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Sur le chemin de la frugalité

Cet article concerne l’ouvrage en anglais « Muddling Toward Frugality. A New Social Logic for a Sustainable World », de Warren Johnson (Easton Studio Press réédition 2010 (1978))

La thèse principale de ce livre est que notre mode de consommation actuel est incompatible avec la survie de l’humanité à long terme. Ou nous opérons des changements majeurs dans nos façons de vivre, ou nous attendons les catastrophes qui nous y obligeront. L’auteur croit en la première alternative, en faisant l’hypothèse que nous y parviendrons petit à petit, en changeant lentement nos façons de faire, en rampant, « muddling ». Mais pour ce faire, nous avons besoin de temps. Et selon lui, c’est possible  ; son livre est donc fondamentalement optimiste, et irréaliste par moments  ; car depuis la première version du livre, nous voyons que le problème du réchauffement climatique est beaucoup mieux documenté et que ses effets négatifs s’accélèrent  ; or Johnson compte beaucoup sur le charbon pour faire la transition énergétique, et les technologies actuelles ne nous permettent pas encore d’utiliser cette énergie sans production importante de gaz à effet de serre.

Tout de même, le livre ne manque pas d’intérêt. La société vers laquelle il faudrait aller serait fort décentralisée et plus frugale. Selon l’auteur, les gens prudents devraient déjà faire des choix qui vont dans ce sens :

—   si possible, aller vers des emplois dans des entreprises qui ne sont pas dépendantes de beaucoup d’énergie et de matières premières  ;

—   apprendre à travailler de ses mains, à bricoler, à faire soi-même ses réparations  ;

—   prendre des mesures pour diminuer sa consommation et ses dépenses, comme mieux isoler sa maison, avoir une plus petite auto, demeurer proche de son emploi et des services… Donc, remettre en question la vie en banlieue.

Comme il prévoit la fermeture de nombreuses entreprises et donc la raréfaction des emplois, Johnson croit qu’«à partir de maintenant, toute personne qui laisse un emploi régulier pour un autre qui le retire du marché du travail fera un cadeau à la société ».

Ce livre est très américanocentriste  ; mais il reconnaît en même temps la responsabilité des Etats-Unis et des autres puissances occidentales dans la crise environnementale et dans les inégalités du monde actuel. En particulier, il s’interroge sur les effets qu’ont pu avoir la diffusion de nos systèmes d’éducation ainsi que la mondialisation du commerce. Sa vision de l’avenir du tiers monde est très pessimiste  ; il va même jusqu’à écrire que « aussi cruel cela puisse-t-il sembler, la chose la plus souhaitable (‘merciful’) qui puisse arriver pourrait être une quelconque catastrophe qui surgirait rapidement dans la demi-douzaine et quelque de pays qui sont désespérément surpeuplés, une catastrophe qui diminuerait leur population sous leur niveau actuel, rendrait plus facile les choses aux survivants et encouragerait les gens à changer d’attitude vis-à-vis des familles nombreuses. » Petite consolation, Johnson reconnaît que nous aurions beaucoup à apprendre des pays « sous-développés » :

—   Leur économie fonctionne à partir de ressources locales. Et ils ont beaucoup moins besoin d’énergies fossiles pour répondre à leurs besoins.

—   Ils sont bien adaptés à leur environnement. Par exemple, même après des siècles d’exploitation de leurs terres, celles-ci conservent le plus souvent leur fertilité.

—   Ils sont décentralisés et fonctionnent souvent à petite échelle. (Il faut ici noter que ce modèle est en train de changer rapidement, avec l’évolution vers l’agriculture d’exportation et la migration des paysans vers les grandes villes.)

Au total, l’auteur est optimiste. Nous pouvons, si nous le voulons vraiment, nous ménager un futur meilleur. « Par-dessus tout,  cela peut être une bonne vie. En effet, nous échangerons les grandes réalisations d’une société technologique à grande échelle pour des modes de fonctionnement à une échelle plus humaine. Une fois encore nous participerons à la grande aventure humaine, au lieu d’en être séparés et de chercher à la manipuler comme si nous étions des dieux de la technologie. Nous regagnerons un degré de stabilité qui permettra l’approfondissement de la culture et l’enrichissement de vies vécues simplement. Par-dessus tout, nous aurons l’assurance de savoir que notre relation avec l’environnement est soutenable, et que la Terre est une vraie demeure pour nous. »

Gagner sa vie dans la nouvelle réalité postindustrielle

Suite de notre série de réflexions sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent, une adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

L’effondrement de la civilisation industrielle implique forcément que le travail et les façons de gagner sa vie telles que nous les connaissons actuellement n’existeront plus ou seront très différentes. On peut anticiper que l’économie informelle et souterraine connaîtra un grand essor. Très peu de personnes auront un emploi au sens où nous l’entendons aujourd’hui et survivre, pour la plupart des gens, sera un défi de chaque instant.

La pyramide de Maslow

D’après le travail de Maslow, dans la hiérarchie des besoins, la fondation de la pyramide est constituée des besoins de base, ceux qui nous permettent de survivre physiquement. En revanche, des besoins au sommet de la pyramide comme celui de trouver un sens à ce que l’on fait, ou faire quelque chose qui nous motive, ne peuvent être comblés qu’après avoir assuré la fondation, celle des besoins physiques immédiats.

Dans un environnement postindustriel, arriverons-nous jamais à dépasser la couche de fondation de la pyramide pour se hisser vers les niveaux supérieurs? Ma conviction est que nous consacrerons certes beaucoup d’efforts à notre survie, mais les questions de signification et de vocation ne seront pas pour autant hors-sujet. Par conséquent, on peut dès maintenant commencer à réfléchir au sens que l’on trouve à effectuer son travail actuel, car cette réflexion pourra être utile par la suite.

