La simplicité volontaire : plus subversif qu’il n’y paraît?

Les désaccords ont souvent un énorme potentiel d’apprentissage.  Devoir expliquer à quelqu’un sa position et trouver les bons arguments pour y arriver nous oblige parfois à faire quelques recherches et à approfondir un sujet auquel nous n’avions pas beaucoup pensé ou que nous tenions pour évident. C’est ce qui m’est arrivé dernièrement avec la simplicité volontaire. Je n’aurais jamais cru que ce sujet puisse être si explosif.

C’est lors d’une remarque qui me semblait pourtant anodine lancée sur un fil de discussion FB que j’ai pris conscience que de revendiquer la simplicité volontaire comme solution à nos problèmes actuels pouvait soulever la colère et la polémique à un point que je n’aurais jamais envisagé. On m’a accusé de porter des lunettes roses et de collaborer au système en prônant une solution qualifiée d’individuelle et de moraliste alors que nous aurions besoin de rien de moins qu’une révolution ou une insurrection. Les petits gestes seraient inutiles et pourraient même être néfastes en dépolitisant les gens ou en leur donnant bonne conscience. (Je fais ici un amalgame, puisque certaines de ces critiques proviennent des commentaires faisant suite à une lettre sur la simplicité volontaire écrite par Pascal Grenier, parue dans Le Devoir dernièrement)[1]

Commençons par admettre que la simplicité volontaire n’est, effectivement, pas une solution très spectaculaire. Contrairement aux révolutions, celle-ci n’est pas très télégénique et ne fait pas non plus de bonnes photos dans les médias sociaux.  Mais affirmer que choisir sciemment de consommer moins dans un monde qui carbure au toujours plus serait dépolitisant me semble relever d’une vision étroite du politique. Si tous les gens qui ont fait le choix de circuler à vélo décidaient du jour au lendemain de s’acheter une voiture, je crois que nous aurions vite la preuve que l’addition de petits gestes peut faire une différence.

Ayant aussi évoqué le potentiel de violence que recèle l’insurrection ou la révolution comme moyen de sortir de notre marasme actuel, on m’a rétorqué que le pacifisme idéologique serait le fait d’une gauche rose bonbon et de privilégié-e-s votant QS qui se retirent dans la fausse paix capitaliste. Et que ce n’est pas en criant « simplicité volontaire » que nous arriverons à mettre le capitalisme hors de combat. Bref, hors de la révolution, point de salut.

Je veux bien concéder que la simplicité volontaire ne suffira pas à elle seule à nous sortir du capitalisme, mais je ne crois pas qu’une révolution de plus puisse faire mieux. Nous avons déjà eu droit à tellement de révolutions : française, copernicienne, sexuelle, scientifique, orange, tranquille, numérique, russe, culturelle, industrielle, énergétique, verte et j’en passe. Comme disait Brassens, dans sa chanson Mourir pour des idées : « Au paradis sur terre, on y serait déjà ».

 Chris Hedges nous rappelle que : « La violence est aussi une drogue.[…] La vision romantique de la guerre et de la violence à laquelle adhèrent certains gauchistes radicaux diffère peu de celle que propose la culture de masse. Jamais on ne renversera l’État-entreprise en lui résistant par la force.»[2] En effet, je ne vois pas en quoi la promotion d’un retour à un état de « nature » formée d’individus souverains se regroupant en clans affinitaires pouvant enfin se faire la guerre sans intervention de l’État (je fais référence à « L’insurrection qui vient » du Comité invisible) se distinguerait tellement de la société de concurrence généralisée qui nous oppose les uns aux autres dans un Marché dérégulé qui s’abreuve à l’injustice.  

Troquer la « guerre de tous contre tous » de Hobbes pour la guerre civile généralisée, c’est une vision bien virile du monde mais nous sommes nombreux et nombreuses à souhaiter que nos fils et nos filles nous tiennent la main sur notre lit de mort plutôt que de les voir périr dans des guerres ostentatoires menées pour la gloire. Les armées de philosophes et de penseurs qui ont laissé leur nom dans les dictionnaires ne semblent pas tellement avoir consulté l’autre moitié du ciel avant de décider qu’il était « naturel » de mettre des enfants au monde pour les envoyer s’entretuer avec ceux de la voisine! Les gens ont besoin d’espoir et de convivialité, pas d’un autre surplus de testostérone. La guerre comme remède à la récession ne saurait faire partie de nos options!

Les solutions proposées par la simplicité volontaire ou les Initiatives de Transition sont à la portée de tout le monde. Ils peuvent contribuer à créer « des dynamiques par lesquelles les gens peuvent à nouveau s’impliquer dans le politique. »[3] Il n’y a pas que le monstre capitaliste à affronter. Il nous faut aussi sortir du productivisme, du pétrole, de la croissance et de la démesure. La méthode indirecte de lutte, qui consiste à déserter les centres d’achats pour investir les jardins, les communautés ou  une monnaie fondante, ne doit pas être sous-estimée.

