Des gens raisonnables

C’était jour de budget hier à Québec. Ce moment où les gestionnaires du capital que sont nos politiciens nous font la démonstration de la grande imagination qui les anime quand vient le temps d’articuler les grandes lignes du vivre-ensemble. Les chiffres et les phrases creuses se succèdent alors pour nous donner l’illusion que bientôt  nous serons « maîtres et prospères chez nous », alors que nous savons bien que l’exercice vise principalement à faire les yeux doux aux agences de notation et autres « sages » de l’économie triomphante. Un triste spectacle s’il en est.

Bien entendu, tout cela est orchestré sous couvert de réalisme et, surtout, de « responsabilité ». C’est que la Dame de fer nous l’avait bien dit : « il n’y a pas d’alternative ». Et parler de décroissance, ce n’est tout simplement pas à propos. « Completely irrelevant », comme disent les Anglais. Utopique de penser qu’il soit possible de concevoir un monde libéré des dogmes du libre-marché et de la croissance infinie. Et ne parlons même pas ici de l’instauration d’une quelconque forme de revenu de citoyenneté ou de plafonnement de l’appétit boulimique de la ploutocratie dirigeante.

C’est ce qu’on pouvait d’ailleurs entendre sur les ondes de Radio-Canada lors d’une chronique du journaliste Jean-Philippe Cipriani portant sur la décroissance dans les livres, où il était entre autres question de l’ouvrage Un projet de décroissance, paru en début d’année aux Éditions Écosociété. Manifeste faisant la promotion de la mise en place d’une Dotation inconditionnelle d’autonomie (DIA) couplée à l’instauration d’un Revenu maximal autorisé (RMA), la proposition lui a valu d’être taxée d’utopique par le critique musical Claude Gingras – et sous un ton qui laissait bien comprendre tout le ridicule qu’il pensait de cette idée.

Or, au risque de se répéter jusqu’à s’en lasser, c’est bien davantage le fait de croire qu’une croissance infinie dans un monde fini soit possible qui relève de l’utopie. De même que de croire que l’on puisse poursuivre dans la voie qui est la nôtre depuis l’essor du capitalisme. Désolé de casser le party comme on dit, mais il nous faudra bien finir par admettre ce postulat, aussi inconfortable puisse celui-ci nous rendre. Un pas qu’il nous faudra franchir rapidement. Car, pour citer Mark Twain, « lorsque l’on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes sous forme de clous ». Et notre marteau, aujourd’hui, c’est l’économie.

La nécessité de changer de paradigme est donc impérative. D’autant plus que les fondations de l’économie dite libérale reposent sur des paramètres artificiels. Dans un échange très évocateur, l’économiste Herman Daly a d’ailleurs réussi à faire admettre à ses confrères Joseph Stiglitz et Robert Solow que leur modèle croissanciste était basé sur un horizon d’une cinquantaine d’années, tout au plus, et qu’il n’était ainsi aucunement généralisable sur le long terme. Et au diable, donc, pour ceux qui suivront…

Réaliser la supercherie de l’économie triomphante demeure donc un des impératifs de notre temps et en faire prendre conscience nos concitoyens l’une des tâches à laquelle les objecteurs et objectrices de croissance doivent s’atteler. Car qu’ils soient les théoriciens de la naturalisation de l’économie ou les simples courtiers du capital en leur qualité de politiciens, tous ont le même regard temporel sur notre monde que les actionnaires de la haute finance, soit le prochain trimestre.

C’est vision à courte vue qui nous permet de se faire accroire que l’on peut polluer et détruire tout en économisant et conservant la nature. C’est la fuite en avant par laquelle on se conforte que demain, on trouvera bien le moyen de fusionner le rêve et le réel. Les récentes annonces concernant l’exploration pétrolière sur l’île d’Anticosti illustre bien cette mentalité qui se drape de nos jours sous les oripeaux du capitalisme vert. Or, quiconque fait preuve du moindre sérieux sera à même de réaliser la supercherie de cette prétendue ruée vers l’or noir. À lire d’ailleurs à ce propos l’excellente analyse de Renaud Gignac de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

***

Mais bon, paraitrait que nous n’avons plus les moyens de nos ambitions. Lesquelles? On l’ignore, mais voilà, nous sommes dans le rouge, sous respirateur artificiel et au bord de l’abîme. Effectivement, je crains parfois la catastrophe, mais pas cependant pour les mêmes raisons que les représentants du patronat et les chercheurs « indépendants » qui font office de nouveaux conseilleurs du prince. Car ce n’est pas de la dette ou du vieillissement de la population que nous vient le danger qui nous guette, mais bien du saccage des conditions matérielles qui permettent la vie et du rouleau compresseur d’un modèle économique qui pense pouvoir se passer des limites physiques de notre monde.

Mais de cela, vous n’en entendrez point parler dans le cadre de la campagne électorale qui sera bientôt à l’affiche dans une province près de chez vous. Même que lorsque j’entends une minière venir nous dire que le « climat d’affaire est bon au Québec », que je vois le Comité de l’évaluation environnementale stratégique (ÉES) sur le gaz de schiste conclure que le développement de cette filière n’apparait pas intéressant actuellement pour cause de rendements économiques trop hypothétiques (et non par sur le plan d’un mauvais choix pour l’environnement) et que je vois la Pauline arborer son sourire espiègle en annonçant son soutien aux pétrolières, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces paroles de Louis-Jean Cormier en prévision du prochain spectacle électoral. Soyez prêts, comme disait l’autre !

Des phrases creuses à la pelle / À la une des nouvelles / Des messages à deux faces / Une pour le cash / L’autre pour les flashes / Toujours la même cassette / Toujours la même cassette

 

 

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