Archives du mot-clé capitalisme

L’antiproductivisme, pour « chanter au présent » sans attendre demain

Cet article passe en revue l’ouvrage collectif L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche?

Le socialisme s’oppose au capitalisme ; mais au vu des problèmes environnementaux croissants, il doit aussi lutter contre le productivisme. Il ne s’agit pas seulement de mieux partager la richesse, il faut aussi s’interroger sur ce que l’on produit, sur la façon de le faire et sur les conséquences de cette production. Les nombreux auteurs de ce livre réfléchissent là-dessus. Je retiens la position de Paul Ariès, bien connu pour son engagement dans le mouvement de la décroissance, qui a publié en 2012 un livre intitulé Le socialisme gourmand (La Découverte), dans lequel il montrait comment la décroissance n’est pas synonyme de tristesse et de privation, bien au contraire. Il reprend ici ce thème :

Cette foi dans la naissance d’une nouvelle gauche antiproductiviste enfin optimiste, dans une objection de croissance amoureuse du « bien vivre » est fondée sur une bonne nouvelle : la planète est bien assez riche pour permettre à plus de sept milliards d’humains d’accéder, dès maintenant, au bien vivre.
[…] Il faut en finir à gauche avec toute idée de sacrifice, avec toute idée d’ascèse, de restriction, de punition. Nous devons laisser cela à la droite, à la gauche productiviste et à la décroissance bigote. Qui dit sacrifice dit en effet nécessairement appareil (idéologique et répressif) pour gérer ce sacrifice.
[…] Je ne crois plus aux lendemains qui chantent, car je veux chanter au présent.

Le livre est divisé en trois parties :
1. L’antiproductivisme en dépit du productivisme!
2. Radicalité de l’antiproductivisme?
3. Les horizons d’espérance de l’antiproductivisme.

Dans cette troisième partie, on présente des alternatives concrètes qui existent déjà : « Ce sont des chantiers pour déconstruire tous les murs qui aujourd’hui nous enferment dans le labyrinthe du productivisme. Ils ne ‘préfigurent’ pas l’avenir, ils le rendent simplement possible, ils créent des ‘situations’, ils favorisent une ‘architecture des choix’. » La présentation d’une de ces initiatives m’a particulièrement intéressé : « Les ‘Jeudis Veggies’ en Belgique : une inspiration pour nos projets antiproductivistes? », par Élodie Vieille-Blanchard.

Sa présentation commence par un encadré :

Quelques chiffres sur l’impact écologique de la production de viande

– Sur Terre, l’élevage est responsable de 18 pourcents des émissions de gaz à effet de serre, soit davantage que le secteur des transports (FAO 2006). Diminuer la production et la consommation de viande bovine permettrait de réduire les émissions de méthane, ce qui aurait un effet rapide en matière d’effet de serre, puisque ce gaz, au fort potentiel réchauffant, séjourne seulement 4 ans dans l’atmosphère (contre 15 à 200 ans pour le dioxyde de carbone).
– L’élevage mobilise 70 pourcents des surfaces agricoles sur Terre, pour la production d’aliments pour les animaux et pour le pâturage. Près de 40 pourcents des céréales produites sur Terre sont consommées par les animaux (FAO, 2006).
– La croissance de la consommation de viande implique une expansion rapide de la production de soja, principalement en Amérique du Sud. En Amazonie, l’élevage est responsable à 80 pourcents de la déforestation, à travers la production de soja et la mise en pâturage de zones forestières (Greenpeace, 2009).
– La production de viande est très consommatrice d’eau. On estime que la production d’un kilogramme de viande de bœuf nécessite 15 000 litres d’eau (Site Water-Footprint).

Mme Vieille-Blanchard raconte ensuite l’histoire de ces Jeudis-Veggies. Le tout a commencé par une conférence qu’a donnée le président du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) dans la ville de Gand (240 000 habitants) en août 2008, « dans laquelle il a fait valoir qu’en matière de lutte contre le changement climatique, il paraissait très pertinent d’agir sur les émissions de méthane, un gaz de réchauffement potentiellement 23 fois supérieur au dioxyde de carbone ». Après cette conférence, le mouvement EVA (Ethisch Vegetarisch Alternatief), qui fait la promotion de la diète Vegan, a convaincu un échevin de la ville de déclarer les jeudis « journées végétariennes ».

« Dans un premier temps, l’initiative était basée sur l’engagement personnel : six cents personnes sont venues au marché aux légumes signifier leur promesse de manger végétarien au moins une fois par semaine. Elles pouvaient s’appuyer sur une offre locale conséquente, préparée en amont par EVA : ce jour-là, 100 000 cartes végétariennes de la ville ont été distribuées par le biais d’un journal local, indiquant une centaine de restaurants offrant des options satisfaisantes. En octobre, la campagne s’est poursuivie dans les cantines scolaires, qui ont alors commencé à proposer des menus végétariens le jeudi… »

Cette dernière initiative a été accompagnée d’une intense campagne de sensibilisation et d’information des parents sur les effets du végétarisme sur la santé.
Les Jeudis ont connu un tel succès que le gouvernement de Belgique a décidé de financer le mouvement EVA, pour en étendre l’idée à tout le pays.

Voilà une manière d’agir concrète et facilement acceptable par la population, qui ne peut qu’avoir des effets positifs.

