Archives pour la catégorie Crise économique

Sommes-nous sans valeur?

Sur la base de son expérience de jeune étudiante immigrée et sans emploi dans une Grande-Bretagne elle aussi soumise à l’austérité, la poétesse Agnes Török a récemment publié cette vidéo, maintenant sous-titrée en français, qui tente de tirer les conclusions des pratiques actuelles du marché du travail: au final, ce système économique ne dit-il pas qu’une grande partie des travailleurs n’ont aucune valeur?

Mark Boyle: L’homme sans argent

L'homme sans argentEn fouillant à la bibliothèque, ce titre m’a accroché. Et comme on indiquait « récit », j’ai pensé que j’aurais droit aux (més)aventures d’un autre simplicitaire expérimental : une année « débranché », une année avec le minimum d’impact écologique, une année sans achat de rien de neuf, une année avec le minimum de déchets, etc. Bref, une autre expérience plus ou moins radicale remplie d’anecdotes et qui débouche sur un livre…

Je m’étais trompé. J’y ai trouvé cela, mais tellement plus que cela : une véritable réflexion sur notre société et son fonctionnement monétaire, une philosophie de vie axée sur la conservation des ressources et une économie du don, des outils qui ont fait leur preuves quant à l’intérêt pour les échanges en tous genres (autant de biens matériels que de connaissances et de savoir faire), etc. Et oui, aussi, des exemples concrets qui ne peuvent manquer de nous questionner!

J’ai déjà parlé en bien du livre de Denis Blondin, La mort de l’argent. Cet essai d’anthropologie naïve, selon le mot de l’auteur québécois, montre bien, dans sa perspective propre, comment l’argent est une construction non nécessaire, utile mais aussi néfaste, et comment il a été possible par le passé (et il le serait encore maintenant) de vivre autrement que sous le règne de l’argent. Un livre de 2003 plus que jamais d’actualité en 2015.

Le livre de Mark Boyle, lui, nous permet de confronter les idées de Denis Blondin, inspirées de cultures et de peuples différents, avec la dure réalité de nos sociétés hyper capitalistes et matérialistes du troisième millénaire : la Grande Bretagne de 2008-2009. Est-il effectivement possible de vivre sans argent dans nos sociétés « avancées »?

Et s’il faut être prêt à en « payer le prix », en temps particulièrement, Boyle montre que c’est non seulement possible pour un individu, mais que c’est également possible collectivement. Et pour le démontrer de manière spectaculaire, il relève brillamment le défi (en apparence totalement délirant) d’inaugurer son année sans argent en organisant, toujours sans un seul penny rappelons-le, un grand banquet végétarien totalement gratuit pour 150 personnes; et il remet ça, de manière encore plus étonnante, en célébrant la fin de son année par un festival d’une journée complète, toujours gratuitement et sans argent, qui nourrira 1000 personnes et en rassemblera 3,500 autour du thème de la « freeconomy »!

C’est que Boyle n’est pas qu’un militant radical et utopiste (formé en économie, d’ailleurs). Il est surtout un visionnaire qui a su percevoir un besoin et des attentes partagés par de plus en plus de jeunes dans nos sociétés riches et gaspilleuses : le besoin de sortir des rapports marchands (où tout s’achète, même les sentiments comme la sécurité) pour retrouver la gratuité du partage et du don sans contrepartie.

Cette intuition de Boyle, qu’une société où tout se donne et se partage va nécessairement induire ses retombées positives (en particulier par l’idée popularisée par l’expression « donner au suivant » ou « pay it forward » en anglais), y compris pour l’initiateur de la chaîne de don, il lui a donné un nom (« freeconomy ») et une forme concrète (la plate-forme internet correspondante) qui se sont rapidement répandus en Angleterre sous divers noms et formes. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire à quelques reprises, on récolte toujours plus en semant généreusement qu’en engrangeant soigneusement. C’est la version laïque ou séculière du message de Jésus qui invite à donner pour recevoir au centuple.

La grande question qui se pose chaque fois que quelqu’un se lance dans une aventure semblable (« une année d’expérimentation de quelque chose »), c’est : est-ce que cette pratique peut être durable ou non? Que va faire la personne à la fin de son année? Retourner (enfin et avec soulagement!) à sa vie d’avant l’expérience? Ou celle-ci a-t-elle été suffisamment intéressante et concluante pour qu’il en reste des traces, plus ou moins importantes selon les cas, à long terme?

