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Retrouvons le sens des limites!

Nous sous-estimons grandement les difficultés qui nous attendent dans notre transition vers un mode de vie plus soutenable. Nous n’avons présentement aucun substitut potentiel qui pourrait remplacer la concentration énergétique et la facilité d’entreposage et de transport d’un produit comme le pétrole. Et il n’est pas vraiment souhaitable de continuer à chercher un tel substitut. L’effet multiplicateur des carburants fossiles sur notre force de travail et l’accroissement démesuré de  la productivité qui en a résulté est responsable de l’impasse où nous sommes englués.  Nous ne pouvons pas continuer nos extractions actuelles et le pelletage de  notre dette sur l’avenir de nos enfants.

Selon Chris Martenson, auteur du « Crash Course », nous « savons que l’énergie est à l’origine de toute croissance et de toute complexification. »[1] Dans les civilisations anciennes, c’étaient les esclaves qui fournissaient la force de travail. Dans le courant du XIXe siècle, nous avons remplacé l’énergie des esclaves humains par les esclaves énergétiques que sont nos machines alimentées au charbon, au gaz et au pétrole. Selon Jean-Marc Jancovici, ces énergies « ont permis aux hommes de multiplier par plusieurs centaines leur action sur l’environnement, en ordre de grandeur et en moyenne. »[2] Il estimait que cette multiplication était de l’ordre de 200 pour l’ensemble de la planète et de 500 pour la France. De quoi doper fortement les performances économiques et nous aveugler sur les « mérites » des interventions de nos gouvernements et de leurs experts économiques.

Toujours selon les définitions données par Chris Martenson, l’argent est une créance sur le travail humain et la dette est une consommation future réalisée aujourd’hui, donc une créance sur de l’argent futur ou du travail futur. S’endetter, c’est faire le pari que l’avenir sera plus grand que le présent, « que nous ferons de plus en plus d’argent, nous produirons et consommerons de plus en plus de choses et [que] le bassin de consommateurs augmentera sans arrêt. »[3] Cette gageure,  qui a semblé bien fonctionner  pendant l’époque des Trente Glorieuses, ne peut nous servir de modèle pour l’avenir. Fondée sur un pétrole abondant et bon marché, la croissance effrénée de cette période nous a laissé des montagnes de déchets à gérer,  des ressources renouvelables comme la morue en forte diminution,  des écosystèmes épuisés et un climat de plus en plus instable.

Cette période faste correspond aussi plus ou moins à la naissance de l’état-providence. En prenant en charge la satisfaction de certains besoins autrefois assumés tant bien que mal par la communauté, nos gouvernements nous ont libérés de certaines contraintes sociales lourdes pour mieux nous enchainer à des marchandises que nous sommes invités à considérer comme indispensables. En plus de nous inciter à nous penser en tant que consommateurs, on nous incite à nous penser en tant que prestataires de services tellement essentiels que nous sommes prêts à abdiquer toute autonomie pour en bénéficier. Nous avons maintenant besoin de l’aide de l’état pour nous soigner, nous éduquer, nous déplacer, nous nourrir, nous défendre, nous protéger, nous employer, nous divertir et plus encore. Et ce, à un moment de l’histoire où de nombreux facteurs jouent en notre défaveur.

Avec des énergies fossiles plus difficiles à aller extraire et ce à des prix fluctuants qui rendent les investissements risqués, les revenus de l’état deviendront de plus en plus aléatoires. La seule croissance qui risque d’être au rendez-vous est celle des inégalités de revenus. Et ce, non en raison de l’avidité de quelques-uns, mais par la magie d’une  croissance exponentielle qui fait que si le PIB augmente régulièrement de 3%9 à titre d’exemple),  les revenus doubleront en 23 ans, ainsi que l’écart qui les sépare. C’est ce que nous oublions souvent. L’écart aussi double. Et nous ne parlons que des revenus de travail. Comme Thomas Piketty l’a constaté dans son livre « Le capital au XXIe siècle », la rente a crût plus vite que les revenus de travail. La croissance, loin d’être une solution, fait partie du problème.

À court terme, nous avons encore quelques possibilités d’échapper à l’austérité. Nous pouvons exiger le démantèlement des paradis fiscaux, redonner à l’état le pouvoir de créer la monnaie et de se soustraire au paiement de l’intérêt, faire un audit sur la dette et en faire effacer la partie illégitime, imposer très fortement les hauts revenus ou instaurer un revenu maximum admissible et autres mesures qui pourraient nous aider pendant la phase d’installation d’une société plus soutenable. Nous devons aussi exiger des coupes drastiques dans les budgets destinés à l’armement et demander l’arrêt des subventions aux entreprises extractives. Mais si « la monnaie repose sur la croissance et la croissance sur l’énergie »[4] il reste qu’à long terme, nous devrons « faire petit »,[5] comme le propose Rob Hopkins.

En attendant de devenir plus sobre, il se peut que, à l’instar de Sao Paolo, nous n’échappions pas au rationnement[6]. La  grave sécheresse qui affecte le sud-est du Brésil  est peut-être représentative de l’avenir qui nous attend si nous ne retrouvons pas rapidement le sens des limites. Les vraies richesses sont inestimables.

Amitié, Entraide, Lucidité. C’est ce qu’il faut pour les temps agités qui s’annoncent. On ne laissera quand même pas le monopole d’un mot à quelqu’un qui s’en est servi en état d’ébriété pétrolière!