L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche? Ouvrage collectif sous la coordination de Michel Lepesant, Éd. Parangon, Lyon 2013

Sommes-nous sans valeur?

Sur la base de son expérience de jeune étudiante immigrée et sans emploi dans une Grande-Bretagne elle aussi soumise à l’austérité, la poétesse Agnes Török a récemment publié cette vidéo, maintenant sous-titrée en français, qui tente de tirer les conclusions des pratiques actuelles du marché du travail: au final, ce système économique ne dit-il pas qu’une grande partie des travailleurs n’ont aucune valeur?

Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire

Un essai de Jean Gadrey (Éd. Les Petits matins, 2012)

 

Jean Gadrey est un économiste de gauche bien connu en France. C’est un critique constructif du concept de décroissance. La quatrième de couverture présente ainsi son livre :

« La croissance : un remède à tous les maux! Tel est le discours martelé par nos dirigeants depuis des décennies, qu’il s’agisse de réduire le chômage, de régler le problème des retraites, de résorber les inégalités ou de surmonter la crise écologique.

Et si la croissance n’était pas la solution mais le problème? […] Faut-il pour autant ‘décroître’ à tout prix et nous résoudre à une austérité punitive? Le débat est mal posé. Il s’agit de dire adieu au culte de la croissance quantitative, et bienvenue à d’innombrables innovations douces avec la nature comme avec les humains. »

Voilà une belle réflexion qui devrait intéresser tous nos lecteurs.

Dans la première partie, Gadrey explique ce qu’est la croissance : qu’y compte-t-on et qu’y oublie-t-on? On vise des quantités, sans se préoccuper de la qualité ; et pourtant, comme il le montre bien, le mieux-être est déconnecté du « plus avoir ». Pour l’environnement en particulier, la croissance est source de destruction de la nature ; dans une brève annexe au chapitre 3, Gadrey dispose brillamment des arguments des climato-sceptiques. Et dans le chapitre suivant, il montre comment la croissance verte ne peut être qu’une utopie.

Tout cela, la plupart d’entre nous le savions déjà ; le grand intérêt du livre est dans la suite, alors que l’auteur explore cette société post-croissance que nous pourrions nous donner, avec tous les avantages qu’elle comporte. En cessant la course à la productivité et en prenant comme autre objectif la durabilité, ce qui amènerait la création de multitudes de nouveaux emplois ; encore une annexe intéressante, cette fois sur les conséquences du bio généralisé (des milliers d’emplois de plus, et pas tellement plus cher). Puis ensuite un tableau fort inspirant , « Prospective de l’emploi par secteurs », dans tous les domaines, de l’agriculture aux transports, en passant par le commerce, la réparation, les services…Celles et ceux qui prédisent un chômage massif si la croissance ralentit en prendront pour leur rhume…

Dans un bref chapitre, Gadrey nous dit pourquoi il n’aime pas le terme de décroissance, tout en reconnaissant le bien-fondé du concept. « En résumé, écrit-il, défendre le projet d’une société soutenable de sobriété et de plein-emploi, débarrassée de l’obligation de croissance et impliquant une forte réduction des inégalités, c’est sans doute moins radical que de parler de décroissance. Mais l’attente des citoyens porte désormais sur la question : ‘Comment réorienter et avec quels effets sur nos vies?’ C’est à répondre à cette interrogation qu’il s’attaque dans la troisième partie du livre, avec les chapitres suivants :

  • Pour « sauver la planète » : l’égalité des droits au bien-vivre!
  • Les « plus » d’une société du bien-vivre
  • Pauvreté, bien-vivre et croissance
  • Retraite et société soutenable.

Comment tout cela arrivera-t-il? Il écarte en 9 arguments fort convaincants une réforme du capitalisme. C’est par la société civile que tout doit se passer, par le réveil et la prise en charge d’elle-même de la population, qui doit forcer les divers gouvernements à mettre en marche les changements qui s’imposent. Et qu’on ne vienne pas nous dire que nous n’avons pas les moyens de les faire; quand on y regarde bien, de multiples ressources existent, comme dans nos systèmes de taxation qui devraient décourager les comportements nocifs pour l’environnement.

Dans sa conclusion, Gadrey réfléchit sur les scénarios redoutables et sur ceux qui sont désirables. Et il écrit : « La crise, si douloureuse soit-elle pour beaucoup, attire l’attention sur ces idées et ces alternatives. Il n’existe pas d’autre issue que l’action collective coordonnée de toutes ces composantes de la société civile mondiale, qui placent au premier plan, du local à l’international, la solidarité et la justice, la démocratie et le souci de la préservation des multiples patrimoines naturels et sociaux d’une bonne société. »

Un ouvrage à méditer.

Global Partage

Je participerai, cette semaine à l’Université du Québec à Chicoutimi, à l’Événement éco-conseil 2015 sur le thème « Nourrir le partage ».

Activité organisée chaque année par la cohorte des étudiantEs en éco-conseil, l’événement cherche à informer et à mobiliser le milieu (aussi bien étudiant que communautaire et même industriel) autour de questions touchant les questions d’environnement et de développement durable.

Cette invitation m’a permis de découvrir, avec beaucoup de curiosité et d’intérêt, un excellent documentaire dont je n’avais jamais entendu parler: Global Partage du réalisateur Dimitri Grimblat présenté en France sur la chaîne de télévision Canal+.