Déjà Colin Beavan, l’auteur américain de No Impact Man qui avait relevé le défi, avec sa femme journaliste dans une revue prestigieuse, sa petite fille et leur chien, de vivre une année complète à New York avec le strict minimum d’empreinte écologique au milieu des années 2000, en avait retiré un tel profit familial que cette expérience avait transformé durablement leur vie et marqué un tournant définitif dans sa carrière professionnelle.

Pour Mark Boyle, l’expérience encore beaucoup plus radicale (les « règles d’engagement » qu’il s’était imposées étaient, à mon avis, exceptionnellement sévères, de manière à tester son intuition de départ jusqu’au bout, sans facilité ni concession) laissait penser qu’une fois l’année terminée (et sa démonstration faite de manière concluante), il allait retourner à « la vie avec argent », même si c’était avec plus de modération que par le passé. Il s’est effectivement posé la question très sérieusement au cours des dernières semaines de son « année sans argent ». Et contre toute attente, il semble en avoir éprouvé de tels bienfaits qu’il a décidé de poursuivre cette vie sans argent à plus long terme (en fait pendant presque trois années).

Mais plus fondamentalement, Mark Boyle continue de se consacrer, avec le maximum de cohérence possible, à répandre l’idée et la pratique de la « freeconomy », donnant par exemple la totalité des droits d’auteurs de son premier livre (celui qui vient d’être traduit en français en 2014) à une Fondation consacrée au projet d’un lieu où une communauté entière pourrait vivre selon les principes de la « freeconomy ». En rendant son second livre (The Moneyless Manifesto » disponible gratuitement sur internet parallèlement à la version papier qu’on peut acheter en librairie. Ou en acceptant de fusionner son réseau de « freeconomy community », pourtant plus ancien et plus nombreux, avec celui de Streetbank afin de permettre une plus grande efficacité à l’économie de partage.

Bref, derrière ce récit d’une année sans argent, j’ai eu la chance de découvrir un courant social beaucoup plus important et novateur que je l’avais d’abord cru. C’est souvent le bonheur qu’on trouve à prendre des risques et à dépasser les apparences. Comme quand j’avais lu « Votre vie ou votre argent? » de Vicki Robin et Joe Dominguez, malgré la page couverture et l’approche américaine qui ne m’en donnaient aucunement le goût.

Allez lire ou écouter Mark Boyle : vous y trouverez de quoi brasser votre façon de voir l’économie et redonner espoir dans un monde différent!

Et il n’est pas le seul : pour avoir un aperçu de d’autres expériences actuelles de vie sans argent, consultez le blogue d’Anne-Sophie Novel sur le site du journal Le Monde.

Retrouvons le sens des limites!

Nous sous-estimons grandement les difficultés qui nous attendent dans notre transition vers un mode de vie plus soutenable. Nous n’avons présentement aucun substitut potentiel qui pourrait remplacer la concentration énergétique et la facilité d’entreposage et de transport d’un produit comme le pétrole. Et il n’est pas vraiment souhaitable de continuer à chercher un tel substitut. L’effet multiplicateur des carburants fossiles sur notre force de travail et l’accroissement démesuré de  la productivité qui en a résulté est responsable de l’impasse où nous sommes englués.  Nous ne pouvons pas continuer nos extractions actuelles et le pelletage de  notre dette sur l’avenir de nos enfants.

Selon Chris Martenson, auteur du « Crash Course », nous « savons que l’énergie est à l’origine de toute croissance et de toute complexification. »[1] Dans les civilisations anciennes, c’étaient les esclaves qui fournissaient la force de travail. Dans le courant du XIXe siècle, nous avons remplacé l’énergie des esclaves humains par les esclaves énergétiques que sont nos machines alimentées au charbon, au gaz et au pétrole. Selon Jean-Marc Jancovici, ces énergies « ont permis aux hommes de multiplier par plusieurs centaines leur action sur l’environnement, en ordre de grandeur et en moyenne. »[2] Il estimait que cette multiplication était de l’ordre de 200 pour l’ensemble de la planète et de 500 pour la France. De quoi doper fortement les performances économiques et nous aveugler sur les « mérites » des interventions de nos gouvernements et de leurs experts économiques.

Toujours selon les définitions données par Chris Martenson, l’argent est une créance sur le travail humain et la dette est une consommation future réalisée aujourd’hui, donc une créance sur de l’argent futur ou du travail futur. S’endetter, c’est faire le pari que l’avenir sera plus grand que le présent, « que nous ferons de plus en plus d’argent, nous produirons et consommerons de plus en plus de choses et [que] le bassin de consommateurs augmentera sans arrêt. »[3] Cette gageure,  qui a semblé bien fonctionner  pendant l’époque des Trente Glorieuses, ne peut nous servir de modèle pour l’avenir. Fondée sur un pétrole abondant et bon marché, la croissance effrénée de cette période nous a laissé des montagnes de déchets à gérer,  des ressources renouvelables comme la morue en forte diminution,  des écosystèmes épuisés et un climat de plus en plus instable.