[1] Rob Hopkins, Manuel de transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Éd. Écosociété, Montréal, 2010, p. 45 (on peut visionner ou lire le « crash course en suivant ce lien :

[3] Rob Hopkins, déjà cité, p. 46

[4] ibid p. 45

[5] Ibid, p.73

Sur le chemin de la frugalité

Cet article concerne l’ouvrage en anglais « Muddling Toward Frugality. A New Social Logic for a Sustainable World », de Warren Johnson (Easton Studio Press réédition 2010 (1978))

La thèse principale de ce livre est que notre mode de consommation actuel est incompatible avec la survie de l’humanité à long terme. Ou nous opérons des changements majeurs dans nos façons de vivre, ou nous attendons les catastrophes qui nous y obligeront. L’auteur croit en la première alternative, en faisant l’hypothèse que nous y parviendrons petit à petit, en changeant lentement nos façons de faire, en rampant, « muddling ». Mais pour ce faire, nous avons besoin de temps. Et selon lui, c’est possible  ; son livre est donc fondamentalement optimiste, et irréaliste par moments  ; car depuis la première version du livre, nous voyons que le problème du réchauffement climatique est beaucoup mieux documenté et que ses effets négatifs s’accélèrent  ; or Johnson compte beaucoup sur le charbon pour faire la transition énergétique, et les technologies actuelles ne nous permettent pas encore d’utiliser cette énergie sans production importante de gaz à effet de serre.

Tout de même, le livre ne manque pas d’intérêt. La société vers laquelle il faudrait aller serait fort décentralisée et plus frugale. Selon l’auteur, les gens prudents devraient déjà faire des choix qui vont dans ce sens :

—   si possible, aller vers des emplois dans des entreprises qui ne sont pas dépendantes de beaucoup d’énergie et de matières premières  ;

—   apprendre à travailler de ses mains, à bricoler, à faire soi-même ses réparations  ;

—   prendre des mesures pour diminuer sa consommation et ses dépenses, comme mieux isoler sa maison, avoir une plus petite auto, demeurer proche de son emploi et des services… Donc, remettre en question la vie en banlieue.

Comme il prévoit la fermeture de nombreuses entreprises et donc la raréfaction des emplois, Johnson croit qu’«à partir de maintenant, toute personne qui laisse un emploi régulier pour un autre qui le retire du marché du travail fera un cadeau à la société ».

Ce livre est très américanocentriste  ; mais il reconnaît en même temps la responsabilité des Etats-Unis et des autres puissances occidentales dans la crise environnementale et dans les inégalités du monde actuel. En particulier, il s’interroge sur les effets qu’ont pu avoir la diffusion de nos systèmes d’éducation ainsi que la mondialisation du commerce. Sa vision de l’avenir du tiers monde est très pessimiste  ; il va même jusqu’à écrire que « aussi cruel cela puisse-t-il sembler, la chose la plus souhaitable (‘merciful’) qui puisse arriver pourrait être une quelconque catastrophe qui surgirait rapidement dans la demi-douzaine et quelque de pays qui sont désespérément surpeuplés, une catastrophe qui diminuerait leur population sous leur niveau actuel, rendrait plus facile les choses aux survivants et encouragerait les gens à changer d’attitude vis-à-vis des familles nombreuses. » Petite consolation, Johnson reconnaît que nous aurions beaucoup à apprendre des pays « sous-développés » :

—   Leur économie fonctionne à partir de ressources locales. Et ils ont beaucoup moins besoin d’énergies fossiles pour répondre à leurs besoins.

—   Ils sont bien adaptés à leur environnement. Par exemple, même après des siècles d’exploitation de leurs terres, celles-ci conservent le plus souvent leur fertilité.

—   Ils sont décentralisés et fonctionnent souvent à petite échelle. (Il faut ici noter que ce modèle est en train de changer rapidement, avec l’évolution vers l’agriculture d’exportation et la migration des paysans vers les grandes villes.)

Au total, l’auteur est optimiste. Nous pouvons, si nous le voulons vraiment, nous ménager un futur meilleur. « Par-dessus tout,  cela peut être une bonne vie. En effet, nous échangerons les grandes réalisations d’une société technologique à grande échelle pour des modes de fonctionnement à une échelle plus humaine. Une fois encore nous participerons à la grande aventure humaine, au lieu d’en être séparés et de chercher à la manipuler comme si nous étions des dieux de la technologie. Nous regagnerons un degré de stabilité qui permettra l’approfondissement de la culture et l’enrichissement de vies vécues simplement. Par-dessus tout, nous aurons l’assurance de savoir que notre relation avec l’environnement est soutenable, et que la Terre est une vraie demeure pour nous. »

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Le 11 avril, c’est non aux énergies du passé!

Le nouveau ministre des Ressources Naturelles du Canada, Greg Rickford, nous fera l’honneur de sa visite le 11 avril prochain, de 11h30 à 12h30 à Montréal, puisqu’il viendra faire la promotion des pipelines de sables bitumineux (Ligne 9B d’Enbridge et Énergie Est de TransCanada) auprès du Conseil des Relations Internationales de Montréal (CORIM).

Comme nous considérons important de souligner ce premier discours officiel du nouveau ministre, nous invitons chaque citoyen intéressé à se faire entendre au sujet de l’arrivée du pétrole des sables bitumineux dans l’Est à venir manifester devant le Marriott Château Champlain Montréal ce 11 avril entre 11h30 et 12h30.

Après l’autorisation donnée par l’Office National de l’Énergie pour le pipeline Ligne 9 d’Enbridge et l’annonce du projet de TransCanada qui ont eu lieu juste avant les élections, il est important de nous montrer mobilisés.

Le 11 avril prochain, une occasion à ne pas manquer pour dénoncer ces projets d’un autre âge et démontrer notre opposition face à l’industrie des sables bitumineux qui dicte présentement sa politique à Ottawa.

Les organisations suivantes appuient cette manifestation:

Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA)
Conseil des Canadiens
Eau Secours
Équiterre
Fondation David Suzuki
Fonds mondial pour la nature (WWF-Canada)
Greenpeace Québec
Regroupement Interrégional Gas de Schiste de la Vallée du St-Laurent (RIGSVSL)

Plus d’info sur le dîner-causerie de la CORIM :
http://www.corim.qc.ca/index.php?idsession=0&cate&recherche&idmodule=14&idmodule_temp&idprod=331&page_html&idstatic&idlang=1

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 2)

Cet article est la traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. Après une entrée en matière qui nous présentait les nombreux avantages de la nourriture locale, nous regardons à présent les aspects pratiques d’un changement de notre système alimentaire, pour le rendre plus local et juste.