Ce film de 90 minutes propose un tour du monde des initiatives d’économie collaborative qui se sont développées à grande vitesse un peu partout sur la planète depuis que la technologie informatique est devenue largement accessible et que ses diverses applications pratiques se sont multipliées.

Je reprends ici la présentation de l’émission: « Les ressources de la planète qui s’épuisent, une crise économique qui devient une crise du système économique… Face à ce constat, des pionniers de plus en plus nombreux cherchent des pistes pour vivre mieux et de façon plus durable. C’est ainsi que l’idée du partage a fait son chemin jusqu’à devenir une petite révolution qui touche désormais toutes les activités. L’économie collaborative basée sur l’échange entre individus sans intermédiaires est en train de façonner un autre mode de consommation et de rapport aux autres. »

Et c’est vrai que ça touche tous les domaines de la vie: du transport (autos, vélos) au milieux de travail (bureaux pour travailleurs indépendants), de la nourriture (repas partagés) à l’alimentation (jardins collectifs urbains où chacun peut se servir), des cours universitaires gratuits aux échanges de livres, du logement à la revitalisation des quartiers par des petits entrepreneurs, des laboratoires d’exploration à la fabrication d’automobiles en modèle « open source », de l’agriculture aux banques alternatives, bref, il est peu de domaines où l’économie collaborative n’est pas en train de défricher de nouvelles façons d’être-au-monde.

Ce documentaire, très attrayant et facile d’accès au niveau de sa structure et de sa présentation visuelle, permet de découvrir un monde dont la plupart d’entre nous ne soupçonne même pas l’existence. Et le grand avantage du film, c’est de montrer que la plupart des idées qui sont défendues dans ce Carnet trouvent des applications pratiques qui sont vraiment expérimentées concrètement aussi bien au Nord qu’au Sud. Et de voir ces idées en action ne peut être que très stimulant!

C’est Antonin Léonard, l’un des principaux promoteurs de cette économie collaborative en France et fondateur de l’organisme « Oui share », qui nous sert de guide à la rencontre de très nombreux entrepreneurs sociaux à l’origine d’initiatives les plus diverses. Pour lui, nous assistons à une véritable « révolution en marche, qu’il nous faut maintenant encourager, accompagner et diffuser ».

Le film est aussi l’occasion de rencontrer et de découvrir tous ces innovateurs sociaux, hommes et femmes, de même que les organismes qu’ils ont fondés, les sites Internet qu’ils ont mis en ligne, les livres ou documents qu’ils ont produits, etc. Une vraie mine de renseignements précieux qui permettent de suivre chaque piste autant que l’on veut…

Je n’en dis pas plus: allez visionner le film qui est, heureusement, disponible en visionnement libre sur Internet (ce qui est, il faut l’avouer, en parfaite cohérence avec le discours de partage qui est au cœur du documentaire).

En terminant, je dois avouer que ce film m’a amené à reconsidérer sérieusement ma vision de la technologie numérique et des récents développements technologiques. Alors que jusqu’ici, j’en voyais surtout les conséquences potentiellement négatives (tout en admettant, bien sûr, qu’ils avaient aussi des côté positifs), je dois admettre que Global Partage m’a fait réaliser concrètement qu’une foule de ces initiatives nouvelles et potentiellement révolutionnaires (dans le sens d’une société plus participative et collaborative) n’ont pu naître qu’en raison même de ces technologies.

De même, l’un des grands reproches que je faisais aux ordinateurs et aux réseaux sociaux (celui d’isoler très souvent les individus dans un monde virtuel au détriment des rencontres réelles avec de vraies personnes autour d’eux) s’avère être aussi remis en question par le documentaire. Celui-ci montre en effet que la technologie, à travers ses moyens « virtuels », peut aussi contribuer directement à provoquer de nouvelles formes de rencontres « en personnes », inédites jusqu’ici et tout aussi riches que les anciennes. Les i-phones pour nous sortir de notre individualisme? Mettons que c’est tout nouveau pour moi! Et peut-être prometteur, qui sait?

Enfin, l’une des découvertes les plus fascinantes, pour moi, de ce documentaire est la remise en question de la notion même de « propriété » que cette économie collaborative est en train d’amorcer. Non pas que tout soit gratuit dans cet univers virtuel, bien qu’énormément de choses le soit encore, comme le voulait la dynamique d’origine de l’Internet. Mais la vraie remise en question de la « propriété » semble venir plutôt de la conjonction de deux facteurs économiques fondamentaux:

  • une crise systémique de la mondialisation capitaliste, créée à la fois par les crises économiques successives, par l’accroissement des inégalités, par les culs-de-sac de la croissance illimitée et par les déceptions apportées par l’abondance matérielle;
  • les possibilités de collaboration jusqu’ici inaccessibles engendrées par la révolution technologique et informatique des 20 dernières années.

Et la conjonction de ces deux facteurs rend non seulement possible un nouveau modèle de collaboration (par opposition à la compétition favorisée par la propriété privée des connaissances, des produits et des moyens de production), mais le développement des outils informatiques (et la culture qui s’en dégage) semble favoriser le partage (le plus souvent gratuit) des savoirs (voir tout le développement et la culture des logiciel livres, des codes « open source », des outils collaboratifs « wiki », etc.).

