour que leurs recommandations ne viennent pas trop nuire à la bonne conduite des affaires, comme on l’apprenait récemment dans le cadre des travaux sur le climat au sein des Nations unies. On veut bien faire un effort… mais pas trop!

Parfois je me demande si nous ne serions pas trop catastrophistes, nous qui cherchons à alerter nos pairs de l’urgence d’agir. Il est vrai que parler de catastrophes et d’apocalypse a quelque chose de plutôt désarmant. Et le discours environnemental, en mettant parfois trop l’accent sur les gestes individuels au détriment d’une analyse plus conséquente des dynamiques sociales et institutionnelles, a souvent une charge culpabilisante dont on comprend aisément qu’elle puisse être reçue avec dédain.

Pourtant, nous savons bien en notre for intérieur que le monde ne pourra éternellement continuer de cette façon. Mais si nous donnons généralement l’impression de ne pas vouloir voir la réalité en face, nous savons intuitivement que demain sera différent d’aujourd’hui. Mais dans quel sens le sera-t-il, cela nul ne le sait. Cette difficulté à entrevoir l’avenir avec certitude explique en partie notre paralysie collective et notre inertie commune. Comme si nous avions peur de ce que nous pourrions faire du monde de demain. En effet, comme le souligne David Graeber dans sa monumentale étude sur la dette, « face à la perspective d’une fin bien réelle du capitalisme, la réaction la plus courante – même de ceux qui se disent “progressistes” – est simplement la peur. Nous nous accrochons à ce qui existe parce que nous ne pouvons plus imaginer une alternative qui ne serait pas pire encore. »

Or, voilà bien ce à quoi s’attellent les objecteurs et objectrices de croissance : combattre cette peur et briser la paralysie. Nous ne sommes pas catastrophistes. Nous prenons simplement acte, ouvertement, que le monde qui est le nôtre, dans ses axes principaux et directeurs, n’est pas soutenable ni désirable. Et qu’il n’en appartient qu’à nous d’imaginer, ici et dès maintenant, quels seront les contours de ce monde.

OUI, il est possible d’agir sur les changements climatiques!

ProchainVirageAvec les rapports du GIEC [1] qui s’accumulent, chaque fois plus alarmants sur les conséquences terribles qui attendent l’humanité si nous n’arrivons pas à maîtriser les changements climatiques, bien des gens ont développé l’une des deux attitudes suivantes : un sentiment d’impuissance devant des enjeux qui nous dépassent; ou bien carrément l’inconscience qui préfère s’enfouir la tête dans le sable!

Il est vrai que ce dossier n’est pas facile à saisir pour bien des gens. Comment croire à un réchauffement de la planète après l’hiver glacial et interminable que nous venons de connaître? Comment imaginer les conséquences concrètes d’un tel réchauffement sur l’alimentation, l’accès à l’eau potable, les tensions militaires entre pays, la survie des populations habitant au niveau de la mer? Pourquoi considérer comme urgents des problèmes dont les conséquences catastrophiques ne se manifesteront que dans 10, 25 ou 100 ans? Et pourquoi payer maintenant pour des bienfaits possibles qui ne seront accessibles que plus tard, pour nos enfants ou nos petits-enfants (le contraire absolu de notre mode de vie actuel : « profitez maintenant, payez plus tard! »)?

Pourtant, toutes les études arrivent maintenant aux mêmes conclusions que le rapport Stern (octobre 2006) qui concluait que les conséquences économiques de notre inaction pour contrer les changements climatiques seront infiniment plus coûteuses (dans un rapport de 20 pour 1 au moins) que les investissements importants qu’il faudrait accepter d’y consacrer dès maintenant. Plus nous tardons, et pires seront les conséquences et les efforts qu’il faudra consentir pour les minimiser!

Faut-il pour autant baisser les bras? Ce n’est certainement pas l’avis de Steven Guilbeault et de François Tanguay qui viennent tout juste de publier Le prochain virage, Propulser le Québec vers un avenir équitable et durable (Éditions Druide, 304 pages, mars 2014).

J’ai lu bien des livres et des articles traitant d’environnement, de développement durable, d’énergies et de changements climatiques. Et je me demandais, sans doute comme bien d’autres : pourquoi un nouveau livre?

Si j’ai choisi de vous en parler aujourd’hui, c’est parce que ce livre me semble particulièrement important et utile à ce moment précis des changements climatiques!