Comment passer à une échelle locale?

Les systèmes alimentaires locaux ont d’énormes avantages, mais la plupart des décideurs, croyant que davantage de commerce est toujours meilleur, soutiennent systématiquement une mondialisation accrue de la nourriture. Par conséquent, des produits identiques parcourent le monde en tous sens, sans autre but que d’enrichir les intermédiaires corporatifs qui contrôlent l’approvisionnement mondial en nourriture.

Une première étape immédiate consisterait à faire pression pour que des changements de règles assurent que des produits identiques ne puissent à la fois être exportés et importés. Si nous éliminons les échanges commerciaux inutiles de toutes sortes de produits depuis le blé, le lait et les pommes de terre jusqu’au jus de pomme et au bétail vivant, la réduction des flux de transport amènerait à elle seule des bénéfices instantanés. De plus, si on permettait aux gens du monde entier de manger leur propre pain et de boire leur propre lait, les méga-entreprises ne feraient pas des profits à chaque fois que nous nous mettons à table.

Un tel changement exigerait de repenser le dogme du « libre échange ». Les traités commerciaux doivent être réécrits afin de rétablir les droits des citoyens à protéger leur économie et leurs ressources des prédateurs corporatifs.

Dans le même temps, les subventions qui soutiennent actuellement le système alimentaire mondialisé doivent être redirigées vers des systèmes plus locaux. Les gouvernements ont dépensé d’énormes sommes provenant des contribuables pour soutenir un système alimentaire coûteux qui prétend fournir de la nourriture ‘à bas coût’. Si même une partie de ces sommes était plutôt dédiée au soutien de systèmes alimentaires locaux, le coût de la nourriture local diminuerait de façon importante, et sa disponibilité augmenterait rapidement.

Des changements dans la politique énergétique sont extrêmement importants – celle-ci subventionne actuellement lourdement des systèmes énergétiques centralisés et à grande échelle nécessaires au commerce mondial et au « développement » industriel de tout poil. Dans le Sud, où l’infrastructure énergétique est encore en cours de construction, une réorientation vers une énergie renouvelable et décentralisée pourrait facilement être faite moyennant une petite partie du coût financier et des bouleversements humains entraînés par les énormes barrages, le nucléaire et les énergies fossiles.

Nous devons également reconnaître l’importance du savoir local dans la conservation des systèmes alimentaires locaux et récupérer les savoirs qui ont été en grande partie perdus. De nos jours, un modèle éducatif universel est imposé de par le monde, ce qui élimine beaucoup du savoir et des compétences dont les gens ont besoin pour subsister à partir de leurs ressources propres, là où ils habitent.

Des changements de législation fiscale aideraient également à soutenir la relocalisation alimentaire. Des crédits d’impôts pour les technologies gourmandes en capital et en énergie favorisent actuellement les producteurs les plus gros et les plus mondialisés. Dans le même temps les méthodes demandant beaucoup de main d’œuvre des producteurs diversifiés à petite échelle sont pénalisées par les impôts sur le revenu, les charges sociales et les autres taxes pesant sur le travail.

La re-réglementation du commerce mondial et la déréglementation du commerce local

Comme nous l’avons vu, la dérégulation continue du commerce et de la finance mondiaux a amené à l’émergence d’entreprises géantes dont les activités causent beaucoup de pollution et d’exploitation sociale. Ceci a amené un besoin grandissant de règlementations sociales et environnementales ainsi que d’une énorme bureaucratie pour gérer ces règlements. Cette bureaucratie étouffe les petites entreprises par la paperasse, les inspections, les amendes, et le coût des technologies obligatoires. Le fardeau réglementaire est trop lourd pour les petits, alors que les gros paient facilement et grossissent encore à mesure que leurs petits concurrents disparaissent. Combien de laiteries ont mis la clé sous la porte parce qu’elles se devaient d’avoir des éviers en acier inoxydable, alors que ceux en porcelaine les avaient bien servies pendant des générations?

Il y a actuellement un besoin urgent de re-réglementer le commerce mondial en permettant aux gouvernements nationaux et régionaux de contrôler les activités des compagnies transnationales. Il est tout aussi urgent de déréglementer le commerce local, qui de par sa nature est beaucoup moins susceptible de nuire à la santé humaine et à l’environnement.

Inverser la tendance

Ces changements de politique et de réglementation ouvriraient un espace pour que des milliers d’initiatives portées par les collectivités – dont beaucoup existent déjà – puissent s’épanouir. De l’agriculture soutenue par la communauté et des livraisons de paniers aux marchés fermiers, coops alimentaires et campagnes pour l’achat local, les gens ont déjà commencé le travail de terrain nécessaire à la reconstruction de leurs systèmes alimentaires locaux. Mais ces efforts ne suffiront pas si les politiques publiques continuent à favoriser les gros et ceux qui opèrent au niveau mondial.

Lorsque les ministres promeuvent aveuglément le commerce pour le commerce tout en discutant de réductions d’émissions de CO2, il peut sembler peu probable que des changements significatifs aient lieu. Et tel sera en effet le cas si les activistes et les citoyens ne s’unissent pas derrière des bannières anti-mondialisation et pro-locales, et s’ils n’exercent pas une forte pression de la base. Des alliances inusitées ont d’ores et déjà vu le jour. Des environnementalistes et des syndicalistes, des fermiers et des tenants de l’écologie profonde, des gens du Nord et du Sud – se donnant la main pour refuser le rouleau compresseur qui détruit les emplois aussi vite que les espèces, et menace le gagne-pain des fermiers tout en faisant monter le prix de la nourriture saine sur le marché.

Il faut toutefois faire encore davantage de travail, y compris par des campagnes d’éducation révélant les liens entre les nombreuses crises que nous vivons, pour dire haut et fort la vérité sur le commerce et la façon dont nous mesurons le progrès, et pour décrire de façon saisissante les bénéfices écologiques, sociaux, psychologiques et économiques de la relocalisation et de la décentralisation de nos économies.