Regardez le film: vous ne le regretterez pas! Et j’aimerais bien savoir ce que vous en avez pensé… Et si vous trouvez que mes impressions sont trop optimistes…

 

 

 

 

 

Gagner sa vie dans la nouvelle réalité postindustrielle

Suite de notre série de réflexions sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent, une adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

L’effondrement de la civilisation industrielle implique forcément que le travail et les façons de gagner sa vie telles que nous les connaissons actuellement n’existeront plus ou seront très différentes. On peut anticiper que l’économie informelle et souterraine connaîtra un grand essor. Très peu de personnes auront un emploi au sens où nous l’entendons aujourd’hui et survivre, pour la plupart des gens, sera un défi de chaque instant.

La pyramide de Maslow

D’après le travail de Maslow, dans la hiérarchie des besoins, la fondation de la pyramide est constituée des besoins de base, ceux qui nous permettent de survivre physiquement. En revanche, des besoins au sommet de la pyramide comme celui de trouver un sens à ce que l’on fait, ou faire quelque chose qui nous motive, ne peuvent être comblés qu’après avoir assuré la fondation, celle des besoins physiques immédiats.

Dans un environnement postindustriel, arriverons-nous jamais à dépasser la couche de fondation de la pyramide pour se hisser vers les niveaux supérieurs? Ma conviction est que nous consacrerons certes beaucoup d’efforts à notre survie, mais les questions de signification et de vocation ne seront pas pour autant hors-sujet. Par conséquent, on peut dès maintenant commencer à réfléchir au sens que l’on trouve à effectuer son travail actuel, car cette réflexion pourra être utile par la suite.

Pour autant, il ne faut pas s’imaginer pouvoir forcément exercer un métier qui réponde à nos aspirations; la résilience et la flexibilité seront les maîtres mots de la survie humaine dans le futur. Il faut donc s’atteler à acquérir un large éventail de compétences dès à présent : ainsi, on peut chercher à accomplir sa vocation tout en apprenant des compétences qui nous plaisent peu, mais s’avèreront utiles par la suite.

Gagner sa vie pour soi et sa communauté

Comment s’engager sur ce chemin? Plusieurs options existent, dont voici quelques exemples :

Dans ma ville de Boulder dans le Colorado, un groupe appelé Liberation Economics propose le concept de “communautés catalytiques”, de petits groupes dont les membres travaillent ensemble à apprendre les uns des autres pour mieux réaliser leur potentiel. En allant plus loin, on peut envisager que des groupes de personnes se préparant aux bouleversements à venir et partageant des intérêts communs s’unissent pour lancer des petites entreprises dont les biens et les services seront nécessaires dans une société post-industrielle.

Le mouvement de la Transition (réseau mondial, réseau québécois), lui, se concentre entre autres sur le réapprentissage de savoirs qui ont été oubliés lors du développement de la civilisation industrielle, mais qui pourraient redevenir nécessaires pour passer au travers de sa phase de déclin. Ainsi, des groupes de Transition à travers le monde offrent régulièrement des ateliers en permaculture[1], jardinage biologique, conservation et entreposage de nourriture, cueillette de plantes sauvages comestibles, phytothérapie, construction à base de paille, compostage, aide d’urgence, etc.

Un autre mécanisme qui connaîtra sans aucun doute un grand succès est celui des banques d’échange de temps. Quand on y pense, il s’agit là d’une forme de monnaie alternative; dans la plupart des cas, une heure du temps de chacun équivaut à une heure du temps de toute autre personne, quelle que soit l’activité. C’est un mécanisme simple mais fort utile pour chaque individu et pour sa communauté.

Quelques pistes pour poursuivre votre réflexion:

  • Quel travail exercez-vous actuellement? Est-ce ce à quoi vous vous sentez appelé-e à faire? Si oui, pourquoi? Si non, quelle est votre vraie vocation?
  • Comment vous préparez-vous à un monde dans lequel l’emploi, tel qu’on le connaît maintenant, pourrait ne plus exister? Quelles compétences avez-vous à offrir dans un monde postindustriel?
  • À quelles personnes rendez-vous service dans votre communauté? De quelles façons travaillez-vous à améliorer, soigner, embellir ou protéger celle-ci? Quels besoins de votre communauté vous appellent à vous impliquer pour les combler?

Adaptation et traduction du premier chapitre du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] La permaculture est une approche permettant de concevoir des habitats humains et des systèmes agricoles qui imitent les relations présentes dans l’écologie naturelle. Sur Ékopédia: lien.

Et si la guerre était inévitable?

Et si la guerre était inévitable?

Peut-être bien si nous ne changeons pas de paradigme…

Nous sommes en guerre. De manière officielle et ouverte. Encore une fois. Seule certitude : cette nouvelle aventure militaire laissera dans son sillon mort et désolation. Une destruction dont le système semble cependant faire son beurre. Et si le système capitaliste fondé sur la croissance n’a pas inventé la guerre, il s’en nourrit néanmoins assurément, celle-ci constituait depuis toujours le gage le plus sûr pour soutenir en croissance en panne d’inspiration. Hélas !