Pour autant, il ne faut pas s’imaginer pouvoir forcément exercer un métier qui réponde à nos aspirations; la résilience et la flexibilité seront les maîtres mots de la survie humaine dans le futur. Il faut donc s’atteler à acquérir un large éventail de compétences dès à présent : ainsi, on peut chercher à accomplir sa vocation tout en apprenant des compétences qui nous plaisent peu, mais s’avèreront utiles par la suite.

Gagner sa vie pour soi et sa communauté

Comment s’engager sur ce chemin? Plusieurs options existent, dont voici quelques exemples :

Dans ma ville de Boulder dans le Colorado, un groupe appelé Liberation Economics propose le concept de “communautés catalytiques”, de petits groupes dont les membres travaillent ensemble à apprendre les uns des autres pour mieux réaliser leur potentiel. En allant plus loin, on peut envisager que des groupes de personnes se préparant aux bouleversements à venir et partageant des intérêts communs s’unissent pour lancer des petites entreprises dont les biens et les services seront nécessaires dans une société post-industrielle.

Le mouvement de la Transition (réseau mondial, réseau québécois), lui, se concentre entre autres sur le réapprentissage de savoirs qui ont été oubliés lors du développement de la civilisation industrielle, mais qui pourraient redevenir nécessaires pour passer au travers de sa phase de déclin. Ainsi, des groupes de Transition à travers le monde offrent régulièrement des ateliers en permaculture[1], jardinage biologique, conservation et entreposage de nourriture, cueillette de plantes sauvages comestibles, phytothérapie, construction à base de paille, compostage, aide d’urgence, etc.

Un autre mécanisme qui connaîtra sans aucun doute un grand succès est celui des banques d’échange de temps. Quand on y pense, il s’agit là d’une forme de monnaie alternative; dans la plupart des cas, une heure du temps de chacun équivaut à une heure du temps de toute autre personne, quelle que soit l’activité. C’est un mécanisme simple mais fort utile pour chaque individu et pour sa communauté.

Quelques pistes pour poursuivre votre réflexion:

  • Quel travail exercez-vous actuellement? Est-ce ce à quoi vous vous sentez appelé-e à faire? Si oui, pourquoi? Si non, quelle est votre vraie vocation?
  • Comment vous préparez-vous à un monde dans lequel l’emploi, tel qu’on le connaît maintenant, pourrait ne plus exister? Quelles compétences avez-vous à offrir dans un monde postindustriel?
  • À quelles personnes rendez-vous service dans votre communauté? De quelles façons travaillez-vous à améliorer, soigner, embellir ou protéger celle-ci? Quels besoins de votre communauté vous appellent à vous impliquer pour les combler?

Adaptation et traduction du premier chapitre du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] La permaculture est une approche permettant de concevoir des habitats humains et des systèmes agricoles qui imitent les relations présentes dans l’écologie naturelle. Sur Ékopédia: lien.

André Gorz et l’écosocialisme

Je lis beaucoup. C’est un bonheur qui n’est pas donné à tout le monde. Et cependant je me dis souvent, au fil de mes lectures, combien il serait important que plus de gens fassent les mêmes découvertes que moi. C’est pourquoi j’ai décidé de partager avec les personnes qui fréquentent le site Wo les moteurs les extraits les plus inspirants de mes lectures.

Et je commence avec un livre de  Françoise Gollain publié aux éditions le passager clandestin, André Gorz, pour une pensée de l’écosocialisme. Cet ouvrage s’inscrit dans la collection Les précurseurs de la décroissance, qui a pour ambition  de donner une visibilité au « travail de recherche collectif portant tout autant sur l’économie que sur la philosophie, l’histoire ou la sociologie, des intellectuels et des universitaires un peu partout dans le monde (qui) entreprennent de mettre au jour les principes et les contours de la société d’abondance frugale qu’ils appellent de leurs vœux ».

 

Sur la technologie, Gorz écrit :

« L’informatisation généralisée n’abolit pas simplement le travail (au sens de poièsis), l’intelligence des mains et du corps. Elle abolit le monde sensible, voue les facultés sensorielles au désoeuvrement, leur dénie la capacité de juger du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Elle disqualifie les sens, retire à la perception ses certitudes, vous dérobe le sol sous vos pieds. Des prothèses de plus en plus performantes remplacent les organes des sens […] En disqualifiant l’intelligence manuelle et le travail des sens, la technoscience abolit et disqualifie ‘l’humanité de l’humanité’. »

Aussi en arrive-t-il à la conclusion que « Sans la lutte pour des technologies différentes, la lutte pour une société différente est vaine : les institutions et les structures de l’État sont, dans une large mesure, déterminées par la nature et le poids des techniques. » Comme Gollain le note, « Les techniques doivent être respectueuses du milieu de vie et contrôlables par les producteurs et consommateurs associés au local du quartier, de la commune, de la région. »

 

Gorz a beaucoup réfléchi sur le salariat :

pour lui, explique Gollain, «Critique du dogme de la croissance et appel à l’abolition du salariat sont solidaires. Dès lors il n’y a qu’une seule issue possible, avec laquelle seraient en tout point d’accord les militants d’une société de décroissance : sortir du salariat comme mode d’organisation sociale, promouvoir un libre épanouissement des individualités grâce à la libération du temps — c’est-à-dire la diminution du temps passé à un travail hétéronome — et le développement des activités de nature autodéterminée. […] L’autonomie n’est pas seulement un besoin privé, elle doit être pensée comme un but collectif : produire des communautés dans lesquelles le lien social n’est pas de manière prédominante un lien marchand. »

Concrètement, Gollain identifie les trois types de mesures prônées par Gorz :

« 1) la mise en œuvre d’une réduction massive du temps de travail passé à la fourniture d’un travail macrosocial

2)    assortie de la garantie d’un revenu suffisant et accompagnée d’une véritable politique de l’espace et du temps, de l’urbanisme, de l’équipement et de la culture ; ceci de manière à construire un environnement social et culturel offrant à tous de plus amples occasions d’échanger et de poursuivre, individuellement ou en association, sous de multiples formes, des activités productives de richesse et non de valeur marchande ;

3)    enfin, […] donner les moyens de l’accès à l’autonomie ; ceux-ci sont la condition pour que l’espace du hors-travail ne soit pas celui de l’isolement et du désoeuvrement et/ou de la consommation ; en d’autres termes, que se construise une société du temps libéré et non du loisir. »

 

Sur l’écologie, Gorz est catégorique :

« Ne répondez surtout pas que […) l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans ‘un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition’ (Illich)? » Je ne puis m’empêcher de mettre en parallèle le titre d’un article de Réginald Harvey, dans Le Devoir du 18 juin dernier : « Le défi de l’INIS (Institut national de l’image et du son) : former des gens capables de se modeler au changement ».