Raccourcir les liens entre fermiers et consommateurs pourrait être l’une des façons les plus stratégiques et agréables d’amener des changements profonds qui vont dans le bon sens. Quelle satisfaction de savoir qu’en faisant quelque chose d’aussi positif pour nous-mêmes et nos familles, nous apportons également une contribution bien réelle à la préservation de la diversité, la protection des emplois, des moyens d’existence ruraux et de l’environnement, partout dans le monde

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Plaidoyer pour une nourriture locale (partie 1)

Cet article est une traduction d’un essai de Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick. La deuxième partie sera publiée dans quelques jours.

Les crises sociales et écologiques actuelles qui vont en s’accentuant exigent des réponses étendues, approfondies et stratégiques. Lorsque l’on prend en compte la destruction généralisée amenée par la globalisation, il apparaît évident que les solutions ayant le plus d’effets impliqueront un changement fondamental de direction – vers une localisation plutôt qu’une mondialisation de l’activité économique. D’ailleurs, agir au niveau local pourrait être ce que nous pouvons faire de plus efficace.

Beaucoup trouveront que cet argument est exagéré et manque de réalisme. Mais demandons-nous s’il est réaliste de continuer à tirer l’ensemble de la population mondiale vers une seule économie, une économie dans laquelle une petite portion de la population utilise déjà la majeure partie des ressources mondiales. De nos jours, environ la moitié de la population du globe, pour l’essentiel située au Sud, répond encore à ses besoins par le biais des économies locales. Croyons-nous réellement que la vie de ces gens sera améliorée si nous détruisons ces économies ? Qu’est-ce que la mondialisation peut offrir à la majorité des personnes, si ce n’est des promesses irréalistes ? Une vie à échelle locale entraînerait bien moins de perturbations sociales et environnementales, et en fait serait bien moins coûteuse à mettre en œuvre.

D’ailleurs, chaque pas vers un monde plus local, que ce soit dans les politiques publiques ou au sein de nos communautés, aurait de nombreux avantages.

La vie à échelle locale est avant tout un processus de décentralisation – plaçant l’activité économique dans les mains de millions de petites et moyennes entreprises, au lieu de la concentrer dans des méga-compagnies dont le nombre se réduit sans cesse. Vivre localement ne veut pas dire que chaque collectivité serait entièrement auto-suffisante ; cela signifie tout simplement de trouver un équilibre entre le commerce (avec d’autres régions) et la production locale en diversifiant l’activité économique et en réduisant la distance entre producteurs et consommateurs partout où cela est possible.

Dans quel domaine peut-on commencer à cheminer vers une vie plus locale? Étant donné que la nourriture est un besoin de tous, partout, tous les jours, passer d’un système alimentaire mondialisé à un système local aurait l’effet le plus important.

Qu’est-ce que la “nourriture mondialisée » ?

La nourriture mondialisée repose sur une théorie économique: plutôt que de produire des cultures vivrières variées, chaque pays et région devraient se spécialiser dans la production d’un ou deux produits de base commercialisés sur le marché mondial et qu’ils peuvent produire à un coût assez bas pour pouvoir rivaliser avec tout autre producteur. Les revenus de ces exportations sont ensuite utilisés pour acheter la nourriture dont la population locale a besoin. Selon cette théorie, tous bénéficient de ce système.

Il s’avère cependant que la théorie est fausse. Plutôt que d’amener des bénéfices pour tous, le système alimentaire mondialisé a été une cause importante de faim et de destruction environnementale de par le monde.

Les avantages du local

De plus en plus de gens prennent conscience du fait que la nourriture mondialisée est vraiment trop coûteuse – en termes sociaux, environnementaux, et même économiques. Ils commencent à rechercher de la nourriture locale, et tout un mouvement gagne du terrain.

Mais que sont exactement les « systèmes alimentaires locaux » ? Si l’expression la plus aboutie du système mondialisé est une grosse tranche de malbouffe hautement transformée et emballée dans du plastique, ayant été transportée sur des milliers de kilomètres, l’archétype d’un produit alimentaire local est de la nourriture fraîche provenant de fermes des environs et vendue sur des marchés fermiers et dans des magasins locaux indépendants.

La nourriture locale est tout simplement de la nourriture produite pour être consommée localement et régionalement. C’est pourquoi ses « kilomètres alimentaires » sont assez faibles, ce qui réduit de manière significative l’utilisation de carburants fossiles et la pollution. Il y a aussi d’autres avantages environnementaux. Alors que les marchés mondialisés exigent une production issue de monocultures – ce qui élimine de façon systématique tout ce qui n’est pas une culture de rapport – les marchés locaux incitent les producteurs à se diversifier, ce qui crée de nombreuses niches [écologiques] sur les fermes pour les plantes et animaux sauvages. De plus, les fermes à la production diversifiée ne peuvent s’adapter à l’équipement lourd utilisé dans les monocultures, ce qui élimine ainsi l’une des principales causes d’érosion du sol. La diversification se prête aussi aux méthodes de culture biologique, puisque les cultures sont bien moins vulnérables aux invasions d’insectes nuisibles.

Les systèmes alimentaires locaux ont également des avantages économiques, puisque la majeure partie de l’argent dépensé pour la nourriture retourne au producteur, et non à des entreprises intermédiaires. Juan Moreno, un fermier dans la région espagnole d’Andalousie, nous a dit, « Lorsque nous vendions nos légumes aux supermarchés on nous payait presque rien. À présent, par la coop locale, nous recevons beaucoup plus – jusqu’au triple pour certains légumes. »

Les petites fermes diversifiées peuvent aider à revitaliser des économies rurales entières, car elles emploient bien plus de personnes par acre que les grandes monocultures. Au Royaume-Uni, les fermes de moins de 100 acres fournissent cinq fois plus d’emplois par acre que celles de plus de 500 acres. En outre, les salaires payés aux employés profitent aux économies et collectivités locales bien plus que l’argent nécessaire à l’équipement lourd et au carburant qui le fait tourner : dans le deuxième cas, l’argent est englouti presque instantanément par les fabricants d’équipement et les compagnies pétrolières, alors que les salaires des employés sont dépensés localement.