Cette adéquation entre la guerre et la logique de la croissance infinie de laquelle il faut se sortir explique d’ailleurs pourquoi le Mouvement québécois pour une décroissance conviviale avait en son temps joint les rangs du collectif Échec à la guerre, qui continue à dénoncer la folie des aventures militaires. L’entrée en guerre canadienne m’a donné l’idée de dépoussiérer un vieil article que j’avais publié en octobre 2007 sur le site du défunt magazine web Le Panoptique. Je le reproduis ici légèrement remanié, puisque j’estime qu’il démontre bien que si la guerre peut paraitre inévitable et un élément structurel de nos sociétés, c’est peut-être en fait parce que nous n’arrivons plus à penser en dehors du cadre imposé par les catégories conceptuelles du capitalisme et de son moteur, la croissance. Nous nous répétons souvent, mais si nous changions de paradigme ?

*****

Dans son dernier rapport annuel, le Stockholm International Peace Research Institute mentionne que pour l’année 2005 les dépenses mondiales en armement ont atteint la somme de 1120 milliards de dollars. La guerre est une affaire de gros sous et représente environ 2,5% du PIB mondial. Sur le plan militaire, le dernier siècle a été particulièrement sanglant et nombre de crises économiques ont trouvé un exutoire dans les aventures guerrières. À tel point que cette situation a amené des économistes et d’autres chercheurs à se questionner sur la possibilité d’une paix permanente et de ses conséquences sur nos sociétés. Se pourrait-il que la guerre soit nécessaire et même bénéfique ?

Déjà, au début du XXe siècle, des observateurs avaient reconnu le rôle de la guerre comme régulateur de l’économie capitaliste. L’un des premiers à l’avoir fait, à l’occasion de la Première Guerre mondiale, fut l’auteur radical Randolph Bourne, qui mentionnait que la « guerre est la santé de l’État ». Plus près de nous, l’économiste Louis Gill, en parlant de la guerre en Afghanistan, souligne que « la suprématie économique, pour s’affirmer et s’imposer, a toujours reposé sur la suprématie militaire ». Mais ceux qui ont poussé cette analyse le plus loin sont les membres du Groupe d’étude spécial, chargé par le gouvernement étatsunien au début des années 1960 d’examiner le plus froidement possible les conséquences qu’occasionnerait le passage à un état de paix permanente. Censé demeurer secret, le rapport de ces analystes fit cependant l’objet d’une fuite par l’un de ses auteurs, qui garda l’anonymat. Il parut à l’origine sous le titre Report from Iron Mountain on the possibility and desirability of peace et fit par la suite l’objet d’une traduction chez Calmann-Lévy, sous le titre évocateur : La paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerres (Calmann-Levy, 1968).

À ceux qui mettent en doute l’authenticité du document, l’économiste John Kenneth Galbraith s’en porte garant, lui qui dans la préface de l’édition française soutient qu’il peut « garantir l’authenticité de ce document, dans la mesure où il peut être fait confiance à sa parole et à sa bonne foi » (p. II). Mais authentique ou non, il n’en demeure pas moins que son contenu existe bel et bien et donne froid dans le dos ! Selon ces auteurs, la guerre n’est pas seulement qu’une arme au service de l’économie et des dominants, mais est en fait le fondement sur lequel reposent nos sociétés.

Un groupe spécial, un rapport dérangeant

L’origine du groupe qui a rédigé ce rapport édifiant remonte à 1961, sous l’administration Kennedy, lorsque sont apparus sur la scène politique étatsunienne de nouveaux visages. Selon eux, aucune étude sérieuse n’avait encore été menée sur une question qui les préoccupait particulièrement, à savoir la planification économique à long terme dans le cadre d’une paix de longue durée. Ce n’est toutefois qu’en 1963 qu’on officialisa ce que l’on allait appeler le Groupe d’étude spécial. Il fonctionnait en dehors des structures gouvernementales habituelles et avait pour mandat d’examiner froidement et sans position morale les effets qu’aurait la possibilité d’une « paix permanente » et les implications qu’entraînerait une reconversion économique de l’industrie militaire. Les membres du groupe, au nombre de quinze, provenaient d’horizons les plus divers afin de favoriser la réflexion la plus large et de mettre l’accent sur l’interdisciplinarité. C’est en 1967 que parut la version originale du rapport.

L’idée centrale du Rapport sur l’utilité des guerres est que la guerre est la pierre angulaire de nos sociétés et en est la force dominante. Comme ses auteurs l’expliquent : « Bien que la guerre soit  « utilisée » comme un instrument au service de la politique nationale ou sociale, le fait qu’une société est organisée en vue de se trouver, à un degré quelconque, prête à faire la guerre, surpasse en importance ses structures économiques ou sociales » (p. 86). Selon eux, si la guerre était menée exclusivement pour défendre des intérêts nationaux, son élimination ne serait qu’une question de procédures. Mais l’aspect novateur de leur étude tient au fait qu’ils considèrent que la guerre remplit aussi d’autres fonctions plus profondes et plus importantes.

Leur point de départ est que dans une économie de marché, la question de la reconversion de l’industrie militaire pose plusieurs problèmes auxquels les études antérieures n’avaient pas répondu adéquatement. Ils en retiennent cinq principaux, à savoir que : 1) l’ampleur exceptionnelle des ajustements qu’une reconversion adéquate entraînerait n’a pas été pris en compte; 2) les limites de notre système économique actuel empêchent la mise en place de vastes programmes de travaux publics comme palliatif à la guerre; 3) les mesures monétaires et fiscales existantes sont inadéquates pour assurer une transition viable vers une économie «désarmée»; 4) on s’est peu questionné sur l’acceptabilité politique d’une telle démarche; et 5) trop peu d’attention a été accordée aux fonctions non militaires de la guerre et de l’industrie de l’armement (p. 74-75).