Gorz redoute la force du capitalisme, qui, « s’il est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation », pourrait instaurer un système  où « les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés ; les inégalités se creuseront ; les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches ».

Ce texte date de 1974 ; comme on peut le constater, c’est bien la voie qu’emprunte le capitalisme.

C’est une toute autre voie que nous indique Gorz : il faut rompre avec l’idéologie de la croissance : « seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n’y a pas de pauvres. » Il nous invite ensuite à imaginer le type de société qu’un tel état d’esprit nous permettrait ; utopie, demande-t-il? Non, « ce peut être un programme… »

Comment cultiver sa vie intérieure pour mieux faire face aux défis du futur?

Nous continuons cette série de réflexions sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent, une adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

Depuis la sédentarisation des humains jusqu’à l’avènement de la civilisation industrielle, la connexion de chacun avec son monde intérieur, sa communauté et le monde naturel a été importante. Toutefois on assista ensuite à ce que l’on pourrait appeler le Premier Grand Virage

[1] : celui-ci emmena les individus loin de leur intériorité et les incita à trouver inspiration et énergie dans le monde extérieur.

Mais cette déconnexion du monde intérieur, si elle a permis de grands progrès scientifiques et technologiques, nous sépare de ce qui est le plus important dans le monde qui nous entoure : les autres êtres vivants et la planète elle-même. Il ne faut pas croire qu’une préoccupation pour ce qui se produit en nous conduit à l’inaction parce qu’on se regarde le nombril; au contraire, une telle préoccupation influence et enrichit notre relation avec l’extérieur. Elle nous permet de différencier ce qui a une valeur intrinsèque de ce qui est destructeur.

Il n’est pas surprenant que la plupart des citoyens de la civilisation dite moderne soient non seulement peu en contact avec leur monde intérieur, mais en plus soient mal à l’aise avec lui ou même en aient peur. Notre monde a une dépendance au bruit, aux activités sans but ni sens, et aux relations superficielles avec les autres êtres humains.

Alors que la désintégration de notre civilisation s’accentuera, que les emplois traditionnels se feront plus rares, que le bruit cèdera la place au silence et la lumière à l’obscurité, nous serons tous confrontés à notre monde intérieur à une échelle sans précédent. Ce processus aura un prix émotionnel très élevé. Cultiver sa vie intérieure veut dire que l’on est prêt à explorer ce territoire psychique inconscient, et même à utiliser ses ressources en préparation pour le futur.

Mais comment peut-on cultiver sa vie intérieure? Il existe de nombreux moyens, comme par exemple le fait de tenir un journal, afin d’extérioriser les mots qui nous viennent à l’esprit; la poésie, qui peut réoccuper la partie de notre imaginaire actuellement colonisée par la publicité et le marketing; la méditation, qui nous aidera à rester calmes durant la période d’effondrement; la création, qui nous permet de retrouver la capacité à s’émerveiller, sans laquelle nous sommes vulnérables aux messages de terreur véhiculés par notre société; l’observation de la nature, qui nous montre ce qui fonctionne – sinon cela aurait disparu; et enfin les rêves, dont l’interprétation peut nous renseigner sur notre état psychique.

Voici quelques questions pour vous permettre de poursuivre la réflexion:

  • Cultivez-vous une vie intérieure, et si oui comment? Si vous pensez ne pas en avoir, écrivez sur ce sujet; remarquez-vous un besoin d’avoir une telle vie?
  • Quels outils décrits ici pour développer une vie intérieure utilisez-vous actuellement? Quelle a été votre expérience avec chacun d’eux? Que faudrait-il pour encore mieux utiliser ces outils?
  • Quelles formes de beauté appréciez-vous? Décrivez l’effet de votre appréciation de la beauté sur votre vie.
  • De quelles façons créez-vous de la beauté, et quel en est l’effet sur votre vie et celle des autres? Votre processus de création dépend-il de la technologie? Cela vous arrive-t-il de créer sans recours à la technologie?

Adaptation et traduction du premier chapitre du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power àwww.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!



[1] The Great Turning, en référence aux travaux de David Korten et Joanna Macy

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie II)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012. La première partie a été publiée la semaine dernière sur ce blogue.

Une alternative possible : les Villes en Transition et autres mouvements citoyens locaux

Qu’est-ce qu’une fin de vie digne?

Beaucoup de personnes âgées dans les pays industrialisés bénéficient de soins dernier cri qui leur permettent de prolonger leur existence de manière impressionnante, avec ou sans qualité de vie. Il existe maintenant des professionnels des soins au troisième âge et les maisons de retraite ont du personnel s’assurant de la santé et du bien-être des pensionnaires. Mais ce déploiement de moyens est-il pour autant ce que l’on peut faire de mieux pour nos aînés?

On peut en douter. En effet, si l’on prend l’exemple des maisons de retraite, c’est un défi que d’apporter un soutien personnalisé et respectueux de l’individu dans une institution. Le fait que beaucoup de personnes dépendantes soient concentrées dans le même endroit favorise le nivellement des approches : ainsi, on mettra parfois des protections à tous, même à ceux qui sont encore autonomes, par manque de temps pour emmener chacun aux toilettes. On observe souvent des soins impersonnels, voire des situations où le personnel discute devant les pensionnaires tout en les soignant, comme s’ils n’existaient pas. Il s’agit là non seulement d’un impératif de gestion, mais aussi d’une manière pour les employés de gérer la difficulté de côtoyer la mort tous les jours[1].