La qualité de la nourriture

La nourriture locale est en général bien plus fraîche – et par conséquent plus nutritive – que la nourriture mondialisée. Elle demande aussi moins d’agents de conservation et d’autres additifs, et les méthodes biologiques peuvent éliminer les résidus de pesticides. Les fermiers peuvent faire pousser des variétés qui sont les mieux adaptées au climat et aux sols locaux, ce qui permet de faire passer le goût et le contenu nutritionnel avant la facilité de transport, la durée de vie sur les tablettes des magasins et les désidérata des marchés mondiaux. L’élevage peut être intégré à la production agricole, ce qui permet d’élever des animaux dans des conditions plus acceptables et saines, et fournit une source non chimique de fertilisants.

Même la sécurité alimentaire (c’est à dire l’accès de tous à une alimentation suffisante et de qualité, NdT) serait améliorée si les gens dépendaient davantage d’une nourriture locale. Au lieu d’être concentré dans les mains de quelques grandes entreprises, le contrôle de la nourriture serait dispersé et décentralisé. Et si les pays du Sud étaient incités à utiliser leur force de travail et leurs meilleures terres agricoles pour leurs besoins locaux plutôt que pour faire pousser des cultures de luxe pour les marchés du Nord, le taux de faim endémique diminuerait également.

Pourtant, même parmi ceux qui reconnaissent les effets négatifs du système alimentaire mondialisé, beaucoup ont été amenés à croire que ce système est nécessaire car il produit davantage de nourriture et ce, à un prix inférieur. Toutefois la réalité est qu’il n’est ni plus productif ni véritablement meilleur marché que les systèmes locaux. Des études menées dans le monde entier montrent que des fermes diversifiées de petite taille ont une production par unité de surface supérieure à celle des monocultures à grande échelle. D’ailleurs si la priorité est de nourrir ceux qui ont faim dans le monde, un passage à des systèmes alimentaires locaux devrait commencer tout de suite, puisqu’ils arrivent bien mieux à nourrir les gens.

La nourriture mondialisée est également très coûteuse, bien que la plupart des coûts en question ne se retrouvent pas dans le prix payé au supermarché. Au lieu de cela, une grande part de ce que nous payons pour la nourriture mondialisée provient de nos impôts – qui financent la recherche dans les domaines des pesticides et des biotechnologies, subventionnent les infrastructures de transport, d’énergie et de communications nécessaires au système, et paient l’aide internationale qui attire les économies du Tiers Monde dans le modèle mondialisé destructeur. Nous payons d’autres façons pour les coûts environnementaux de la nourriture mondialisée, qui endommagent la planète dont hériteront nos enfants.

Lorsque nous achetons de la nourriture locale, nous pouvons en fait payer moins car nous ne finançons pas un transport excessif, un emballage amenant au gâchis, la publicité et les additifs chimiques – nous payons seulement pour de la nourriture fraîche, saine et nutritive. L’essentiel de notre argent ne s’en va pas vers des entreprises agroalimentaires bouffies, mais vers des agriculteurs et de petits commerçants du coin, ce qui leur permet de faire payer un prix moindre tout en gagnant davantage que s’ils étaient liés au système mondialisé.

 

Helena Norberg-Hodge est une militante écologiste britannique, fondatrice de l’International Society for Ecology and Culture (ISEC), dont l’un des projets est le film Economics of Happiness (L’économie pour le bonheur). Steven Gorelick est directeur des programmes à l’ISEC et co-réalisateur de Economics of Happiness. Merci à tous deux de nous avoir permis d’utiliser cet essai!

Traduit de l’anglais par Sylvie Robert, membre du Réseau Transition Québec.

L’article original peut être trouvé sur le site l’International Society for Ecology and Culture.

Vacances 2014

Déjà le temps de penser aux vacances d’été? Eh oui, c’est avec la tuque sur les oreilles que nous commençons déjà à rêver d’un été ensoleillé. Ah, les vacances! Pouvoir s’évader de la prison du métro-boulot-dodo! Mais OÙ aller, cette fois-ci??

Peut-être en profiter pour relocaliser ce long congé? Il arrive que ce que nous appelons « Les vacances » consiste davantage à vouloir vivre sans sa montre pour réapprendre à voir et ressentir pleinement la poésie du moment présent qu’à ressentir le besoin de se déplacer « pour changer d’air ».

Aller moins loin, voire même s’organiser pour « voyager » en  revenant chaque soir dormir chez soi après de petites pérégrinations? À chaque jour des vacances, prendre le temps de goûter la poésie des petits riens, et redécouvrir ce qu’on ne voyait plus, à cause du stress ambiant?

Je connais un Montréalais qui a déjà passé son mois de juillet à « découvrir » sa ville, Montréal, ses différents quartiers, l’architecture de ses lieux, marchés publics, bibliothèques, jardins, Maisons de la culture, cinémas, etc. Il s’est même payé une visite guidée en compagnie de touristes américains et a trouvé l’expérience très enrichissante. 

On peut aussi sortir ses pinceaux et son aquarelle, son fusain et sa tablette, son crayon et son efface. Garanti qu’à chaque nouveau pas, la perspective sera différente et offrira un « dépaysement » certain. Même expérience à tenter avec son appareil-photos…

Promenades à vélo? Se lever tôt et partir avant que la ville s’éveille. Sentir l’aube et la rosée. Admirer les premières lueurs. Rouler ainsi pendant des heures. Dîner sur un promontoire et observer la ville qui grouille en bas. Revenir chez soi, une douche, un roman et une bière sur le balcon.