Cette période faste correspond aussi plus ou moins à la naissance de l’état-providence. En prenant en charge la satisfaction de certains besoins autrefois assumés tant bien que mal par la communauté, nos gouvernements nous ont libérés de certaines contraintes sociales lourdes pour mieux nous enchainer à des marchandises que nous sommes invités à considérer comme indispensables. En plus de nous inciter à nous penser en tant que consommateurs, on nous incite à nous penser en tant que prestataires de services tellement essentiels que nous sommes prêts à abdiquer toute autonomie pour en bénéficier. Nous avons maintenant besoin de l’aide de l’état pour nous soigner, nous éduquer, nous déplacer, nous nourrir, nous défendre, nous protéger, nous employer, nous divertir et plus encore. Et ce, à un moment de l’histoire où de nombreux facteurs jouent en notre défaveur.

Avec des énergies fossiles plus difficiles à aller extraire et ce à des prix fluctuants qui rendent les investissements risqués, les revenus de l’état deviendront de plus en plus aléatoires. La seule croissance qui risque d’être au rendez-vous est celle des inégalités de revenus. Et ce, non en raison de l’avidité de quelques-uns, mais par la magie d’une  croissance exponentielle qui fait que si le PIB augmente régulièrement de 3%9 à titre d’exemple),  les revenus doubleront en 23 ans, ainsi que l’écart qui les sépare. C’est ce que nous oublions souvent. L’écart aussi double. Et nous ne parlons que des revenus de travail. Comme Thomas Piketty l’a constaté dans son livre « Le capital au XXIe siècle », la rente a crût plus vite que les revenus de travail. La croissance, loin d’être une solution, fait partie du problème.

À court terme, nous avons encore quelques possibilités d’échapper à l’austérité. Nous pouvons exiger le démantèlement des paradis fiscaux, redonner à l’état le pouvoir de créer la monnaie et de se soustraire au paiement de l’intérêt, faire un audit sur la dette et en faire effacer la partie illégitime, imposer très fortement les hauts revenus ou instaurer un revenu maximum admissible et autres mesures qui pourraient nous aider pendant la phase d’installation d’une société plus soutenable. Nous devons aussi exiger des coupes drastiques dans les budgets destinés à l’armement et demander l’arrêt des subventions aux entreprises extractives. Mais si « la monnaie repose sur la croissance et la croissance sur l’énergie »[4] il reste qu’à long terme, nous devrons « faire petit »,[5] comme le propose Rob Hopkins.

En attendant de devenir plus sobre, il se peut que, à l’instar de Sao Paolo, nous n’échappions pas au rationnement[6]. La  grave sécheresse qui affecte le sud-est du Brésil  est peut-être représentative de l’avenir qui nous attend si nous ne retrouvons pas rapidement le sens des limites. Les vraies richesses sont inestimables.

Amitié, Entraide, Lucidité. C’est ce qu’il faut pour les temps agités qui s’annoncent. On ne laissera quand même pas le monopole d’un mot à quelqu’un qui s’en est servi en état d’ébriété pétrolière!



[1] Rob Hopkins, Manuel de transition, de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Éd. Écosociété, Montréal, 2010, p. 45 (on peut visionner ou lire le « crash course en suivant ce lien :

[3] Rob Hopkins, déjà cité, p. 46

[4] ibid p. 45

[5] Ibid, p.73

Les fiducies foncières communautaires : parce que la terre n’est pas une marchandise!

La spéculation foncière a rendu l’accès à la propriété, au logement locatif et aux terres agricoles de plus en plus difficile ces dernières années. Certaines familles engloutissent plus de la moitié de leur revenus pour se loger pendant que  d’autres personnes qui  aimeraient pouvoir  se consacrer à l’agriculture biologique n’y parviennent pas en raison du coût excessif des fermes ou y arrivent au prix d’un endettement important. Pendant que certaines personnes collectionnent les maisons de ville, les maisons de campagne, les chalets ou les  propriétés à revenus,  d’autres n’ont nulle part où loger. Des quartiers entiers sont construits sur des terres agricoles parmi les plus fertiles du Québec parce qu’il est plus payant à court terme d’y construire des maisons que d’assurer notre sécurité alimentaire. Les petites fermes familiales sont rachetées par des grandes entreprises ou des institutions financières qui  accroissent la productivité et les rendements par l’utilisation massive d’engrais chimiques et de pesticides, et ce pour enrichir les actionnaires et les dirigeants au détriment de la biodiversité, de l’environnement et du climat.