Que pourrait désirer chacun de nous, hormis la santé, pour ses vieux jours? Sans doute de ne pas être isolé de ceux qui sont « encore dans la vie »; se sentir utile également. Être considéré comme un individu à part entière, un citoyen, une personne qui a un passé, a eu des bonheurs, des malheurs, des amours et des défis professionnels, même si elle dépend maintenant de l’aide des autres. Être écouté aussi, et non vu comme un(e) éternel(le) radoteur(se). En fait, le mieux que l’on puisse souhaiter, c’est que les autres continuent à voir ce que nous sommes, plutôt que de s’arrêter aux apparences qui nous trahissent et se dégradent. En résumé, ce serait de continuer à faire partie, de plein droit, de la communauté.

Retrouver le sens de la communauté

Même si la décroissance signifiera la perte matérielle de nombreuses possibilités (comme les soins de haute technologie), elle pourrait aussi être l’occasion de revoir la place des personnes âgées dans nos sociétés industrielles, et ce pour le meilleur.

Face aux défis présents, de nombreux groupes essaient de favoriser une vie communautaire plus riche. Et si, plutôt que de cantonner nos aînés dans l’attente de la fin, ou bien leur rôle de consommateurs, les citoyens redonnaient aux aînés leur rôle de sages? Le mouvement des Villes en Transition par exemple, qui vise à améliorer la résilience d’une ville, d’un village ou d’un quartier, fait de « Honorer les aînés » l’une de ses douze étapes clés[2].

Comme on l’a vu, le fait que les plus vieux d’entre nous soient déjà passés par beaucoup d’épreuves peut être une source d’inspiration dans le futur. Il ne faut pas sous-estimer le profond impact qu’auront les bouleversements économiques et écologiques sur la psyché des individus : avant ils pensaient faire partie de sociétés fortes et riches – et en l’espace de quelques années des institutions clés se délitent, font faillite, et bien souvent les personnes se retrouvent livrées à elles-mêmes, car plus grand-chose ne fonctionne…

La communauté, et notamment l’apport des personnes âgées, seront déterminants pour traverser ces temps difficiles, même s’il faut se garder de donner au passé une image trop romantique et idéalisée. Les aînés ont beaucoup à nous apprendre sur des méthodes et des façons de voir qui aideront les jeunes générations et toute la collectivité à traverser les épreuves. Ainsi certains s’appliquent déjà à transmettre leur savoir faire à des artisan-e-s (tonnelier, souffleur de verre, dentellière)[3]. Beaucoup d’aînés peuvent aider d’autres personnes à apprendre des gestes simples, mais que nos sociétés ont en partie délaissés, les confiant à des professionnels : la cuisine, la couture, le bricolage, le jardinage. Mais essayer à tout prix de trouver une « utilité » aux plus vieux, n’est-ce pas retomber dans le piège actuel de la société consumériste et gestionnaire?

Face aux crises, la meilleure réponse est peut-être une inclusion totale des âges de la vie au sein de la communauté afin que personne n’ait à justifier de son existence. Cette inclusion peut se faire par le partage de l’expérience, des valeurs et des savoir-faire, l’échange de services… ou tout simplement par la présence de chacun, car une collectivité se bâtit grâce aux citoyens, quel que soit leur âge.

Accueil et soins aux personnes âgées

Plutôt que d’accueillir les aînés à contrecœur au sein des familles en dernier recours face aux difficultés financières ou de santé, pourquoi ne pas envisager des projets de vie intergénérationnels? De tels lieux permettraient aux générations de se côtoyer naturellement, alors qu’actuellement elles se retrouvent souvent séparées par leurs activités et par une conception des logements ne favorisant pas l’échange.

À l’échelle de la société, on pourrait imaginer une assurance-vieillesse garantissant, plutôt qu’un certain montant en argent, un toit et la nourriture, ainsi qu’un minimum de soins. Ce système pourrait s’appuyer sur les projets intergénérationnels pour prendre soin des aînés dans des structures à échelle humaine. Il serait possible de convertir des ensembles de maisons, ou des immeubles de condos, en habitats abritant plusieurs générations s’entraidant pour les activités de la vie quotidienne. Ce ne seraient pas forcément les personnes d’une même famille qui y vivraient : on pourrait concevoir ces habitats comme autant de mini communautés intentionnelles, des sortes de familles élargies choisies.

Alors qu’aujourd’hui on reconnaît que la médicalisation et la professionnalisation des soins aux personnes âgées induisent plusieurs travers, le retour de la communauté auprès de nos aînés pourrait ramener une humanité que les structures d’accueil institutionnelles peinent à créer. On pourrait ainsi imaginer que les équipes soignantes partagent leur savoir-faire, afin qu’une plus grande partie de la population soit mieux équipée pour faire face aux défis de la dernière partie de la vie.

L’auteur Jan Lundberg évoque d’ailleurs la possibilité de « tribus de soins »[4]. Cet Américain imagine des groupes de personnes qui se promettent de prendre soin les unes des autres lorsque viendra le temps de la dépendance. Ainsi ceux qui sont encore valides, voire travaillent encore, dédient une partie de leur temps libre à s’occuper du jardin de leur voisin, faire des courses pour lui, lui tenir compagnie… Avec l’attente que lorsque leur tour viendra, une nouvelle génération de « membres de la tribu » sera disponible pour prendre soin d’eux. Par ailleurs, une telle approche n’interdit pas d’avoir une couverture santé complémentaire pour les soins que ne peut assurer la tribu.