En effet, nous savons maintenant de façon certaine que nous n’éviterons pas les changements climatiques (pour y arriver, il aurait fallu agir beaucoup plus tôt et beaucoup plus radicalement que nos gouvernements ne l’ont fait) : ces changements sont déjà en cours (on le voit bien avec la fonte des glaces dans l’Arctique et l’Antarctique) et le mieux que nous pourrons maintenant faire (si nous acceptons enfin d’agir avec audace et célérité), c’est de limiter l’ampleur de ces changements, et donc des conséquences auxquelles il faudra faire face.

Mais il y a aussi une deuxième raison importante d’agir dès maintenant : nous préparer aux conséquences maintenant inévitables de ces changements climatiques, pour en minimiser l’impact aussi bien pour nous que pour l’ensemble des populations terriennes. Car plus nous serons prêts, mieux nous pourrons affronter les défis considérables auxquels nous serons confrontés.

Et comme la volonté politique des États de la planète semble encore bien en deçà de ce qui serait nécessaire et urgent (voir les résultats très décevants des conférences internationales consacrées à la lutte contre les changements climatiques), ce qui constituait le « Plan A », il nous faut maintenant nous rabattre sur le « Plan B », celui qui dépend davantage de nous sans attendre que les États prennent enfin leurs responsabilités.

C’est l’objet du nouveau livre de Steven Guilbeault et de François Tanguay. Prenant acte de la situation internationale, qu’ils connaissent mieux que personne pour avoir régulièrement suivi et participé à ces conférences mondiales sur le climat, ils font œuvre de pédagogie mobilisatrice en nous offrant un portrait particulièrement vulgarisé et dynamique de l’ensemble du dossier :

  • l’état actuel des changements climatiques
  • l’état actuel des négociations internationales
  • l’état actuel des politiques canadienne et québécoise en matière de changements climatiques
  • les défis que nous devons relever dès maintenant en matière d’énergie
  • les changements que nous pouvons (et devons) collectivement faire, sans attendre après nos gouvernements : le fameux « Plan B »
  • de nombreuses expériences concrètes qui se font déjà en ce sens (aussi bien ici qu’ailleurs dans le monde)
  • etc.

Ce qui est remarquable dans ce livre et qui, à mon avis, le démarque de la plupart des autres livres sur le sujet, c’est le ton simple et familier avec lequel les auteurs réussissent à nous faire partager leurs connaissances et leurs expériences : ce qui le rend particulièrement accessible et intéressant à lire (ce n’est quand même pas un roman… mais presque aussi captivant!).

En effet, que ce soit les fameuses rencontres internationales sur le climat, les expériences d’efficacité énergétique à l’échelle d’une municipalité entière ou les réactions aux augmentations des tarifs d’Hydro-Québec, c’est à travers leurs propres expériences concrètes de ces sujets que Steven et François nous en font découvrir les dessous et les enjeux qui s’y cachent. C’est ainsi que des sujets potentiellement arides ou abstraits deviennent au contraire concrets, simples, voire parfois palpitants!

Le défi des changements climatiques, au niveau planétaire, demeurera évidemment toujours considérable. Mais la lecture du Prochain virage, elle, non seulement vous aidera à mieux comprendre les véritables enjeux qui s’y jouent, mais surtout, elle vous redonnera espoir dans cet avenir immédiat qui est le nôtre : il y a déjà plein de choses intéressantes et positives que nous pouvons réaliser dans nos vies, nos quartiers et nos villes, dont plusieurs sont déjà expérimentées ici ou là. À nous d’y participer, de les proposer autour de nous et d’en faire, peu à peu, des priorités pour nos communautés.

Un peu à la manière des Villes, villages ou communautés en transition : faisons nous-mêmes, graduellement, individuellement et collectivement, la vie comme nous souhaitons (et que nous avons besoin) qu’elle soit…

Merci, Steven et François, de nous permettre d’y croire encore et d’y participer concrètement.

[1] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat composé de représentantEs de presque tous les pays membres de l’ONU. Leur cinquième rapport, en trois parties, a été rendu public le 27 septembre 2013 (premier volet), le 31 mars 2014 (deuxième volet) et le 13 avril 2014 (troisième volet).

Le 11 avril, c’est non aux énergies du passé!