À l’heure où nos gouvernements ne semblent plus avoir, comme projet de société, que l’austérité à nous proposer, il est difficile d’entrevoir comment ces tendances pourraient être inversées?  Un livre qui vient de paraître aux éditions Écosociété pourrait nous fournir un outil important pour nous aider à prendre la relève d’institutions depuis longtemps impuissantes à nous assurer un abri et de la nourriture saine. Ce modèle, la fiducie foncière communautaire (FFC), qui vise à soustraire le sol aux marchés et à la spéculation, nous vient des Etats-Unis et commence à gagner du terrain même en Europe. Le  « Manuel d’antispéculation immobilière », est constitué de textes de plusieurs auteurs tirés de la monumentale anthologie The Community Land Trust Reader, sous la direction de John Emmeus Davis. Quelques textes sur les expériences européennes et l’exemple de l’organisme Protec-Terre au Québec complètent ce guide pratique qui intéressera quiconque veut sortir des logiques destructrices actuelles.

Le livre commence par une présentation de la philosophie et des penseurs qui ont permis à ce modèle de s’enraciner chez nos voisins du sud. On y découvre une histoire riche et passionnante avec des précurseurs comme Henry Georges ou Ebenezer Howard qui comprennent, dès la fin du XIXe siècle, l’importance de la propriété foncière dans l’accumulation de la richesse. On y fait la rencontre de Ralph Borsodi qui fonda une communauté au nord de New York avec une trentaine de famille dès 1936. On y découvre aussi Bob Swann, un activiste pacifiste, qui s’allie à Slater King, très impliqué dans la lutte contre la ségrégation raciale, pour  trouver une solution au « vaste problème des noirs chassés de leurs terres »[1]. Ils fondèrent ensemble New Community Inc. « une organisation sans but lucratif qui détiendra des terres dans une fiducie à perpétuité pour l’usufruit permanent des communautés rurales ».[2]

C’est une histoire semée d’embûches que celle des fiducies foncières communautaires. Elles ont  fini par essaimer pendant les années 80, grâce aux efforts d’un grand nombre de personnes. Plusieurs organisations aidèrent à diffuser et promouvoir le modèle à l’aide de livres, films, trousses de formation et de documents-types. Ces organismes ont réussi à faire inclure dans une loi fédérale, en 1992, la définition d’une FFC, facilitant la dissémination du modèle et permettant l’utilisation de sommes versés par le gouvernement fédéral en soutien au logement abordable. On apprend, dans un chapitre ultérieur, que le modèle de FFC arrive à loger près de deux fois plus de gens que les subventions classiques d’aide à l’accession à la propriété.

Plusieurs pages sont consacrées à éclairer les différentes manières d’envisager l’intendance de la terre depuis l’émergence de l’agriculture. Une petite histoire de la propriété privée et publique, hier et aujourd’hui, rappelle que deux visions de la terre s’entrechoquent depuis les débuts de la civilisation. L’une de ces visions prédomine pour le moment. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, 75% des terres privées sont détenues par 5% de propriétaires fonciers. Cet accaparement est parfois le fait d’individus mais ce sont surtout des compagnies et des grandes entreprises qui achètent de larges portions du territoire.  Souvent éloignés ou absentes, ces entreprises privent les communautés du pouvoir de décision quant à l’usage qui est fait des territoires qu’elles habitent.

La FFC vise à résoudre ces problèmes en détenant « des terres et des terrains au bénéfice d’une communauté et des individus qui la composent. »[3] En plus de retirer les terres et les terrains du marché, la FFC  met l’accent sur l’autonomisation des communautés et  l’apprentissage d’un usage respectueux de la terre. La structure démocratique des FFC et la composition particulière du conseil des fiduciaires distingue celle-ci des autres types de fiducies. En assoyant ensemble « des personnes qui résident sur le terrain détenu par la FFC, de personnes qui résident à l’extérieur de la FFC, mais dans la communauté environnante, et de personnes représentant l’intérêt public », [4] la FFC n’est ni une commune, ni une enclave.