Dans une société en décroissance, on peut supposer que l’accès à l’hôpital deviendra plus limité. Ainsi, alors qu’aujourd’hui de nombreuses personnes y décèdent, peut-être que dans le futur on mourra davantage à la maison, entouré d’êtres et d’objets familiers. Jusqu’au 18e siècle environ, on mourait un peu à tous les âges. Aujourd’hui, les progrès de la médecine, de l’alimentation et de l’hygiène ont permis de réduire les décès prématurés et la vieillesse, assimilée à l’âge de la mort, a été reléguée en marge. Si les personnes âgées reviennent constituer une tranche à part entière de la société au sein de projets intergénérationnels ou de tribus de soins, on pourra se réhabituer à côtoyer l’ultime étape de la vie. Et ce pourrait être l’un des plus grands progrès amenés par un monde en décroissance.

Aller plus loin

Les initiatives citoyennes décrites plus haut visent à créer un monde meilleur dans les collectivités sans attendre que des lois soient votées dans ce sens. Toutefois, pour des sujets aussi fondamentaux qu’un vieillissement digne au sein de la société, il est nécessaire de soutenir les activités citoyennes par une réforme de notre projet de société appuyée par l’action politique. Pensons par exemple à l’instauration possible d’un revenu maximal – de quoi peut-on avoir besoin (vraiment besoin) au-delà d’un certain revenu, si la société assure la sécurité, les soins de santé et l’éducation de tous? Il est également indispensable de préserver, voire de bonifier, les programmes publics de revenu de la vieillesse. On mettra de cette façon moins d’emphase sur le placement individuel et davantage sur la répartition des richesses collectives.

De nombreuses autres mesures pourraient être mises de l’avant. Les citoyens-électeurs doivent se rendre compte des défis qui les attendent demain; ceci ira à l’encontre du discours rassurant prévoyant une croissance se poursuivant indéfiniment. Ils pourront ainsi exercer leur pouvoir démocratique pour exiger qu’une vision plus réaliste de l’avenir serve de base aux décisions importantes d’aujourd’hui.

 

Si tu ne sais plus où tu vas, regarde d’où tu viens.

Ce proverbe sénégalais est fort à propos: il appelle à recourir à la sagesse et l’expérience de ceux qui nous ont précédés dans une époque qui nous déconcerte. Même si les changements amenés par la fin du modèle économique et social que nous connaissons semblent intimidants et sombres, d’autres avant nous ont vécu des périodes de défis (guerres, crises économiques, grandes luttes sociales); ils y ont survécu et peuvent nous aider à replacer les événements dans leur perspective historique.

Cet article ne vise pas à couvrir l’intégralité d’un sujet si riche. Il se veut un point de départ, un ensemble de pistes qu’il nous faut, en tant que société, étoffer et explorer au plus vite. Sinon, l’enchaînement des événements se chargera de nous donner une réponse par défaut à la question du vieillissement – et nous risquons de ne pas l’aimer.

Remerciements : merci à Michel Durand, Diane Gariépy, Dominique Laroche, Pierre-Eric Leblanc, Pascal Lombart et Serge Mongeau pour leurs précieuses contributions à cet article.


[1] Le droit de vieillir –  Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz – 2000

[2] Manuel de Transition , De la dépendance au pétrole à la résilience locale – Rob Hopkins – 2010

[3] Métiers et Traditions – www.vieuxmetiers.ca

[4] Elder Care “insurance”, Health Care Tribe – Jan Lundberg, www.culturechange.org – 2002

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie I)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012.

Les pays industrialisés semblent arrivés à la croisée des chemins à bien des égards : fragilité économique persistante, poids écrasant des dettes, consommation de ressources insoutenable, globalisation faisant des difficultés de certains pays les problèmes de tous… Il semble inévitable que le monde entame une décroissance économique prochainement. Que réserve ce futur à certains des plus fragiles d’entre nous, à savoir les personnes âgées?

Que recèle le futur pour les personnes âgées ?

L’image des personnes âgées dans la société.

Beaucoup a été dit et écrit sur la « vague grise » qui commence à déferler sur les sociétés industrielles. Au Canada par exemple, les 65 ans et plus représentaient 13% de la population en 2005, et on estime que cette proportion passera à 25% ou plus en 2036[1]. Et pourtant…

Performance, vitesse, apparence représentent ce qui est important aujourd’hui dans nos sociétés de l’image. On a parlé de jeunisme, avec des produits, des messages marketing et un air du temps essentiellement dirigés vers les jeunes adultes, voire les adolescents – les autres générations étant invitées à vouloir les mêmes choses et à se rapprocher autant que possible d’une apparence jeune afin de rester « dans le coup ». Et comme les produits, les gens ont maintenant une date de péremption. En sont témoins les difficultés rencontrées par de nombreux travailleurs cherchant un emploi après 50 ans. Que dire alors de ceux, plus âgés, qui souhaitent ou doivent maintenir une activité professionnelle alors qu’ils sont censés se retirer du marché du travail! On les pense dépassés, on ne veut pas payer cher leurs compétences amassées au cours des années, ou on pense leur productivité insuffisante.

Si les aînés ont réussi à trouver grâce aux yeux du reste de la société, c’est bien souvent comme… consommateurs. Ainsi les Baby Boomers, qui seront peut être parmi les seuls ayant profité d’une retraite relativement dorée, sont vus comme une mine de revenus potentiels : loisirs, voyages, soins, cadeaux, nombreuses sont les façons de dépenser l’argent des plans publics ou privés de retraite. Bien entendu, ceci n’est pas à la portée de tous, et les seniors aux revenus les plus modestes ne peuvent se conformer à cette injonction qui leur redonnerait un peu de légitimité.

Beaucoup de sociétés non-occidentales font pourtant une meilleure place aux aînés, qui sont vus comme les dépositaires de la connaissance et de la sagesse. L’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ constatait : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Dans le monde industrialisé, nous semblons avoir perdu de vue cette précieuse ressource, occupés que nous sommes à s’adapter aux incessantes nouveautés. Dans un tel contexte, l’expérience de toute une vie, dont l’essentiel a été passé sans même connaître Internet, paraît peu pertinente. Ainsi, « lieu de toutes les ignorances, elle (la vieillesse) est le seul temps de la vie pour lequel les images négatives dominent. »[2]

Dans un monde en décroissance, il est probable que ce rythme insensé ralentisse. La plupart des citoyens se démèneront sans doute plus pour survivre que pour se payer le dernier gadget à la mode. Confrontés à des événements d’une ampleur sans précédent, les plus jeunes pourront demander à leurs grands-parents comment ils faisaient sans certains des conforts modernes – situations qui pourraient se produire à cause de la dislocation des réseaux d’échange et de financement habituels. Il faut espérer que l’on redécouvrira le respect à apporter à ceux qui ont été résilients par le passé, et ont survécu jusqu’à présent.