La guerre comme fondement social

Pour les auteurs du rapport, la guerre remplit ainsi une série de fonctions non militaires qui en font la pierre d’assise de notre civilisation. Ces fonctions touchent tous les aspects de la société, qu’ils regroupent sous cinq thèmes principaux : économie, politique, sociologie, écologie, culture et sciences. Cette insistance sur les fonctions non militaires de la guerre est ce qui rend ce rapport si novateur. Sans entrer dans tous les détails, nous allons passer en revue les aspects principaux de leurs observations.

Sur le plan économique, à l’instar des autres activités économiques « improductives », la guerre participe à ce qu’ils appellent le « gaspillage nécessaire ». Son utilité sociale est manifeste, selon les auteurs, puisque ce « gaspillage » s’effectue au-delà du système de l’offre et de la demande. Pour eux, « si les sociétés industrielles modernes peuvent être définies comme celles qui ont acquis la possibilité de produire plus qu’il n’est indispensable à leur survie économique (sans tenir compte de l’équité dans la distribution des biens à l’intérieur des ces sociétés), les dépenses militaires peuvent être considérées comme le seul volant de sécurité pourvu d’une inertie suffisante pour stabiliser les progrès de leurs économies » (p. 93-94).

La guerre agit ainsi comme une sorte de balancier dans l’économie. Mais ce « gaspillage » que représente la guerre est aussi source de progrès, puisque l’industrie militaire est un domaine dans lequel on peut constamment innover et trouver de nouveaux débouchés. Comme l’a souligné l’économiste Louis Gill : « [l]e fondement du système est économique. Le principe moteur en est l’accumulation du capital dont la réalité matérielle sous-jacente est le renouvellement incessant de la base industrielle. Dans ce cadre, les dépenses militaires ont été et continuent à être une base de la recherche technologique avancée, de l’innovation nécessaire à l’amélioration de la productivité industrielle. » Une observation à laquelle adhèrent complètement les auteurs de l’étude. Finalement, la guerre est aussi considérée comme une source de stabilité sur le plan économique, dans la mesure où, selon les auteurs du rapport, « aucun ensemble de techniques destinées à garder le contrôle de l’emploi, de la production et de la consommation n’a encore été essayé qui puisse être, de loin, comparable à son efficacité » (p. 98).

Au niveau politique, la guerre remplit d’importantes fonctions en tant que garante de la stabilité sociale. Comme postulat de base, les conclusions du rapport affirment que la guerre est « l’élément qui définit l’existence d’une nation par rapport à une autre » (p. 99-100). Dans ce contexte, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres suggèrent que « l’élimination de la guerre implique l’élimination inévitable de la souveraineté nationale et de l’État, dans sa conception traditionnelle » (p. 100). Suivant cette logique, la guerre est donc à la base de la fondation des nations modernes et c’est elle, en définitive, qui permet à l’État d’asseoir sa légitimité. De même, la guerre demeure le dernier rempart pour le maintien des classes sociales, nécessaires selon les auteurs à la bonne conduite des économies de marché.

La guerre remplit aussi des fonctions au plan sociologique. Entre autres, l’utilisation des institutions militaires permet de fournir aux différents éléments « anti-sociaux » un rôle acceptable dans les structures sociales. Du même coup, la guerre peut constituer un outil formidable pour susciter l’allégeance envers la société et remplit une fonction du ressort de la psychologie humaine, en ce sens qu’elle offre la possibilité du « sacrifice humain ».

Au point de vue écologique, la guerre remplit une fonction malthusienne indéniable et indispensable. Au niveau de la culture, la guerre est la source d’inspiration principale de la plupart des formes d’art. Sur le plan scientifique, enfin, la guerre est vue par les auteurs comme la principale force de développement.

La guerre est-elle nécessaire?

Ces observations des fonctions fondamentales que remplit la guerre ont amené les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres à se demander s’il existait des substituts viables à la guerre. Sur le plan économique, les substituts devraient satisfaire deux critères principaux, à savoir comporter une part de « gaspillage » et pouvoir s’exercer à l’extérieur du système traditionnel de l’offre et de la demande, donc être l’objet de décisions discrétionnaires. Parmi les substituts étudiés, aucun n’arrive à satisfaire les auteurs de l’étude. On propose par exemple de mettre en place un vaste programme de bien-être en remplacement de la guerre. Cependant, les auteurs estiment que celui-ci pourrait n’être suffisant que pour une période limitée, à savoir une dizaine d’années correspondant au temps de sa mise en oeuvre (comme quoi mettre fin à la pauvreté endémique n’est qu’une question de volonté politique…), après quoi il faudrait trouver un autre substitut. Le seul substitut qui trouve un peu de valeur à leurs yeux est celui d’un gigantesque programme de recherche spatiale.

Au niveau politique, on s’interroge à savoir s’il existe un substitut capable d’assurer la stabilité des États comme le fait la guerre en « fournissant à la société la nécessité permanente d’accepter une autorité politique » (p. 140). Dans ce cadre, l’importance d’une menace extérieure crédible est le point le plus important à considérer. C’est ce qui pousse les auteurs à mettre de côté le programme de recherche spatiale, puisque force est d’admettre qu’une menace venue des confins de l’univers contre laquelle les humains pourraient se liguer relève encore du fantasme. On évoque cependant des « ennemis de remplacement » à considérer, comme la menace que constituerait la pollution globale de la planète.