Le nouveau ministre des Ressources Naturelles du Canada, Greg Rickford, nous fera l’honneur de sa visite le 11 avril prochain, de 11h30 à 12h30 à Montréal, puisqu’il viendra faire la promotion des pipelines de sables bitumineux (Ligne 9B d’Enbridge et Énergie Est de TransCanada) auprès du Conseil des Relations Internationales de Montréal (CORIM).

Comme nous considérons important de souligner ce premier discours officiel du nouveau ministre, nous invitons chaque citoyen intéressé à se faire entendre au sujet de l’arrivée du pétrole des sables bitumineux dans l’Est à venir manifester devant le Marriott Château Champlain Montréal ce 11 avril entre 11h30 et 12h30.

Après l’autorisation donnée par l’Office National de l’Énergie pour le pipeline Ligne 9 d’Enbridge et l’annonce du projet de TransCanada qui ont eu lieu juste avant les élections, il est important de nous montrer mobilisés.

Le 11 avril prochain, une occasion à ne pas manquer pour dénoncer ces projets d’un autre âge et démontrer notre opposition face à l’industrie des sables bitumineux qui dicte présentement sa politique à Ottawa.

Les organisations suivantes appuient cette manifestation:

Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)
Conseil des Canadiens
Eau Secours
Équiterre
Fondation David Suzuki
Fonds mondial pour la nature (WWF-Canada)
Greenpeace Québec
Regroupement Interrégional Gas de Schiste de la Vallée du St-Laurent (RIGSVSL)

Plus d’info sur le dîner-causerie de la CORIM :
http://www.corim.qc.ca/index.php?idsession=0&cate&recherche&idmodule=14&idmodule_temp&idprod=331&page_html&idstatic&idlang=1

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 2)

Cet article est la traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. Après une entrée en matière qui nous présentait les nombreux avantages de la nourriture locale, nous regardons à présent les aspects pratiques d’un changement de notre système alimentaire, pour le rendre plus local et juste.

Comment passer à une échelle locale?

Les systèmes alimentaires locaux ont d’énormes avantages, mais la plupart des décideurs, croyant que davantage de commerce est toujours meilleur, soutiennent systématiquement une mondialisation accrue de la nourriture. Par conséquent, des produits identiques parcourent le monde en tous sens, sans autre but que d’enrichir les intermédiaires corporatifs qui contrôlent l’approvisionnement mondial en nourriture.

Une première étape immédiate consisterait à faire pression pour que des changements de règles assurent que des produits identiques ne puissent à la fois être exportés et importés. Si nous éliminons les échanges commerciaux inutiles de toutes sortes de produits depuis le blé, le lait et les pommes de terre jusqu’au jus de pomme et au bétail vivant, la réduction des flux de transport amènerait à elle seule des bénéfices instantanés. De plus, si on permettait aux gens du monde entier de manger leur propre pain et de boire leur propre lait, les méga-entreprises ne feraient pas des profits à chaque fois que nous nous mettons à table.

Un tel changement exigerait de repenser le dogme du « libre échange ». Les traités commerciaux doivent être réécrits afin de rétablir les droits des citoyens à protéger leur économie et leurs ressources des prédateurs corporatifs.

Dans le même temps, les subventions qui soutiennent actuellement le système alimentaire mondialisé doivent être redirigées vers des systèmes plus locaux. Les gouvernements ont dépensé d’énormes sommes provenant des contribuables pour soutenir un système alimentaire coûteux qui prétend fournir de la nourriture ‘à bas coût’. Si même une partie de ces sommes était plutôt dédiée au soutien de systèmes alimentaires locaux, le coût de la nourriture local diminuerait de façon importante, et sa disponibilité augmenterait rapidement.

Des changements dans la politique énergétique sont extrêmement importants – celle-ci subventionne actuellement lourdement des systèmes énergétiques centralisés et à grande échelle nécessaires au commerce mondial et au « développement » industriel de tout poil. Dans le Sud, où l’infrastructure énergétique est encore en cours de construction, une réorientation vers une énergie renouvelable et décentralisée pourrait facilement être faite moyennant une petite partie du coût financier et des bouleversements humains entraînés par les énormes barrages, le nucléaire et les énergies fossiles.