Il se pourrait donc que la décroissance imposée redore le blason des plus vieux, ceux que nous avons laissés sur le bord de la route car ils ne pouvaient plus suivre.

Le rôle des personnes âgées – repos ou travail?

Le 20ème siècle a vu la mise en place de systèmes publics de retraite dans de nombreux pays industrialisés, permettant aux retraités de vivre dignement leurs 5 ou 10 dernières années[3]. Aujourd’hui, avec le vieillissement d’une plus grande partie de la population, l’allongement de la durée de vie et la récente période d’instabilité financière, beaucoup de programmes de retraite se retrouvent dans une situation précaire. Ainsi, on peut se demander si le modèle actuel va perdurer longtemps : faut-il dire adieu à la retraite à 60 ou 65 ans.

Cette idée fait déjà son chemin: selon un sondage récent, seuls un tiers des Canadiens pensent ne plus travailler après 65 ans. S’agit-il d’un choix? En fait, 61% de ceux qui se voient continuer à travailler disent qu’ils le feraient par obligation, et cette proportion atteint 73% chez ceux qui gagnent moins de $50,000 par an[4]. La situation financière de bien des retraités n’est pas enviable. Alors qu’on pourrait penser que la vieillesse est un temps où l’on a fini de payer ses dettes, on constate que la proportion des aînés endettés a plus que doublé depuis 1993. Et malheureusement de plus en plus d’entre eux recourent à la faillite[5]. Dans ce contexte, la favorisation de l’épargne privée pour les vieux jours (tendance par exemple observée depuis les années 1980 au Canada) ne peut constituer une solution satisfaisante pour les nombreux citoyens ayant déjà à peine les moyens de vivre durant leurs années d’activité professionnelle.

Qu’en sera-t-il à la fin de l’ère de la croissance économique au long cours? Ce qui constitue la base des régimes de retraite privés (soit les placements en actions et obligations) sera gravement compromis par les difficultés économiques. Par ailleurs, les plans publics de retraite prélèvent des cotisations sur les actifs actuels pour les verser aux retraités actuels. Dans un contexte de crises et de hausse du chômage, cette source de financement sera elle aussi mise à mal. Par conséquent, il est probable qu’une partie des revenus sur lesquels comptent les travailleurs d’aujourd’hui ne se matérialise jamais.

Travailler dans ses dernières années d’accord, mais est-ce que ce sera faisable? La préservation de la santé physique et mentale sera, on le voit, plus importante que jamais. Par ailleurs, les aînés auront-ils des occasions d’emploi? Certes, on parle de pénurie possible de main-d’œuvre due au départ à la retraite des baby-boomers; mais c’est ignorer les effets de la décélération de l’activité économique. Dans les secteurs qui pourraient embaucher, comme l’agriculture par exemple à cause de la difficulté de maintenir le taux de mécanisation actuel (carburants bien plus chers), il sera plus difficile aux aînés de faire valoir leur apport car ils seront en concurrence avec des travailleurs plus vigoureux.

Il pourrait toutefois être trompeur d’analyser les perspectives économiques futures des plus âgés en utilisant la conception actuelle de ce qu’est le travail. Alors que la machine économique s’effritera ou s’effondrera, l’économie informelle devrait connaître un bel essor. Petits boulots, micro-entreprises, réseaux d’entraide et monnaies alternatives pourraient foisonner; l’économie domestique prendra une nouvelle importance. On essaiera de subvenir davantage à ses besoins par le jardinage, l’offre de petits services… et les aînés pourraient trouver là une foule de choses à faire pour se rendre « utiles ». Après tout, par le passé les personnes âgées résidaient avec les plus jeunes et rendaient de nombreux services qui aidaient à faire tourner la maisonnée.

On peut voir des prémisses de cette nouvelle cohabitation des générations depuis la crise de 2008. Aux États-Unis, les statistiques[6] suggèrent que les difficultés financières ont amené de plus en plus de familles à se « tasser » ensemble. Ainsi le foyer du futur pourrait être un composite intergénérationnel où chacun contribue à sa façon à la survie du groupe, malgré les défis.

Il ne faut pas avoir une vision idyllique d’une telle évolution. Veut-on devoir vivre avec ses parents ou beaux-parents, voire ses grands-parents? Au-delà des enjeux de la promiscuité, les plus jeunes pourraient reprocher aux aînés dans leur ensemble d’avoir perdu l’occasion de redresser la situation économique et environnementale à temps. Les générations X et suivantes, élevées dans une culture très individualiste, trouveront-elles même naturel de prendre soin de leurs parents? On estimait à la fin des années 1990 que 7% des personnes âgées vivant à domicile étaient victimes de maltraitance[7] – qu’en sera-t-il demain?

La question des soins dans une société vivant selon ses moyens

Dans une société en décroissance, les rentrées fiscales des gouvernements seront sans doute à la baisse, à la suite de la fermeture de nombreuses entreprises et de l’augmentation du chômage. Il faudra donc faire des choix déchirants, entre services gouvernementaux, infrastructures, éducation, … et aussi santé.

Les personnes âgées sont de grandes consommatrices de services de santé. Ainsi au Canada les dépenses totales de santé des personnes de 75 à 84 ans sont 6 fois plus élevées que celles des 45 ans et moins. On a par conséquent estimé que dans ce pays les dépenses de santé entre 2005 et 2026 augmenteront trois fois plus vite que la population totale, soit de 55%[8]. Une étude réalisée en France montre que si l’espérance de vie totale augmente, l’espérance de vie sans incapacité, elle, diminue, ce qui signifie que davantage d’années sont passées avec un handicap[9].