En ce qui concerne les autres fonctions non militaires, du point de vue sociologique, les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres rappellent la nécessité de trouver des substituts aux institutions militaires pour les éléments perturbateurs de la société. On propose en ce sens la possibilité d’instaurer un « service du travail » au lieu d’un service militaire ou de revenir à une certaine forme d’esclavage, qui fait écho aux divers scénarios élaborés par Orwell ou Huxley. Mais encore là, on peine à trouver ce qu’ils appellent un « équivalent moral de la guerre ».

Les auteurs abordent d’autres éléments dans leur réflexion mais ce qui ressort clairement, en définitive, c’est leur insistance à considérer la guerre comme « la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites » (p. 165). Ainsi, « le fait d’être toujours prêt à faire la guerre caractérise les systèmes sociaux contemporains d’une manière plus exacte que leurs structures économiques et politiques, qui ne sont que des conséquences de ce caractère » (p. 165-166). Et pour eux, les scénarios envisagés jusqu’alors sur la question du désarmement n’avaient pas pris en compte cette réalité.

Inévitable, la guerre?

À la lumière de ces observations, est-il permis de croire qu’il soit possible de vivre dans un monde pacifié ? Il faut reconnaître à cette étude une certaine lucidité. Et force est d’admettre que dans un système capitaliste tel que celui au sein duquel nous évoluons la guerre est inextricablement liée à l’économie. Car analysée froidement, dans nos économies de marché il semble bien que la guerre soit là pour durer et soit effectivement une institution efficace pour assurer la pérennité de nos sociétés – bien qu’avec les armes nucléaires le portrait soit quelque peu différent, même si les auteurs semblent en minimiser l’impact. Mais leur rapport édifiant n’est peut-être pas exempt de critiques. Puisqu’en fait leur analyse s’inscrit dans un cadre de pensée bien défini, celui d’une économie capitaliste, justement, comme si celui-ci était le seul horizon valable. On pourrait ainsi dire que les auteurs du rapport sont des adeptes de l’idée de la « fin de l’histoire » avant l’heure.

Seule une sortie du capitalisme pourrait en fait permettre d’envisager des alternatives à la guerre, avenue dans laquelle les auteurs n’ont pas osé s’aventurer. Pourtant, il faudra nous résoudre à y aller un jour. Mais une réflexion en ce sens ne pourrait toutefois s’opérer sans un changement de paradigme, comme nous l’avons déjà proposé ailleurs. Or, un tel scénario se buterait bien évidemment aux résistances de ceux et celles qui ont le plus à perdre d’un système basé sur la guerre, ce que reconnaissent tout de même les auteurs du Rapport sur l’utilité des guerres : « Bien qu’il n’existe pas d’obstacles insurmontables sur la voie qui conduit à de tels accords, il est bien établi et largement reconnu que certains groupes privés et certaines classes capitalistes ont intérêt à maintenir le système fondé sur la guerre. » (p. 180-181). La guerre, une fatalité, donc ? Peut-être pas, finalement ! Mais la réflexion reste à faire. L’ouvrage présenté ici a toutefois le mérite de nous amener à réfléchir sur le rôle de la guerre dans nos sociétés et sur les possibilités qui s’offrent à nous quant à l’édification d’un monde pacifié.

André Gorz et l’écosocialisme

Je lis beaucoup. C’est un bonheur qui n’est pas donné à tout le monde. Et cependant je me dis souvent, au fil de mes lectures, combien il serait important que plus de gens fassent les mêmes découvertes que moi. C’est pourquoi j’ai décidé de partager avec les personnes qui fréquentent le site Wo les moteurs les extraits les plus inspirants de mes lectures.

Et je commence avec un livre de  Françoise Gollain publié aux éditions le passager clandestin, André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme. Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Les précurseurs de la décroissance, qui a pour ambition  de donner une visibilité au « travail de recherche collectif portant tout autant sur l’économie que sur la philosophie, l’histoire ou la sociologie, des intellectuels et des universitaires un peu partout dans le monde (qui) entreprennent de mettre au jour les principes et les contours de la société d’abondance frugale qu’ils appellent de leurs vœux ».

 

Sur la technologie, Gorz écrit :

« L’informatisation généralisée n’abolit pas simplement le travail (au sens de poièsis), l’intelligence des mains et du corps. Elle abolit le monde sensible, voue les facultés sensorielles au désoeuvrement, leur dénie la capacité de juger du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Elle disqualifie les sens, retire à la perception ses certitudes, vous dérobe le sol sous vos pieds. Des prothèses de plus en plus performantes remplacent les organes des sens […] En disqualifiant l’intelligence manuelle et le travail des sens, la technoscience abolit et disqualifie ‘l’humanité de l’humanité’. »

Aussi en arrive-t-il à la conclusion que « Sans la lutte pour des technologies différentes, la lutte pour une société différente est vaine : les institutions et les structures de l’État sont, dans une large mesure, déterminées par la nature et le poids des techniques. » Comme Gollain le note, « Les techniques doivent être respectueuses du milieu de vie et contrôlables par les producteurs et consommateurs associés au local du quartier, de la commune, de la région. »

 