Promenades à pied? Expérience toute autre. On a alors le temps de voir les détails, de s’attarder pour parler aux passants, de prendre quelques notes dans un carnet. De fureter un peu partout : entrer dans une galerie d’arts, visiter un musée, flatter un chat, fredonner un air (et prendre la résolution d’en chercher les paroles exactes en revenant à la maison). Décider sur un coup de tête de changer de direction pour aller visiter une copine.

Organiser une chasse aux trésors avec des enfants. En ville, les initier au transport en commun. Étonner des ados par des circuits thématiques de son cru: Aller saluer les aînés de sa petite localité, trouver les noms des fleurs sauvages, visiter l’Hôtel de Ville, suivre le parcours journalier d’un jardinier-maraîcher. Partir en excursion familiale et dormir à la belle étoile. Monter sur le toit de la maison pour admirer « les Pleurs de Saint-Laurent » quand, au mois d’août, il y a affluence d’étoiles filantes.

S’offrir un point de vue panoramique avec des amis pour observer un coucher de soleil et y rester jusqu’à l’aube pour admirer le lever du soleil, puis aller déjeuner copieusement.

Passer son mois de juillet à prendre amoureusement soin d’un carré de jardin. Apprendre à cultiver la patience. Bénir le ciel quand le soleil brille et aussi quand il pleut. Comprendre la nécessité de retourner à la terre les pelures de patates, les herbes flétries, les feuilles mortes. Dire merci à la Terre si généreuse. Se concocter des salades de laitues croustillantes avec des fines herbes fraîchement coupées.

Pourquoi vous parler ainsi des vacances dans Wô les Moteurs? Eh bien, c’est parce que nous vivons à une époque de consommation effrénée qui nous mène tout droit vers des catastrophes horrifiantes : dérèglement climatique, fin du pétrole à bon marché (donc, augmentation du coût de l’essence, des médicaments, des aliments, etc.). Restreindre sa consommation de pétrole en réduisant les distances à parcourir pendant les vacances fait partie de ces milliers de petits gestes qui, lorsqu’ils sont multipliés par X milliers de personnes permettent de repousser l’arrivée des catastrophes et d’expérimenter des alternatives fort agréables.

Nous sommes des milliers et des milliers de personnes engagées dans une transition vers un monde moins dépendant des énergies fossiles. Nous cheminons vers une vie plus simple, plus dégagée du fla-fla inutile. Nous avons décidé d’accorder plus d’importance, au quotidien, à notre milieu de vie immédiat en encourageant les commerces de notre localité, en établissant des liens avec les fermiers des alentours et en prenant des vacances inoubliables… à proximité.

 

Sortir du pétrole ou sortir du nucléaire, quelle est la priorité?

 Le passage dévastateur du typhon Haiyan aux Philippines le 8 novembre dernier et le cortège de souffrances qu’il a entrainé nous rappelle l’urgence de faire les efforts nécessaires pour diminuer les émissions mondiales de CO2.  Les images des survivants désespérés errants dans les décombres de leurs villages rasés par le vent et les vagues brisent le cœur. On ne peut qu’imaginer l’effroi et la terreur qu’ils ont du ressentir devant cette nature déchainée. Même si de nombreux scientifiques nous mettent en garde contre la tentation d’imputer aux changements climatiques la rare violence de cette tempête, il semble que la multiplication des événements climatiques extrêmes depuis une vingtaine d’années commence à convaincre une partie de l’opinion mondiale de ne pas attendre des preuves hors de tout doute avant d’agir. Il serait sage d’accorder une plus large place au principe de précaution.  Il nous faut rapidement diminuer notre dépendance aux énergies fossiles si nous ne voulons pas voir s’accroître démesurément les victimes de ces événements dits « naturels ». Notre inaction tue!

Cette tempête nous aura fait oublier pendant un moment l’autre grand dossier catastrophique de l’heure, soit l’état précaire de la centrale nucléaire de Fukushima. Le retrait du combustible de la  piscine du réacteur no. 4 fait trembler bien du monde dans les chaumières. Cette opération est rendue délicate car « les ouvriers portent ici des combinaisons et masques intégraux en raison de la radioactivité ambiante » (1) La compagnie Tepco n’a pas droit à l’erreur. Chaque tempête et chaque tremblement de terre peut fragiliser la centrale  qui est déjà dans une situation précaire. De nombreuses fuites d’eau contaminées vers l’océan ont été rapportées avec les impacts dévastateurs associés à des niveaux de radiation élevés. Le démantèlement de Fukushima devrait durer de 30 à 40 ans.

J’ai l’impression que nous en sommes rendus à devoir choisir entre la peste et le choléra.

 Il faudrait donc prévoir démanteler les centrales existantes et mettre leurs montagnes de déchets hors de portée avant de sortir complètement du pétrole. « Au 1er avril 2012, 436 réacteurs de puissance fonctionnent dans vingt-huit pays différents dans le monde et 61 sont par ailleurs en construction. » (2)  Démonter une centrale nucléaire ne peut se faire au pic et à la pelle. « Pour la première fois [en 2012], l’AIE elle-même estime qu’on ne peut exploiter qu’un tiers de l’ensemble des ressources fossiles prouvées (les mieux estimées / probables ou possibles) d’ici à 2050. » (3) Et ce sous peine de voir le climat se dégrader au-delà de la zone de sécurité qui maintient la possibilité de vivre décemment sur cette planète.

 « L’AIE confirme la tendance au pic pétrolier à travers l’analyse de plus de 1.600 puits : une fois passé leur pic, ceux-ci s’illustrent par une décrue de 6% de leur production annuelle. « Même si ce chiffre varie selon les puits, la conséquence est que, d’ici à 2035, la production de pétrole brut des champs actuellement en production aura chuté de quelque 40 millions de barils par jour », résume le WEO. » (4) Je ne sais pas combien de pétrole il nous faudra pour se sortir du nucléaire, mais j’ai le pressentiment qu’il ne nous en restera plus beaucoup pour d’autres usages.  Je crois aussi qu’il ne sera pas facile de convaincre tout le monde d’adhérer à ce projet.