Ressources publiques en diminution, besoins en explosion: voilà un cocktail posant de très grands défis. Des questions fondamentales vont se poser – et se posent sans doute déjà parfois: à qui dédier les budgets de santé limités? Doit-on opérer une personne âgée, alors qu’avec le même équipement et personnel on peut soigner une plus jeune personne? Où tracer la limite entre ce que la société accepte de financer et ce qu’elle laisse à chacun le soin de payer? Pourra-t-on accepter qu’un patient refuse un traitement qui diminuera sa qualité de vie, mais lui permettra de ne plus recourir aux services hospitaliers?

Personne ne souhaite répondre à de telles questions. Selon les politiques futures des gouvernements, plusieurs scénarios sont possibles. Imaginons l’option « par défaut ». On accueillera les personnes âgées dans les hôpitaux, et le plus tôt possible on les dirigera vers leur domicile pour qu’elles terminent leur convalescence; plusieurs pourraient alors souffrir de complications qui ne seront pas correctement traitées. Les temps d’attente dans les urgences atteindront des proportions insupportables, et des patients pourraient mourir faute de soins rapides. Aura-t-on seulement les moyens de maintenir un service d’ambulances efficace? Peut-être que la privatisation des soins prendra une place très grande, face aux difficultés des autorités de financer des installations hospitalières modernes. Peut-être aura-t-on accès assez facilement à une première ligne de soins, mais pour avoir droit à certains examens et opérations plus coûteux, il faudra attendre fort longtemps, peut-être plusieurs années. On pourrait devoir prioriser les patients selon leur utilité perçue pour la société. Il est imaginable que plusieurs seniors préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de faire un parcours du combattant épuisant pour accéder aux soins.

Par petites touches, ce futur peu enviable existe déjà, au Canada par exemple. Ce qui vient d’être décrit ne fait qu’envisager la continuation des tendances actuelles. Il y a fort à parier, en tout cas, que les réseaux de soutien alternatifs seront mis à forte contribution. Ainsi, les aidants naturels prendront une place encore plus importante. Tel que mentionné plus haut, on réintégrera peut-être les personnes âgées dans la jeune famille parents-enfants pour des raisons de santé et / ou d’économies.

En tout cas, on peut faire l’hypothèse suivante : celle que la génération qui a actuellement 40-50 ans soit l’une des premières de l’époque moderne qui voit son espérance de vie diminuer plutôt qu’augmenter.

La semaine prochaine, nous envisagerons quelques pistes possibles pour permettre aux citoyens de vieillir dignement malgré les difficultés auxquelles notre société sera confrontée.


[1] Pour bien communiquer avec les aînés : Faits, conseils et idées – Agence de la Santé Publique du Canada – 2010
[2] Le droit de vieillir, Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz, 2000
[3] Doit-on réformer le régime de la Sécurité de la vieillesse? – Cyberpresse –01/02/2012
[4] Plus de cheveux blancs sur le marché du travail – Stéphanie Grammond, La Presse.ca – 22/02/2012
[5] La situation financière des aîné-e-s – IRIS –10/2011. 27% des aînés étaient endettés en 1993, contre 58% en 2010.
[6] More families, friends move in together –Lisa W. Buser, USA Today – 12/2010
[7] Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2010-2015 – Gouvernement du Québec
[8] The effects of the changing age structure on Households and Families to 2026 – Institut Vanier de la Famille – 2006
[9] Les Français vivent plus longtemps… mais en moins bonne santé – La Tribune – 19/04/2012

Comment faire face à l’austérité ambiante?

Les Éditions Écosociété, L’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) et la Coop UQAM vous invitent à la conférence de David McNally, auteur de Panne globale. Crise austérité et résistance 
 
Où : UQAM, Salle-Marie-Gérin-Lajoie, Pavillon Judith Jasmin, métro Bérri-UQAM
 
Quand : Vendredi 1er novembre à 19h. Événement facebook à faire circuler
 
Quoi : Malgré l’ampleur de la crise de 2008, la grande panique a cédé la place au grand déni. Après avoir furtivement interrogé l’avenir du capitalisme, l’élite économique et politique a préféré procéder au grand sauvetage et repartir la machine. Or, pour David McNally, la crise économique et financière de 2008 n’est pas le fruit d’une quelconque défaillance du système, mais trouve son origine dans la nature même du capitalisme. S’éloignant des discours opaques et mystificateurs des économistes orthodoxes, McNally met en lumière les dynamiques d’une crise sonnant le glas de la période d’expansion néolibérale, et nous invite à réfléchir aux moyens à mettre en œuvre pour affronter la nouvelle ère d’austérité dans laquelle celle-ci nous a plongés.
La présentation de David McNally sera suivie des interventions de Frédéric Guillaume Dufour, Xavier Lafrance et Julia Posca. Animation : Jonathan Martineau.
Qui :  David McNally est professeur de science politique à l’Université York de Toronto. Auteur de nombreux ouvrages portant sur l’économie politique, la théorie sociale et culturelle, le marxisme et l’anticapitalisme, il milite égalementau sein de divers mouvements pour la justice sociale.
Frédérick Guillaume Dufour est professeur au département de sociologie de l’UQAM. Il détient un doctorat en science politique de l’Université York (2005) et à été chercheur invité au département de relations internationales de l’Université Sussex et au Centre for Social Theory and Comparative History de UCLA. Ses recherches s’inscrivent dans le champ de la sociologie historique et politique.
Xavier Lafrance est docteur en science politique à l’Université York de Toronto et professeur d’économie politique à l’Université de Montréal. Il débutera un post-doctorat au History of Consciousness Department de l’université de la Californie, Santa Cruz, qui porte sur la précarité et les mouvements sociaux des jeunes à l’ère de l’austérité.
Jonathan Martineau  est docteur en science politique (Université York), ses travaux portent sur les différentes formes et régimes de temps social, l’histoire de la pensée politique et sociale, les relations internationales et l’économie politique. Il a dirigé l’ouvrage collectifMarxisme anglo-saxon : figures contemporaines. De Perry Anderson à David McNally (Lux éditeur).
Julia Posca est doctorante en sociologie à l’UQAM et chercheure à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). Elle s’intéresse à l’économie politique du capitalisme avancé et à la transformation de la classe moyenne nord-américaine. Elle a travaillé sur divers enjeux liés à la financiarisation de l’économie tels que l’endettement des ménages, le pouvoir des agences de notation et la croissance des inégalités.