Nous devons également reconnaître l’importance du savoir local dans la conservation des systèmes alimentaires locaux et récupérer les savoirs qui ont été en grande partie perdus. De nos jours, un modèle éducatif universel est imposé de par le monde, ce qui élimine beaucoup du savoir et des compétences dont les gens ont besoin pour subsister à partir de leurs ressources propres, là où ils habitent.

Des changements de législation fiscale aideraient également à soutenir la relocalisation alimentaire. Des crédits d’impôts pour les technologies gourmandes en capital et en énergie favorisent actuellement les producteurs les plus gros et les plus mondialisés. Dans le même temps les méthodes demandant beaucoup de main d’œuvre des producteurs diversifiés à petite échelle sont pénalisées par les impôts sur le revenu, les charges sociales et les autres taxes pesant sur le travail.

La re-réglementation du commerce mondial et la déréglementation du commerce local

Comme nous l’avons vu, la dérégulation continue du commerce et de la finance mondiaux a amené à l’émergence d’entreprises géantes dont les activités causent beaucoup de pollution et d’exploitation sociale. Ceci a amené un besoin grandissant de règlementations sociales et environnementales ainsi que d’une énorme bureaucratie pour gérer ces règlements. Cette bureaucratie étouffe les petites entreprises par la paperasse, les inspections, les amendes, et le coût des technologies obligatoires. Le fardeau réglementaire est trop lourd pour les petits, alors que les gros paient facilement et grossissent encore à mesure que leurs petits concurrents disparaissent. Combien de laiteries ont mis la clé sous la porte parce qu’elles se devaient d’avoir des éviers en acier inoxydable, alors que ceux en porcelaine les avaient bien servies pendant des générations?

Il y a actuellement un besoin urgent de re-réglementer le commerce mondial en permettant aux gouvernements nationaux et régionaux de contrôler les activités des compagnies transnationales. Il est tout aussi urgent de déréglementer le commerce local, qui de par sa nature est beaucoup moins susceptible de nuire à la santé humaine et à l’environnement.

Inverser la tendance

Ces changements de politique et de réglementation ouvriraient un espace pour que des milliers d’initiatives portées par les collectivités – dont beaucoup existent déjà – puissent s’épanouir. De l’agriculture soutenue par la communauté et des livraisons de paniers aux marchés fermiers, coops alimentaires et campagnes pour l’achat local, les gens ont déjà commencé le travail de terrain nécessaire à la reconstruction de leurs systèmes alimentaires locaux. Mais ces efforts ne suffiront pas si les politiques publiques continuent à favoriser les gros et ceux qui opèrent au niveau mondial.

Lorsque les ministres promeuvent aveuglément le commerce pour le commerce tout en discutant de réductions d’émissions de CO2, il peut sembler peu probable que des changements significatifs aient lieu. Et tel sera en effet le cas si les activistes et les citoyens ne s’unissent pas derrière des bannières anti-mondialisation et pro-locales, et s’ils n’exercent pas une forte pression de la base. Des alliances inusitées ont d’ores et déjà vu le jour. Des environnementalistes et des syndicalistes, des fermiers et des tenants de l’écologie profonde, des gens du Nord et du Sud – se donnant la main pour refuser le rouleau compresseur qui détruit les emplois aussi vite que les espèces, et menace le gagne-pain des fermiers tout en faisant monter le prix de la nourriture saine sur le marché.

Il faut toutefois faire encore davantage de travail, y compris par des campagnes d’éducation révélant les liens entre les nombreuses crises que nous vivons, pour dire haut et fort la vérité sur le commerce et la façon dont nous mesurons le progrès, et pour décrire de façon saisissante les bénéfices écologiques, sociaux, psychologiques et économiques de la relocalisation et de la décentralisation de nos économies.

Raccourcir les liens entre fermiers et consommateurs pourrait être l’une des façons les plus stratégiques et agréables d’amener des changements profonds qui vont dans le bon sens. Quelle satisfaction de savoir qu’en faisant quelque chose d’aussi positif pour nous-mêmes et nos familles, nous apportons également une contribution bien réelle à la préservation de la diversité, la protection des emplois, des moyens d’existence ruraux et de l’environnement, partout dans le monde

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 1)

Cet article est une traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. La deuxième partie sera publiée dans quelques jours.