 Dans son billet du 25 septembre 2013, John Michael Greer nous donne des indications sur certaines des raisons qui rendront notre tâche difficile. Sur son blog « The archdruid report », il dresse un parallèle entre l’ascension du Christ dans l’iconographie Chrétienne et celle de l’homme dans l’espace dans notre religion civile actuelle. Ce billet, qui fait partie d’une série sur l’histoire de la religion du Progrès, offre des pistes intéressantes sur la manière dont nous sommes arrivés aux impasses actuelles. J’ai traduit quelques extraits, malgré ma connaissance approximative de l’anglais. « La religion civile tire son imagerie centrale et sa texture  émotive des religions théistes qu’elle a remplacé, et l’image du décollage de l’homme dans l’espace tient le même rôle dans la religion du progrès que l’ascension de Jésus dans le ciel avait dans la Chrétienté.»(5)

 Greer prétend que cette religion civile du progrès avait besoin d’un lieu mythique de salut avant de devenir la religion officielle de notre temps et que la science-fiction nous a fourni ce lieu.  Nous aurions déplacé le site officiel du paradis vers l’espace. Ceci expliquerait « l’insistance, assez commune ces temps-ci dans certains cercles, que notre espèce ne peut pas demeurer “ rester collée sur ce rocher”- le rocher en question étant la Terre vivante- et que nous ne pourrons prospérer qu’hors d’ici, dans l’espace noir et silencieux.» (6)

 Heureusement que nous sommes des êtres rationnels! Qu’est-ce que ce serait sinon? On pourrait croire que ces cercles de personnes qui ne veulent pas rester collés sur notre roche sont très restreints, mais j’ai eu à deux reprises récemment la preuve que l’analyse de Greer était tout à fait pertinente. Voilà quelques semaines, je me trouvais dans un café avec des connaissances et nous discutions des conséquences qu’aurait le pic pétrolier sur nos vies. Un des participants à ce débat comprenait très bien la nécessité de réduire notre consommation individuelle de pétrole, non pour éviter l’emballement du climat mais parce que nous devions en garder, vous le devinez,  pour pouvoir continuer l’exploration spatiale.

 La seconde preuve de l’emprise mystérieuse que certains éprouvent pour ces vastes espaces inhabités où tout reste à bâtir a été présentée à l’émission « Les années lumière »,  du 10 novembre 2013. Dans une entrevue sur La lune de JFK, Olivier de Goursac affirmait que « l’homme n’avait pas d’autres choix que d’aller coloniser les autres planètes.» (7) Cette injonction du « Il n’y a pas d’alternative » qu’on a entendu à maintes reprises dans la bouche de plusieurs chefs d’état et de nombreux économistes, pour justifier des mesures d’austérité, on nous l’assène maintenant pour nous convaincre que la conquête de l’espace est la seule finalité de l’histoire de l’humanité! Mais, contrairement au discours économique qui vise à nous faire accepter que les états et les corporations n’ont plus d’argent pour s’occuper des problèmes sociaux, M. de Goursac affirmait que trouver l’argent pour financer une installation sur Mars n’était pas un problème. Il semble que lorsqu’il s’agit de réaliser certains fantasmes de croissance illimitée l’argent ne manque plus.

 Il faudra donc disputer férocement les fonds nécessaires pour se sortir du bourbier nucléaire tout en continuant sans relâche de diminuer notre utilisation des réserves fossiles à des fins futiles. Nous sommes à la croisée de certains chemins. Nous devons faire notre deuil de certaines promesses paradisiaques apparues au siècle dernier. L’époque des grandes conquêtes extérieures est révolue. Il nous reste, par contre, à explorer de nombreuses facettes de notre continent intérieur. Nous aurons besoin de toutes nos capacités de coopération, d’entraide et d’empathie pour affronter les temps difficiles qui nous attendent. Nous sommes résilients. Nous y arriverons.

Nous devons être nombreux! Nous devons être convaincants!

1- Fukushima: la piscine 4 bientôt purgée, le démantèlement imminent
2- Liste des réacteurs nucléaires
3- L’Agence Internationale de l’énergie a publié son rapport 2012
4- L’Agence internationale de l’énergie annonce un monde à court de brut
5-6 Which Way To Heaven ?
7- http://www.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lumiere/2012-2013/

La véritable indépendance énergétique du Québec passe par la décroissance

Dans la foulée des audiences de la Commission sur l’avenir énergétique du Québec, je joins ma voix à celle des membres du Collectif de recherche interuniversitaire et transdisciplinaire sur les impasses de la croissance (CRITIC), qui résume de brillante façon les réels enjeux à l’œuvre derrière la notion d’indépendance énergétique.

Signataires : Yves-Marie Abraham (HEC Montréal), Philippe Blackburn (Université de Montréal), Claire-Hélène Benoît-Pernot (Université de Montréal), Jacqueline Bourdeau (TELUQ), Alain Deneault, Bruno Dubuc, Jonathan Durand-Folco (Université Laval), François Gauthier (Université de Fribourg), Ariane Gobeil (UQAM), Andrea Levy, Louis Marion, Éric Martin (Collège Édouard-Montpetit), Émilie Nollet (HEC Montréal), Maxime Ouellet (UQAM), Hervé Philippe (CNRS), Éric Pineault (UQAM), Béatrice Roure (CNRS), Margaux Ruellan (Université de Montréal), Paul Sabourin (Université de Montréal), Fanny Theurillat-Cloutier (Collège Marie-Victorin), Geneviève Tremblay-Racette (Université d’Ottawa).