De toute manière, il me semble que Jacques Ellul a assez bien cerné et résumé la question : « Actuellement, toute révolution doit être immédiate, c’est-à-dire qu’elle doit commencer à l’intérieur de chaque individu par une transformation de la façon de juger (…) et d’agir. C’est pourquoi la révolution ne peut plus être un mouvement de masse et un grand remue-ménage (…). C’est pourquoi encore il est impossible actuellement de se dire révolutionnaire sans être révolutionnaire, c’est-à-dire sans changer de vie. (…) Nous verrons le véritable révolutionnaire non pas dans le fait qu’il prononce un discours (…) mais dans le fait qu’il cesse de percevoir les intérêts de son argent »[4]

Nous avons collectivement la gueule de bois suite à deux siècles d’abus de substances fossiles et de théories économiques nous indiquant que suivre la route de nos vices privés nous amènera à la prospérité collective.  Nous pouvons bien nous insurger contre la gueule de bois, mais ça ne la fera pas disparaître. La convoitise, l’avidité et la prodigalité que Bernard Mandeville voyait comme les fondements de la richesse de la ruche dans sa « Fable des abeilles » nous ont emprisonnés dans ce vaste marché planétaire dont nous ne trouvons plus la sortie. La prospérité promise s’avère factice, les effets pervers sont nombreux et la survie d’une multitude d’espèces, dont la nôtre, est menacée. Personne ne dit qu’il sera facile ou même possible de sortir du cercle vicieux de nos dépendances.  La sobriété n’est guère dans nos habitudes.

Nos objets nous possèdent autant que nous les possédons. Il serait ironique de se libérer de Dieu et des maîtres pour retomber illico sous le joug de l’objet, tout fabriqué qu’il soit dans des communes autogérées.  Nous continuerons de subir récession sur récession si nous continuons dans ce cycle de destruction prétendument créatrice. La décroissance nous propose « une sortie douce de ce modèle économique à travers une réappropriation politique et démocratique du système économique. »[5] Elle nous présente de nombreuses solutions concrètes pour nous aider à sortir du bourbier consumériste et guerrier où nous sommes enlisés. La simplicité volontaire et l’acceptation de nos limites en font partie.

« Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre »

Gandhi



[1] http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/406091/surmonter-les-sujets-environnementalistes-delicats
[2] Chris Hedges, La mort de l’élite progressiste, Lux Éditeur,  Montréal, 2012, p. 253
[3] Paul Chatterton et Alice Cutler, Un écologisme apolitique? Débat autour de la Transition, Éditions Écosociété, Montréal, 2013, p. 76
[4] Révolution (politique et sociale) — Wikipédia citation sous l’onglet Jacques Ellul
[5] Vincent Liegey et al, Un projet de décroissance, Manifeste pour une Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA), Éditions Écosociété, Montréal,  2014, p. 67

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Cette entrée a été publiée dans Actualités et opinions, Essais, Le carnet d'Anne Onim le par .

A propos Anne Onim

Anne Onim est une célèbre inconnue. Issue d’une famille très nombreuse, elle pratique la simplicité pas toujours volontaire, confond parfois décroissance et décadence et a une longue expérience des initiatives de transition entre emploi rémunéré et chômage pas toujours créateur. Virtuose de la descente de l’échelle hiérarchique, elle est bien préparée pour la décroissance choisie ou imposée et ne développe plus que ses aptitudes concrètes à la résilience. Elle est membre active de la section québécoise des pétro-dépendants anonymes.

3 réflexions au sujet de « La simplicité volontaire : plus subversif qu’il n’y paraît? »

  1. Serge Mongeau

    La révolution ne se fera pas par les armes, mais avec des outils, en reconstruisant nos communautés sur d’autres bases que celles de la croissance économique constante, de la compétition et de l’individualisme. La simplicité volontaire est le premier outil qu’il faut se procurer: en nous libérant du besoin de gagner un gros salaire, elle nous permet de moins travailler et d’avoir du temps pour regarder, réfléchir et agir.

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    1. Anne Onim Auteur de l’article

      Le politique passe aussi par les petits gestes et la révolution personnelle. Et la simplicité volontaire attaque directement le coeur et les valeurs du capitalisme.

      Merci Serge pour cet éclairage supplémentaire.

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  2. Gérard-André

    Ma sœur Anne, s’il fut un temps ou je m’inquiétais de savoir si tu ne voyais rien venir, aujourd’hui, à te lire, je me sens rassuré sur ta lucidité et la paix qui est tienne. Tes mots insufflent le courage et la force pour qui nous voulons être.

    Boule de gomme, boule de neige, le mystère d’être est une musique agréable qui nous colle à la peau pour notre mieux-être. Je comprends de ton enseignement que s’il est possible de se changer soi-même il y a de fortes chances que notre survie et celle de notre espèce soit assurée par une ouverture à des aptitudes permettant s’adapter à des conditions de mutations quel qu’elles soient.

    Merci à toi et à la simplicité volontaire.

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