 

La partie suivante nous présente les principes tels que la redistribution de la plus-value et les différentes manières dont on peut les appliquer.  Le partage des responsabilités et des risques, la protection de la qualité des habitations ou des sols, l’importance d’éduquer les membres à la bonne intendance sont d’autres considérations détaillées dans ces chapitres. On nous y relate aussi le développement de deux fiducies agricoles, soit la ferme Caretaker au Massachusetts et la ferme Cadet-Roussel à Mont-Saint-Grégoire. On y comprend l’importance de préserver les fermes pour les fermiers plutôt que pour la construction de nouveaux quartiers ou pour les besoins des villégiateurs. Les difficultés et les défis de la perpétuité ainsi que les échecs, rare mais jamais impossible, évitent de donner l’illusion que la FFC est une solution magique et facile à implanter.  La dernière partie dresse une esquisse des Community Land Trust en Belgique et en France.

Le  « Manuel d’antispéculation immobilière » est un guide qui donne de l’espoir. Il nous démontre que la résistance aux sirènes de la marchandise peut porter fruit. En mettant un terme à la spéculation et en empêchant les sols d’être revendus, les FFC peuvent offrir une alternative à long terme au problème de l’accaparement des « Communs » par quelques-uns. Ce qui  nous a été enlevé, nous pouvons le reprendre. Que ce soit l’usage respectueux de la terre, la réappropriation de notre droit de parole ou celui d’être responsable envers les générations futures. Ce livre est décidément à lire.

 

P.S. : Le GRIP-UQAM et  Aliments d’ici, en collaboration avec Protec-Terre,  tiendra une journée d’information sur les fiducies foncières communautaires le 30 novembre 2014 à la salle de la Chaufferie de l’UQAM au 145 avenue du Président Kennedy à Montréal. L’événement débutera à 12h00 pour se terminer vers 17h00. Plus d’infos en suivant ce lien :

 

http://alimentsdici.info/fiducies30nov

 

 

 

 

 

 

 



[1] John Emmeus Davis et autres, Manueld’antispéculation immobilière, Une introduction aux fiducies foncières communautaires, Editions Écosociété, Montréal, 2014. P. 31

[2] P. 34

[3] P.77

[4] Idem p.77

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie II)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012. La première partie a été publiée la semaine dernière sur ce blogue.

Une alternative possible : les Villes en Transition et autres mouvements citoyens locaux

Qu’est-ce qu’une fin de vie digne?

Beaucoup de personnes âgées dans les pays industrialisés bénéficient de soins dernier cri qui leur permettent de prolonger leur existence de manière impressionnante, avec ou sans qualité de vie. Il existe maintenant des professionnels des soins au troisième âge et les maisons de retraite ont du personnel s’assurant de la santé et du bien-être des pensionnaires. Mais ce déploiement de moyens est-il pour autant ce que l’on peut faire de mieux pour nos aînés?

On peut en douter. En effet, si l’on prend l’exemple des maisons de retraite, c’est un défi que d’apporter un soutien personnalisé et respectueux de l’individu dans une institution. Le fait que beaucoup de personnes dépendantes soient concentrées dans le même endroit favorise le nivellement des approches : ainsi, on mettra parfois des protections à tous, même à ceux qui sont encore autonomes, par manque de temps pour emmener chacun aux toilettes. On observe souvent des soins impersonnels, voire des situations où le personnel discute devant les pensionnaires tout en les soignant, comme s’ils n’existaient pas. Il s’agit là non seulement d’un impératif de gestion, mais aussi d’une manière pour les employés de gérer la difficulté de côtoyer la mort tous les jours[1].

Que pourrait désirer chacun de nous, hormis la santé, pour ses vieux jours? Sans doute de ne pas être isolé de ceux qui sont « encore dans la vie »; se sentir utile également. Être considéré comme un individu à part entière, un citoyen, une personne qui a un passé, a eu des bonheurs, des malheurs, des amours et des défis professionnels, même si elle dépend maintenant de l’aide des autres. Être écouté aussi, et non vu comme un(e) éternel(le) radoteur(se). En fait, le mieux que l’on puisse souhaiter, c’est que les autres continuent à voir ce que nous sommes, plutôt que de s’arrêter aux apparences qui nous trahissent et se dégradent. En résumé, ce serait de continuer à faire partie, de plein droit, de la communauté.

Retrouver le sens de la communauté

Même si la décroissance signifiera la perte matérielle de nombreuses possibilités (comme les soins de haute technologie), elle pourrait aussi être l’occasion de revoir la place des personnes âgées dans nos sociétés industrielles, et ce pour le meilleur.

