Notre essence quotidienne

Ce texte est d’abord paru dans L’Intérêt public, no 8, avril 2013.

Dans le règne animal, manger est toujours la préoccupation principale. Dans l’histoire humaine, ce fut longtemps aussi le cas et ce l’est encore pour une bonne partie des habitants de notre planète. À l’époque où nous étions des chasseurs-cueilleurs, toute la vie était orientée vers la quête de nourriture. S’il n’en avait pas été ainsi, la survie aurait été compromise. Avec la sédentarisation, les humains ont trouvé les moyens de contrôler la production de nourriture ; certains d’entre eux ont développé des techniques et des habiletés particulières pour le faire, si bien que progressivement, la majorité de la population est passée à d’autres activités. Surtout dans les pays occidentaux industrialisés, l’alimentation a suivi le modèle dominant et a été confiée à des entreprises de plus en plus gigantesques dans la production, la transformation et l’approvisionnement. Si bien que dans nos cités modernes, le lien est totalement brisé avec la nature, d’où proviennent nos aliments. Les gens ne savent plus comment est produit ce qu’ils mangent, par qui, dans quelles conditions ; de toute façon, ce qu’ils consomment s’éloigne de plus en plus de sa forme originelle, transformé par de multiples procédés physiques et chimiques.

Pour beaucoup de gens, l’alimentation est devenue une routine aussi nécessaire que le plein d’essence pour l’automobiliste. Manger est consommer des calories, du carburant qui nous permet de continuer à vivre et surtout à travailler. La médecine n’est pas étrangère à cette situation, elle qui décortique les aliments en divers nutriments qu’il faut consommer en doses bien mesurées.

Dans l’histoire humaine, manger a toujours été une fête, un moment de reconnaissance et de réjouissance, une occasion de partage et de rencontre. Aujourd’hui, ce n’est plus que dans de rares occasions qu’il en est encore ainsi. Nous vivons à l’ère des repas tout préparés en portions individuelles, avec les fours à micro-ondes qui permettent de les réchauffer à toute heure du jour. Finis les repas familiaux, les rencontres quotidiennes animées. On mange parce qu’il le faut, des aliments qui répondent plus aux impératifs de profit de ceux qui nous les vendent qu’à nos besoins nutritionnels, et qui en conséquence sont souvent loin de la diversité requise pour une saine alimentation, mais « enrichis » d’une foule de substances qui n’ont rien à voir avec nos besoins véritables.

Chez une marge croissante de la population, on sent un besoin de retrouver le vrai sens de l’alimentation. Établir un lien direct avec la nature en faisant pousser soi-même ses fruits et légumes, se rapprocher de celles et de ceux qui produisent nos aliments grâce aux marchés locaux ou à l’agriculture soutenue par la communauté (les paniers hebdomadaires), refuser les aliments dénaturés par les manipulations génétiques ou la chimie, s’inquiéter des conditions dans lesquelles travaillent celles et ceux qui produisent les aliments. Mais aussi retrouver la joie du partage, en multipliant les « pot lucks », les repas familiaux, les fêtes.

Il me semble que c’est là une façon de redonner un sens à nos communautés et de redécouvrir la vraie joie de vivre dont on s’est éloignés dans la frénésie de notre société de surconsommation.

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