Les crises sociales et écologiques actuelles qui vont en s’accentuant exigent des réponses étendues, approfondies et stratégiques. Lorsque l’on prend en compte la destruction généralisée amenée par la globalisation, il apparaît évident que les solutions ayant le plus d’effets impliqueront un changement fondamental de direction – vers une localisation plutôt qu’une mondialisation de l’activité économique. D’ailleurs, agir au niveau local pourrait être ce que nous pouvons faire de plus efficace.

Beaucoup trouveront que cet argument est exagéré et manque de réalisme. Mais demandons-nous s’il est réaliste de continuer à tirer l’ensemble de la population mondiale vers une seule économie, une économie dans laquelle une petite portion de la population utilise déjà la majeure partie des ressources mondiales. De nos jours, environ la moitié de la population du globe, pour l’essentiel située au Sud, répond encore à ses besoins par le biais des économies locales. Croyons-nous réellement que la vie de ces gens sera améliorée si nous détruisons ces économies ? Qu’est-ce que la mondialisation peut offrir à la majorité des personnes, si ce n’est des promesses irréalistes ? Une vie à échelle locale entraînerait bien moins de perturbations sociales et environnementales, et en fait serait bien moins coûteuse à mettre en œuvre.

D’ailleurs, chaque pas vers un monde plus local, que ce soit dans les politiques publiques ou au sein de nos communautés, aurait de nombreux avantages.

La vie à échelle locale est avant tout un processus de décentralisation – plaçant l’activité économique dans les mains de millions de petites et moyennes entreprises, au lieu de la concentrer dans des méga-compagnies dont le nombre se réduit sans cesse. Vivre localement ne veut pas dire que chaque collectivité serait entièrement auto-suffisante ; cela signifie tout simplement de trouver un équilibre entre le commerce (avec d’autres régions) et la production locale en diversifiant l’activité économique et en réduisant la distance entre producteurs et consommateurs partout où cela est possible.

Dans quel domaine peut-on commencer à cheminer vers une vie plus locale? Étant donné que la nourriture est un besoin de tous, partout, tous les jours, passer d’un système alimentaire mondialisé à un système local aurait l’effet le plus important.

Qu’est-ce que la “nourriture mondialisée » ?

La nourriture mondialisée repose sur une théorie économique: plutôt que de produire des cultures vivrières variées, chaque pays et région devraient se spécialiser dans la production d’un ou deux produits de base commercialisés sur le marché mondial et qu’ils peuvent produire à un coût assez bas pour pouvoir rivaliser avec tout autre producteur. Les revenus de ces exportations sont ensuite utilisés pour acheter la nourriture dont la population locale a besoin. Selon cette théorie, tous bénéficient de ce système.

Il s’avère cependant que la théorie est fausse. Plutôt que d’amener des bénéfices pour tous, le système alimentaire mondialisé a été une cause importante de faim et de destruction environnementale de par le monde.

Les avantages du local

De plus en plus de gens prennent conscience du fait que la nourriture mondialisée est vraiment trop coûteuse – en termes sociaux, environnementaux, et même économiques. Ils commencent à rechercher de la nourriture locale, et tout un mouvement gagne du terrain.

Mais que sont exactement les « systèmes alimentaires locaux » ? Si l’expression la plus aboutie du système mondialisé est une grosse tranche de malbouffe hautement transformée et emballée dans du plastique, ayant été transportée sur des milliers de kilomètres, l’archétype d’un produit alimentaire local est de la nourriture fraîche provenant de fermes des environs et vendue sur des marchés fermiers et dans des magasins locaux indépendants.

La nourriture locale est tout simplement de la nourriture produite pour être consommée localement et régionalement. C’est pourquoi ses « kilomètres alimentaires » sont assez faibles, ce qui réduit de manière significative l’utilisation de carburants fossiles et la pollution. Il y a aussi d’autres avantages environnementaux. Alors que les marchés mondialisés exigent une production issue de monocultures – ce qui élimine de façon systématique tout ce qui n’est pas une culture de rapport – les marchés locaux incitent les producteurs à se diversifier, ce qui crée de nombreuses niches [écologiques] sur les fermes pour les plantes et animaux sauvages. De plus, les fermes à la production diversifiée ne peuvent s’adapter à l’équipement lourd utilisé dans les monocultures, ce qui élimine ainsi l’une des principales causes d’érosion du sol. La diversification se prête aussi aux méthodes de culture biologique, puisque les cultures sont bien moins vulnérables aux invasions d’insectes nuisibles.