Face aux défis présents, de nombreux groupes essaient de favoriser une vie communautaire plus riche. Et si, plutôt que de cantonner nos aînés dans l’attente de la fin, ou bien leur rôle de consommateurs, les citoyens redonnaient aux aînés leur rôle de sages? Le mouvement des Villes en Transition par exemple, qui vise à améliorer la résilience d’une ville, d’un village ou d’un quartier, fait de « Honorer les aînés » l’une de ses douze étapes clés[2].

Comme on l’a vu, le fait que les plus vieux d’entre nous soient déjà passés par beaucoup d’épreuves peut être une source d’inspiration dans le futur. Il ne faut pas sous-estimer le profond impact qu’auront les bouleversements économiques et écologiques sur la psyché des individus : avant ils pensaient faire partie de sociétés fortes et riches – et en l’espace de quelques années des institutions clés se délitent, font faillite, et bien souvent les personnes se retrouvent livrées à elles-mêmes, car plus grand-chose ne fonctionne…

La communauté, et notamment l’apport des personnes âgées, seront déterminants pour traverser ces temps difficiles, même s’il faut se garder de donner au passé une image trop romantique et idéalisée. Les aînés ont beaucoup à nous apprendre sur des méthodes et des façons de voir qui aideront les jeunes générations et toute la collectivité à traverser les épreuves. Ainsi certains s’appliquent déjà à transmettre leur savoir faire à des artisan-e-s (tonnelier, souffleur de verre, dentellière)[3]. Beaucoup d’aînés peuvent aider d’autres personnes à apprendre des gestes simples, mais que nos sociétés ont en partie délaissés, les confiant à des professionnels : la cuisine, la couture, le bricolage, le jardinage. Mais essayer à tout prix de trouver une « utilité » aux plus vieux, n’est-ce pas retomber dans le piège actuel de la société consumériste et gestionnaire?

Face aux crises, la meilleure réponse est peut-être une inclusion totale des âges de la vie au sein de la communauté afin que personne n’ait à justifier de son existence. Cette inclusion peut se faire par le partage de l’expérience, des valeurs et des savoir-faire, l’échange de services… ou tout simplement par la présence de chacun, car une collectivité se bâtit grâce aux citoyens, quel que soit leur âge.

Accueil et soins aux personnes âgées

Plutôt que d’accueillir les aînés à contrecœur au sein des familles en dernier recours face aux difficultés financières ou de santé, pourquoi ne pas envisager des projets de vie intergénérationnels? De tels lieux permettraient aux générations de se côtoyer naturellement, alors qu’actuellement elles se retrouvent souvent séparées par leurs activités et par une conception des logements ne favorisant pas l’échange.

À l’échelle de la société, on pourrait imaginer une assurance-vieillesse garantissant, plutôt qu’un certain montant en argent, un toit et la nourriture, ainsi qu’un minimum de soins. Ce système pourrait s’appuyer sur les projets intergénérationnels pour prendre soin des aînés dans des structures à échelle humaine. Il serait possible de convertir des ensembles de maisons, ou des immeubles de condos, en habitats abritant plusieurs générations s’entraidant pour les activités de la vie quotidienne. Ce ne seraient pas forcément les personnes d’une même famille qui y vivraient : on pourrait concevoir ces habitats comme autant de mini communautés intentionnelles, des sortes de familles élargies choisies.

Alors qu’aujourd’hui on reconnaît que la médicalisation et la professionnalisation des soins aux personnes âgées induisent plusieurs travers, le retour de la communauté auprès de nos aînés pourrait ramener une humanité que les structures d’accueil institutionnelles peinent à créer. On pourrait ainsi imaginer que les équipes soignantes partagent leur savoir-faire, afin qu’une plus grande partie de la population soit mieux équipée pour faire face aux défis de la dernière partie de la vie.

L’auteur Jan Lundberg évoque d’ailleurs la possibilité de « tribus de soins »[4]. Cet Américain imagine des groupes de personnes qui se promettent de prendre soin les unes des autres lorsque viendra le temps de la dépendance. Ainsi ceux qui sont encore valides, voire travaillent encore, dédient une partie de leur temps libre à s’occuper du jardin de leur voisin, faire des courses pour lui, lui tenir compagnie… Avec l’attente que lorsque leur tour viendra, une nouvelle génération de « membres de la tribu » sera disponible pour prendre soin d’eux. Par ailleurs, une telle approche n’interdit pas d’avoir une couverture santé complémentaire pour les soins que ne peut assurer la tribu.