Vite, on jette!

Bon pour la casse

Nous avons tou-te-s vécu ce genre de situation : le poste de radio tombe en panne à l’âge vénérable de… deux ans et trois mois, et le magasin propose de nous facturer 30$ pour un devis de réparation, ladite réparation coûtant sans doute plusieurs dizaines de dollars supplémentaires… s’il est seulement possible de réparer, car plusieurs types de pièces détachées ne sont tout simplement pas ou plus disponibles. Le tout suivi d’un conseil d’ami de la part du vendeur : « Vous savez, pour cette somme vous pouvez vous en acheter un neuf! » Heureusement pour le consommateur désemparé, un étalage bien garni d’appareils similaires et tout aussi peu fiables attendent de partir pour une nouvelle, et brève vie avant la casse.

Au rayon des vêtements, c’est une amie ou cousine bien intentionnée qui nous demande avec incompréhension et un brin d’amusement pourquoi on voudrait s’échiner à réparer le trou du pantalon, alors qu’il « suffit » d’aller en acheter un autre. En plus, il sera à la mode, celui-là!

 Vous en auriez sans doute bien d’autres à nous raconter dans cette veine.

L’ouvrage « Bon pour la casse – Les déraisons de l’obsolescence programmée » de Serge Latouche revient aux origines de ce qui est maintenant érigé en système, de cette pensée qui constitue notre paysage quotidien, une toile de fond à laquelle la plupart d’entre nous sommes tellement habitués que nous n’avons même plus l’idée de la remettre en cause.

Depuis la fin du 19ème siècle, produits jetables puis produits sciemment modifiés pour les rendre moins durables ont connu une incroyable montée en puissance. Le livre de Mr Latouche revient, entre autres, sur les cols de chemises jetables en papier, premiers d’une longue série d’idées similaires, et qui dans les années 1870 rendaient bien service aux nouveaux immigrants encore célibataires. Dans les années 1920, c’est plutôt l’existence de stocks de coton cellulosique hérités de la Première guerre mondiale qui motiva l’apparition des mouchoirs jetables. Vers la même époque, le cartel Phoebus prit soin d’enterrer les brevets d’ampoules durant « trop longtemps », les producteurs se mettant d’accord pour limiter la durée de vie des ampoules à 1000 heures. Et savez-vous, mesdames, qu’il fut une époque (les années 1940) où Dupont de Nemours commercialisa un bas en soie synthétique qui ne file pas? Heureusement, les gestionnaires firent entendre raison aux ingénieurs trop doués afin qu’ils fragilisent la fibre miracle. D’ailleurs l’ouvrage remarque bien, au fil des décennies, le pouvoir grandissant des designers au sein des entreprises : ils purent ainsi imaginer des produits changeant au gré de la mode et des envies, au détriment des ingénieurs, qui voulaient bêtement concevoir le meilleur produit possible.

Il est à noter que le terrain le plus fertile à la culture de l’éphémère et du jetable fut l’Amérique, où les ressources étaient tellement abondantes qu’elles en paraissaient illimitées. Si la morale puritaine permit un temps de faire valoir l’importance d’être économe et de faire des sacrifices pour l’avenir, l’avènement de la publicité permit la mise en place d’un système faisant circuler bien plus vite les marchandises à travers l’économie. Paradoxalement, c’est lors de la Grande Dépression des années 1930 que le problème se posa avec le plus d’acuité, les consommateurs désargentés retrouvant leurs réflexes de réparation des objets et d’économie des ressources. Comme le remarqua dans les années 1950 l’économiste Victor Lebow dans une phrase devenue emblématique de tout un système, «notre économie, immensément productive, exige que nous fassions de la consommation notre style de vie. »

Bon pour la casse a un double mérite. Tout d’abord, celui de nous présenter les mécanismes maintenant omniprésents dans notre société : publicité, date de péremption, obsolescence progressive (ou comment être toujours dans le coup grâce à ses achats), « demonstration effect » par lequel les personnes d’une classe sociale imitent les comportements de consommation des classes supérieures… Son autre apport est de revenir sur les réflexions des personnes qui ont vécu, et qui observent encore, le développement de la civilisation du jetable et de l’obsolète. On y trouve ainsi une analyse quasi-philosophique sur le sens et les conséquences de l’obsolescence pour notre société. Ainsi l’homme politique italien Paolo Cacciari constate que pour le travailleur, la vie « se réduit le plus souvent à celle d’un biodigesteur qui métabolise le salaire avec les marchandises et les marchandises avec le salaire, transitant de l’usine à l’hypermarché et de l’hypermarché à l’usine».

Mr Latouche, économiste travaillant sur le sujet de la décroissance, nous propose en conclusion des pistes pour s’opposer au mouvement qui semble inexorable, jusqu’à rendre l’homme lui-même obsolète et finalement jetable. «Une fausse abondance marchande a détruit en nous la capacité de s’émerveiller devant les dons merveilleux de la nature (ou de l‘ingéniosité humaine transformant ces dons). Retrouver cette faculté d’émerveillement, qui permet de développer une attitude de fidélité et de reconnaissance envers la Terre-mère, voire une certaine nostalgie, est la condition de réussite du projet de construction d’une société de décroissance sereine, pour échapper au destin funeste d’une obsolescence programmée de l’humanité.»

Bon, vous ne sauriez pas où j’ai mis mon aiguille et mon fil à repriser?