Selon la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, dont les travaux sont en cours, la future politique énergétique du gouvernement québécois doit viser « une plus grande indépendance énergétique ». Parmi les solutions suggérées pour y parvenir, on ne trouve aucune mention d’une stratégie consistant à réduire la consommation globale d’énergie des habitants de notre province. C’est le point aveugle de la consultation lancée par la Ministre des Ressources Naturelles : le débat est circonscrit aux moyens de maintenir ou plutôt d’augmenter notre consommation d’énergie. Derrière cette manière de poser le problème, une évidence, jamais interrogée : il faut poursuivre la croissance économique de notre société, donc continuer à consommer toujours plus d’énergie. Nous pensons au contraire que la seule façon de garantir l’indépendance énergétique du Québec passe par une « décroissance soutenable » de notre économie.

La fin du pétrole implique la fin de la croissance

En premier lieu, il est urgent de réaliser que la croissance économique prodigieuse de ces deux derniers siècles a reposé pour l’essentiel sur l’énergie fossile qui, rappelons-le, satisfait encore près de 80% de nos besoins énergétiques à l’échelle planétaire (plus de 50% au Québec). Or cette forme d’énergie n’a pas de réel substitut. Elle est en effet bien plus concentrée que toutes celles que nous connaissons, ce qui signifie qu’il est beaucoup plus facile de lui faire produire du travail (au sens physique du terme) qu’aux autres sources d’énergie. Les rayons solaires qui frappent notre planète quotidiennement représentent certes une quantité d’énergie bien plus importante que celle que nous utilisons annuellement. Mais cette énergie est si diffuse qu’elle est pratiquement inutilisable pour quantité d’opérations devenues anodines dans nos sociétés, telles que faire voler un avion de ligne transportant plusieurs centaines de passagers sur des milliers de kilomètres. Cela ne signifie absolument pas que l’énergie solaire ou l’énergie éolienne sont inutiles. Seulement, elles sont inadéquates pour faire tourner les moteurs qui sont au fondement de la croissance économique exponentielle que nous connaissons depuis un peu plus de deux siècles maintenant.

Les limites de la dématérialisation de l’économie

Contre ceux qui font valoir que nos économies tendent à se dématérialiser, donc à réduire leur impact écologique et leurs besoins énergétiques, nous devons rappeler que les activités de service n’ont pas remplacé les activités industrielles. Elles s’y sont ajoutées, ces dernières ayant été en partie délocalisées dans des contrées lointaines. La pollution, atmosphérique en particulier, ne s’arrête pas aux frontières des pays qui la produisent. Ce problème est planétaire. En outre, « l’économie du savoir » fonctionne en réalité sur la base d’infrastructures matérielles souvent très lourdes, consommant beaucoup d’énergie. Plus fondamentalement encore, la notion de marchandise immatérielle est un non-sens. Au minimum, les services sont assurés par des humains qui doivent se nourrir, se vêtir, se loger, être éduqués, soignés, etc. Quant aux idées, elles ne peuvent devenir marchandises sans être matérialisées d’une façon ou d’une autre (livres, fichiers numériques…). La croissance économique suppose donc forcément la croissance de la consommation de ressources matérielles, donc l’augmentation de la consommation d’énergie.

Le problème des effets rebonds

Nous nous devons de contester également les espoirs qui sont placés dans le développement de technologies moins gourmandes en « ressources naturelles » et dans les efforts en matière d’ « éco-efficience », car ils ne tiennent pas compte de « l’effet rebond » théorisé par l’économiste Stanley Jevons dès la fin du XIXe siècle. Sous sa forme la plus simple, cet effet peut être défini ainsi : dans une société productiviste, tout nouveau moyen d’économiser une ressource risque en fait d’augmenter la consommation de cette ressource (rebond direct) ou d’autres ressources (rebond indirect) – un moteur de voiture qui consomme moins d’essence permet de faire plus de kilomètres ou de s’acheter un billet d’avion pour Cuba, grâce aux économies réalisées ! Dans son livre Vert Paradoxe paru récemment, David Owen montre que cet effet pervers s’observe dans tous les domaines, sous diverses formes et réduit pratiquement à néant, sur le plan écologique, la plupart de nos efforts en matière de solutions éco-énergétiques.

La fausse route des solutions techniques

Enfin, l’idée qu’il est possible de faire face à la raréfaction des combustibles fossiles par des solutions techniques pose au moins deux problèmes importants. D’une part, les techniques permettant de remplacer, avec la même efficacité, celles qui fonctionnent actuellement à base d’énergie fossile n’existent tout simplement pas. On ne peut exclure une invention majeure dans les années ou les décennies à venir, mais pour le moment les raisons objectives d’espérer un tel miracle sont plus que maigres. D’autre part, nous privilégions généralement des solutions qui reposent sur de vastes macro-systèmes techniques, ce qui nous fragilise gravement. Comment en effet prétendre jouir d’une quelconque « indépendance énergétique » quand nous acceptons que notre existence soit liée à des dispositifs bien trop gigantesques et compliqués pour en avoir le réel contrôle ? En particulier, creuser toujours plus loin et toujours plus vite, pour récupérer ce qu’il reste de combustibles fossiles (sables bitumineux, gaz de schiste,…), augmente inévitablement la probabilité que se produisent des catastrophes telles que l’explosion de la plate-forme « Deepwater Horizon » ou la tragédie de Lac-Mégantic.

Avant tout, se libérer du dogme de la croissance

Pour sortir de cette impasse et conquérir réellement notre indépendance énergétique, nous devons commencer par renoncer à la quête d’une croissance économique sans fin. Notre avenir passe nécessairement par l’utilisation de techniques fonctionnant à base d’énergies diffuses, produisant par conséquent moins de travail. Adaptées aux sources d’énergies disponibles sur place, répondant aux besoins d’utilisateurs locaux, contrôlables et réparables facilement, ces « technologies intermédiaires », comme les appelait l’économiste E. F. Schumacher, reposeront davantage aussi sur le travail humain (au contraire de nos techniques actuelles qui contribuent à produire toujours plus de chômeurs). Le tout est d’admettre qu’une vie plus sobre sur le plan matériel, non seulement ne serait pas un drame, mais devrait même nous permettre de vivre mieux, dans une société plus juste et moins dépendante de techniques et de ressources que nous ne contrôlons pas.