Dans une société en décroissance, on peut supposer que l’accès à l’hôpital deviendra plus limité. Ainsi, alors qu’aujourd’hui de nombreuses personnes y décèdent, peut-être que dans le futur on mourra davantage à la maison, entouré d’êtres et d’objets familiers. Jusqu’au 18e siècle environ, on mourait un peu à tous les âges. Aujourd’hui, les progrès de la médecine, de l’alimentation et de l’hygiène ont permis de réduire les décès prématurés et la vieillesse, assimilée à l’âge de la mort, a été reléguée en marge. Si les personnes âgées reviennent constituer une tranche à part entière de la société au sein de projets intergénérationnels ou de tribus de soins, on pourra se réhabituer à côtoyer l’ultime étape de la vie. Et ce pourrait être l’un des plus grands progrès amenés par un monde en décroissance.

Aller plus loin

Les initiatives citoyennes décrites plus haut visent à créer un monde meilleur dans les collectivités sans attendre que des lois soient votées dans ce sens. Toutefois, pour des sujets aussi fondamentaux qu’un vieillissement digne au sein de la société, il est nécessaire de soutenir les activités citoyennes par une réforme de notre projet de société appuyée par l’action politique. Pensons par exemple à l’instauration possible d’un revenu maximal – de quoi peut-on avoir besoin (vraiment besoin) au-delà d’un certain revenu, si la société assure la sécurité, les soins de santé et l’éducation de tous? Il est également indispensable de préserver, voire de bonifier, les programmes publics de revenu de la vieillesse. On mettra de cette façon moins d’emphase sur le placement individuel et davantage sur la répartition des richesses collectives.

De nombreuses autres mesures pourraient être mises de l’avant. Les citoyens-électeurs doivent se rendre compte des défis qui les attendent demain; ceci ira à l’encontre du discours rassurant prévoyant une croissance se poursuivant indéfiniment. Ils pourront ainsi exercer leur pouvoir démocratique pour exiger qu’une vision plus réaliste de l’avenir serve de base aux décisions importantes d’aujourd’hui.

 

Si tu ne sais plus où tu vas, regarde d’où tu viens.

Ce proverbe sénégalais est fort à propos: il appelle à recourir à la sagesse et l’expérience de ceux qui nous ont précédés dans une époque qui nous déconcerte. Même si les changements amenés par la fin du modèle économique et social que nous connaissons semblent intimidants et sombres, d’autres avant nous ont vécu des périodes de défis (guerres, crises économiques, grandes luttes sociales); ils y ont survécu et peuvent nous aider à replacer les événements dans leur perspective historique.

Cet article ne vise pas à couvrir l’intégralité d’un sujet si riche. Il se veut un point de départ, un ensemble de pistes qu’il nous faut, en tant que société, étoffer et explorer au plus vite. Sinon, l’enchaînement des événements se chargera de nous donner une réponse par défaut à la question du vieillissement – et nous risquons de ne pas l’aimer.

Remerciements : merci à Michel Durand, Diane Gariépy, Dominique Laroche, Pierre-Eric Leblanc, Pascal Lombart et Serge Mongeau pour leurs précieuses contributions à cet article.


[1] Le droit de vieillir –  Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz – 2000

[2] Manuel de Transition , De la dépendance au pétrole à la résilience locale – Rob Hopkins – 2010

[3] Métiers et Traditions – www.vieuxmetiers.ca

[4] Elder Care “insurance”, Health Care Tribe – Jan Lundberg, www.culturechange.org – 2002

Comment offrir une vie digne à nos aînés, dans un monde en bouleversement? (partie I)

Ce texte est une version courte d’une conférence donnée à Montréal lors du colloque sur la Décroissance dans les Amériques en mai 2012.

Les pays industrialisés semblent arrivés à la croisée des chemins à bien des égards : fragilité économique persistante, poids écrasant des dettes, consommation de ressources insoutenable, globalisation faisant des difficultés de certains pays les problèmes de tous… Il semble inévitable que le monde entame une décroissance économique prochainement. Que réserve ce futur à certains des plus fragiles d’entre nous, à savoir les personnes âgées?

Que recèle le futur pour les personnes âgées ?

L’image des personnes âgées dans la société.