Les systèmes alimentaires locaux ont également des avantages économiques, puisque la majeure partie de l’argent dépensé pour la nourriture retourne au producteur, et non à des entreprises intermédiaires. Juan Moreno, un fermier dans la région espagnole d’Andalousie, nous a dit, « Lorsque nous vendions nos légumes aux supermarchés on nous payait presque rien. À présent, par la coop locale, nous recevons beaucoup plus – jusqu’au triple pour certains légumes. »

Les petites fermes diversifiées peuvent aider à revitaliser des économies rurales entières, car elles emploient bien plus de personnes par acre que les grandes monocultures. Au Royaume-Uni, les fermes de moins de 100 acres fournissent cinq fois plus d’emplois par acre que celles de plus de 500 acres. En outre, les salaires payés aux employés profitent aux économies et collectivités locales bien plus que l’argent nécessaire à l’équipement lourd et au carburant qui le fait tourner : dans le deuxième cas, l’argent est englouti presque instantanément par les fabricants d’équipement et les compagnies pétrolières, alors que les salaires des employés sont dépensés localement.

La qualité de la nourriture

La nourriture locale est en général bien plus fraîche – et par conséquent plus nutritive – que la nourriture mondialisée. Elle demande aussi moins d’agents de conservation et d’autres additifs, et les méthodes biologiques peuvent éliminer les résidus de pesticides. Les fermiers peuvent faire pousser des variétés qui sont les mieux adaptées au climat et aux sols locaux, ce qui permet de faire passer le goût et le contenu nutritionnel avant la facilité de transport, la durée de vie sur les tablettes des magasins et les désidérata des marchés mondiaux. L’élevage peut être intégré à la production agricole, ce qui permet d’élever des animaux dans des conditions plus acceptables et saines, et fournit une source non chimique de fertilisants.

Même la sécurité alimentaire (c’est à dire l’accès de tous à une alimentation suffisante et de qualité, NdT) serait améliorée si les gens dépendaient davantage d’une nourriture locale. Au lieu d’être concentré dans les mains de quelques grandes entreprises, le contrôle de la nourriture serait dispersé et décentralisé. Et si les pays du Sud étaient incités à utiliser leur force de travail et leurs meilleures terres agricoles pour leurs besoins locaux plutôt que pour faire pousser des cultures de luxe pour les marchés du Nord, le taux de faim endémique diminuerait également.

Pourtant, même parmi ceux qui reconnaissent les effets négatifs du système alimentaire mondialisé, beaucoup ont été amenés à croire que ce système est nécessaire car il produit davantage de nourriture et ce, à un prix inférieur. Toutefois la réalité est qu’il n’est ni plus productif ni véritablement meilleur marché que les systèmes locaux. Des études menées dans le monde entier montrent que des fermes diversifiées de petite taille ont une production par unité de surface supérieure à celle des monocultures à grande échelle. D’ailleurs si la priorité est de nourrir ceux qui ont faim dans le monde, un passage à des systèmes alimentaires locaux devrait commencer tout de suite, puisqu’ils arrivent bien mieux à nourrir les gens.

La nourriture mondialisée est également très coûteuse, bien que la plupart des coûts en question ne se retrouvent pas dans le prix payé au supermarché. Au lieu de cela, une grande part de ce que nous payons pour la nourriture mondialisée provient de nos impôts – qui financent la recherche dans les domaines des pesticides et des biotechnologies, subventionnent les infrastructures de transport, d’énergie et de communications nécessaires au système, et paient l’aide internationale qui attire les économies du Tiers Monde dans le modèle mondialisé destructeur. Nous payons d’autres façons pour les coûts environnementaux de la nourriture mondialisée, qui endommagent la planète dont hériteront nos enfants.

Lorsque nous achetons de la nourriture locale, nous pouvons en fait payer moins car nous ne finançons pas un transport excessif, un emballage amenant au gâchis, la publicité et les additifs chimiques – nous payons seulement pour de la nourriture fraîche, saine et nutritive. L’essentiel de notre argent ne s’en va pas vers des entreprises agroalimentaires bouffies, mais vers des agriculteurs et de petits commerçants du coin, ce qui leur permet de faire payer un prix moindre tout en gagnant davantage que s’ils étaient liés au système mondialisé.

 

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.