Les clowns au service de l’austérité

Qu’on se le dise, les prochaines années risquent de faire mal. Et il n’est même pas ici question des dernières mises en garde du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) qui, comme le rapportait Alexandre Shields dans Le Devoir, « nous prédit une catastrophe sans précédent dans l’histoire si l’inaction demeure la norme dans le dossier des changements climatiques ». Il est plutôt question du programme libéral qui devrait prendre l’affiche très prochainement.

Si les péquistes nous avaient offert le « changement dans la continuité », les cartes mises jusqu’ici sur la table par les libéraux démontrent qu’ils entendent bien reprendre là où l’équipe du capitaine Charest avait laissé. Et comme on le faisait si bien à l’époque, le parti n’est jamais à cours d’experts de service pour venir rappeler au bon peuple que l’heure est grave et qu’aux grands maux les grands remèdes. Et à ce jeu, certains ont au fil des ans pris un abonnement régulier aux opérations de marketing des remèdes de cheval.

Claude Montmarquette et Luc Godbout sont de ces grands sages qui savent. Et pour les auteurs du Rapport d’experts sur l’état des finances publiques du Québec, le « mur est là ». Comme l’ont fait en leur temps le Manifeste pour un Québec lucide ou les rapports du Comité consultatif sur l’économie et les finances publiques, Montmarquette nous met en garde : « [L’inaction] pourrait mettre en péril tous les programmes, le futur de tes enfants et de tes petits-enfants. » Rien de moins. Or, parle-t-on ici du fait de ne pas agir sur les changements climatiques, la pollution, la finance triomphante ? Bien sur que non. L’épée de Damoclès qui plane au-dessus de nos têtes, c’est celle de la décote de crédit du Québec et, par extension, de la dette qui plombe la sacro-sainte croissance. Mais à force de faire tourner le même disque de reprises de vieux « succès » de l’ère néolibérale, leurs refrains ne nous surprennent guère plus : gel du salaire des fonctionnaires, augmentation des tarifs, privatisation partielle de sociétés d’État, du réchauffé si vous voulez mon avis.

Malheureusement, les prophètes à la sauce lucide ne manquent pas de relais au parlement pour mousser leurs programmes d’austérité. La nouvelle équipe économique des Libéraux est composée de mercenaires de choix dans le bradage du bien commun. Avec un Carlos Leitao – qui nous brandit le spectre portugais – ou un Martin Coiteux – pour qui les libéraux sous Jean Charest ménageaient trop le « modèle québécois » en ne s’attaquant pas assez fermement à notre dépendance envers la « gratuité » des services publics, qui déplore la mainmise des poètes-révolutionnaires sur le débat public et qui juge la gouvernance péquiste comme étant « plus socialiste et écolo-radicale que ce à quoi le Québec est habitué » –, nous sommes servis. L’ancien directeur de la recherche à L’Idée fédérale s’est d’ailleurs adjoint les services d’une conseillère politique de choix en la personne d’Arielle Grenier. Attachez vos ceintures, ça va barder dans les ministères !

Surtout, ne songez pas à daigner vous opposer au traitement de choc appréhendé. Claude Montmarquette l’a d’ailleurs dit : « Tu ne vas pas dans la rue et tu acceptes simplement les modifications qui doivent être faites. » Est-ce clair ?! D’ailleurs, si vous ne l’aviez pas encore remarqué, il y a déjà quelque temps que les forces de l’ordre s’échauffent dans les rues de la métropole pour casser toute velléité de résistance. Et ça tombe bien puisque les entraves au droit de manifester ne suscitent plus la moindre indignation de la part des bienpensants. Comme l’a très bien résumé le journaliste indépendant Simon van Vliet : « C’est ainsi que fonctionne notre austère démocratie (néo)libérale : la légalité liberticide est avalisée par les trois pouvoirs et traitée comme un fait divers par le quatrième. Il ne nous reste donc que le cinquième pouvoir à prendre et à exercer ! »

***

En fait, c’est bien simple, pour nous sortir de l’austérité ces prophètes de malheur n’ont pour unique solution… plus d’austérité. De quoi faire écho aux édifiants propos de Michal Tanner de l’Institut Cato de Washington : « Plutôt que d’attaquer le capital et le capitalisme, pourquoi ne pas augmenter le nombre de personnes pouvant bénéficier de capital? En somme, pourquoi ne pas créer plus de capitalistes ? » On part de loin, comme on dit.