Gorz a beaucoup réfléchi sur le salariat :

pour lui, explique Gollain, «Critique du dogme de la croissance et appel à l’abolition du salariat sont solidaires. Dès lors il n’y a qu’une seule issue possible, avec laquelle seraient en tout point d’accord les militants d’une société de décroissance : sortir du salariat comme mode d’organisation sociale, promouvoir un libre épanouissement des individualités grâce à la libération du temps — c’est-à-dire la diminution du temps passé à un travail hétéronome — et le développement des activités de nature autodéterminée. […] L’autonomie n’est pas seulement un besoin privé, elle doit être pensée comme un but collectif : produire des communautés dans lesquelles le lien social n’est pas de manière prédominante un lien marchand. »

Concrètement, Gollain identifie les trois types de mesures prônées par Gorz :

« 1) la mise en œuvre d’une réduction massive du temps de travail passé à la fourniture d’un travail macrosocial

2)    assortie de la garantie d’un revenu suffisant et accompagnée d’une véritable politique de l’espace et du temps, de l’urbanisme, de l’équipement et de la culture ; ceci de manière à construire un environnement social et culturel offrant à tous de plus amples occasions d’échanger et de poursuivre, individuellement ou en association, sous de multiples formes, des activités productives de richesse et non de valeur marchande ;

3)    enfin, […] donner les moyens de l’accès à l’autonomie ; ceux-ci sont la condition pour que l’espace du hors-travail ne soit pas celui de l’isolement et du désoeuvrement et/ou de la consommation ; en d’autres termes, que se construise une société du temps libéré et non du loisir. »

 

Sur l’écologie, Gorz est catégorique :

« Ne répondez surtout pas que […) l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans ‘un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition’ (Illich)? » Je ne puis m’empêcher de mettre en parallèle le titre d’un article de Réginald Harvey, dans Le Devoir du 18 juin dernier : « Le défi de l’INIS (Institut national de l’image et du son) : former des gens capables de se modeler au changement ».

Gorz redoute la force du capitalisme, qui, « s’il est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation », pourrait instaurer un système  où « les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches ».

Ce texte date de 1974 ; comme on peut le constater, c’est bien la voie qu’emprunte le capitalisme.

C’est une toute autre voie que nous indique Gorz : il faut rompre avec l’idéologie de la croissance : « seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. » Il nous invite ensuite à imaginer le type de société qu’un tel état d’esprit nous permettrait ; utopie, demande-t-il? Non, « ce peut être un programme… »

Comment faire face à l’austérité ambiante?

Les Éditions Écosociété, L’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) et la Coop UQAM vous invitent à la conférence de David McNally, auteur de Panne globale. Crise austérité et résistance 
 
Où : UQAM, Salle-Marie-Gérin-Lajoie, Pavillon Judith Jasmin, métro Bérri-UQAM
 
Quand : Vendredi 1er novembre à 19h. Événement facebook à faire circuler
 
Quoi : Malgré l’ampleur de la crise de 2008, la grande panique a cédé la place au grand déni. Après avoir furtivement interrogé l’avenir du capitalisme, l’élite économique et politique a préféré procéder au grand sauvetage et repartir la machine. Or, pour David McNally, la crise économique et financière de 2008 n’est pas le fruit d’une quelconque défaillance du système, mais trouve son origine dans la nature même du capitalisme. S’éloignant des discours opaques et mystificateurs des économistes orthodoxes, McNally met en lumière les dynamiques d’une crise sonnant le glas de la période d’expansion néolibérale, et nous invite à réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour affronter la nouvelle ère d’austérité dans laquelle celle-ci nous a plongés.
La présentation de David McNally sera suivie des interventions de Frédéric Guillaume Dufour, Xavier Lafrance et Julia Posca. Animation : Jonathan Martineau.
Qui :  David McNally est professeur de science politique à l’Université York de Toronto. Auteur de nombreux ouvrages portant sur l’économie politique, la théorie sociale et culturelle, le marxisme et l’anticapitalisme, il milite égalementau sein de divers mouvements pour la justice sociale.
Frédérick Guillaume Dufour est professeur au département de sociologie de l’UQAM. Il détient un doctorat en science politique de l’Université York (2005) et à été chercheur invité au département de relations internationales de l’Université Sussex et au Centre for Social Theory and Comparative History de UCLA. Ses recherches s’inscrivent dans le champ de la sociologie historique et politique.
Xavier Lafrance est docteur en science politique à l’Université York de Toronto et professeur d’économie politique à l’Université de Montréal. Il débutera un post-doctorat au History of Consciousness Department de l’université de la Californie, Santa Cruz, qui porte sur la précarité et les mouvements sociaux des jeunes à l’ère de l’austérité.
Jonathan Martineau  est docteur en science politique (Université York), ses travaux portent sur les différentes formes et régimes de temps social, l’histoire de la pensée politique et sociale, les relations internationales et l’économie politique. Il a dirigé l’ouvrage collectifMarxisme anglo-saxon : figures contemporaines. De Perry Anderson à David McNally (Lux éditeur).
Julia Posca est doctorante en sociologie à l’UQAM et chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). Elle s’intéresse à l’économie politique du capitalisme avancé et à la transformation de la classe moyenne nord-américaine. Elle a travaillé sur divers enjeux liés à la financiarisation de l’économie tels que l’endettement des ménages, le pouvoir des agences de notation et la croissance des inégalités.