Pourtant, dans les officines du pouvoir certaines sorties publiques donnent à penser que l’on commence à prendre acte que ça ne tourne pas rond et que les politiques d’austérité ne font bel et bien qu’aggraver la situation. Ainsi en est-il par exemple du problème majeur que pose le creusement des inégalités sociales, le succès de la brique de Thomas Piketty en témoignant. Or, quand on gratte un peu sous le vernis de la repentance, on constate bien vite qu’on peine à sortir du cadre dominant lorsque vient le temps de proposer des solutions. Après la « croissance verte », voilà que les technocrates de l’OCDE nous parlent maintenant de « croissance inclusive »

Et c’est sans compter l’éternel spectre de la dette. Non pas la dette environnementale, mais bien monétaire, la seule qui compte aux yeux des idéologues lucides. Et si nous refusions tout simplement de la payer, comme le propose David Graeber, auteur d’une monumentale étude sur la question ? Or, les Montmarquette et Godbout de ce monde et leurs relais médiatiques ayant jusqu’ici réussi à paralyser toute pensée hors du cadre, la peur nous empêche d’envisager de telles idées saugrenues. Comme le souligne à juste titre Graeber, « face à la perspective d’une fin bien réelle du capitalisme, la réaction la plus courante – même de ceux qui se disent “progressistes” – est simplement la peur. Nous nous accrochons à ce qui existe parce que nous ne pouvons plus imaginer une alternative qui ne serait pas pire encore. »

C’est d’ailleurs cette peur qui risque encore une fois de voir les grandes centrales syndicales prendre leur trou dans leur bras de fer qui s’annonce avec le gouvernement Couillard. Le front commun syndical a fait savoir qu’il visait un rattrapage salarial. Voilà qui est très louable. Mais pourquoi ne pas élargir un tantinet les perspectives ?

En fait, parfois je me dis que si j’ai régulièrement l’impression de vivre dans une bulle, les grands argentiers de ce monde et ceux qui leur servent de faire-valoir n’en font pas moins. Pris dans une bulle de cristal à l’intérieur de laquelle pénètrent de façon déformée les réels problèmes du monde, je me prends à espérer qu’ils finiront bien par en sortir. Ou nous par la faire éclater. Mais d’ici là, il y a aura toujours de ces clowns milliardaires pour continuer leur cirque. À preuve, ce saltimbanque bien de chez nous qui s’est offert une île au cœur du Pacifique en souhaitant que l’endroit « totalement écologique » (sic) soit autosuffisant pour lui, sa famille et ses amis. « Ça pourrait peut-être aussi être la place pour que si jamais il y a une épidémie, une guerre globale, je puisse emmener ceux que j’aime, ma famille », affirme-t-il sans rire. Et bien, mon cher Guy, moi tes turpitudes me font bien rire. Et en ces temps moroses, c’est toujours ça de pris.

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Une réflexion au sujet de « Les clowns au service de l’austérité »

  1. Gérard-André

    Des clowns ? C’est trop gentil! Ce ne sont ni plus ni moins que des criminels de l’avis d’un commissaire de police et criminologue. « Face à la dimension criminelle de la crise, les élites sont aveugles, incompétentes ou complices »

    « Et si la crise financière était une vaste fraude ? Dérégulé à l’excès, le capitalisme comporte des incitations au crime et à la fraude absolument inédites, explique Jean-François Gayraud, commissaire de police et criminologue. Il pose dans son ouvrage Le nouveau capitalisme criminel un diagnostic décapant : les responsables politiques sont dans le déni ou l’aveuglement, les acteurs de la fraude de 2008 sont aujourd’hui revenus dans le jeu, les lois votées pour tenter de réguler le système financier n’ont rien changé, et des techniques comme le trading haute fréquence échappent à tout contrôle. Il y a urgence à reprendre en main un système économique devenu criminogène, avec ses dérives frauduleuses et prédatrices.

    Des criminels qui font copains-copains et qui sont tolérés par de hautes instances judiciaires. Dans son rapport de 2006, le juge Jean Moisan en était arrivé à la conclusion suivante : « Au plan d’un sain réalisme, il est préférable de permettre des souscriptions corporatives plutôt que de fermer pudiquement les yeux sur une réalité évidente et se complaire dans une fausse vertu. Il me paraît clair que des personnes morales trouveront des moyens détournés pour contribuer au financement des partis qui soutiennent leur cause ou dont elles peuvent profiter pour la promotion de leurs affaires. »

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