Beaucoup a été dit et écrit sur la « vague grise » qui commence à déferler sur les sociétés industrielles. Au Canada par exemple, les 65 ans et plus représentaient 13% de la population en 2005, et on estime que cette proportion passera à 25% ou plus en 2036[1]. Et pourtant…

Performance, vitesse, apparence représentent ce qui est important aujourd’hui dans nos sociétés de l’image. On a parlé de jeunisme, avec des produits, des messages marketing et un air du temps essentiellement dirigés vers les jeunes adultes, voire les adolescents – les autres générations étant invitées à vouloir les mêmes choses et à se rapprocher autant que possible d’une apparence jeune afin de rester « dans le coup ». Et comme les produits, les gens ont maintenant une date de péremption. En sont témoins les difficultés rencontrées par de nombreux travailleurs cherchant un emploi après 50 ans. Que dire alors de ceux, plus âgés, qui souhaitent ou doivent maintenir une activité professionnelle alors qu’ils sont censés se retirer du marché du travail! On les pense dépassés, on ne veut pas payer cher leurs compétences amassées au cours des années, ou on pense leur productivité insuffisante.

Si les aînés ont réussi à trouver grâce aux yeux du reste de la société, c’est bien souvent comme… consommateurs. Ainsi les Baby Boomers, qui seront peut être parmi les seuls ayant profité d’une retraite relativement dorée, sont vus comme une mine de revenus potentiels : loisirs, voyages, soins, cadeaux, nombreuses sont les façons de dépenser l’argent des plans publics ou privés de retraite. Bien entendu, ceci n’est pas à la portée de tous, et les seniors aux revenus les plus modestes ne peuvent se conformer à cette injonction qui leur redonnerait un peu de légitimité.

Beaucoup de sociétés non-occidentales font pourtant une meilleure place aux aînés, qui sont vus comme les dépositaires de la connaissance et de la sagesse. L’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ constatait : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Dans le monde industrialisé, nous semblons avoir perdu de vue cette précieuse ressource, occupés que nous sommes à s’adapter aux incessantes nouveautés. Dans un tel contexte, l’expérience de toute une vie, dont l’essentiel a été passé sans même connaître Internet, paraît peu pertinente. Ainsi, « lieu de toutes les ignorances, elle (la vieillesse) est le seul temps de la vie pour lequel les images négatives dominent. »[2]

Dans un monde en décroissance, il est probable que ce rythme insensé ralentisse. La plupart des citoyens se démèneront sans doute plus pour survivre que pour se payer le dernier gadget à la mode. Confrontés à des événements d’une ampleur sans précédent, les plus jeunes pourront demander à leurs grands-parents comment ils faisaient sans certains des conforts modernes – situations qui pourraient se produire à cause de la dislocation des réseaux d’échange et de financement habituels. Il faut espérer que l’on redécouvrira le respect à apporter à ceux qui ont été résilients par le passé, et ont survécu jusqu’à présent.

Il se pourrait donc que la décroissance imposée redore le blason des plus vieux, ceux que nous avons laissés sur le bord de la route car ils ne pouvaient plus suivre.

Le rôle des personnes âgées – repos ou travail?

Le 20ème siècle a vu la mise en place de systèmes publics de retraite dans de nombreux pays industrialisés, permettant aux retraités de vivre dignement leurs 5 ou 10 dernières années[3]. Aujourd’hui, avec le vieillissement d’une plus grande partie de la population, l’allongement de la durée de vie et la récente période d’instabilité financière, beaucoup de programmes de retraite se retrouvent dans une situation précaire. Ainsi, on peut se demander si le modèle actuel va perdurer longtemps : faut-il dire adieu à la retraite à 60 ou 65 ans.

Cette idée fait déjà son chemin: selon un sondage récent, seuls un tiers des Canadiens pensent ne plus travailler après 65 ans. S’agit-il d’un choix? En fait, 61% de ceux qui se voient continuer à travailler disent qu’ils le feraient par obligation, et cette proportion atteint 73% chez ceux qui gagnent moins de $50,000 par an[4]. La situation financière de bien des retraités n’est pas enviable. Alors qu’on pourrait penser que la vieillesse est un temps où l’on a fini de payer ses dettes, on constate que la proportion des aînés endettés a plus que doublé depuis 1993. Et malheureusement de plus en plus d’entre eux recourent à la faillite[5]. Dans ce contexte, la favorisation de l’épargne privée pour les vieux jours (tendance par exemple observée depuis les années 1980 au Canada) ne peut constituer une solution satisfaisante pour les nombreux citoyens ayant déjà à peine les moyens de vivre durant leurs années d’activité professionnelle.

Qu’en sera-t-il à la fin de l’ère de la croissance économique au long cours? Ce qui constitue la base des régimes de retraite privés (soit les placements en actions et obligations) sera gravement compromis par les difficultés économiques. Par ailleurs, les plans publics de retraite prélèvent des cotisations sur les actifs actuels pour les verser aux retraités actuels. Dans un contexte de crises et de hausse du chômage, cette source de financement sera elle aussi mise à mal. Par conséquent, il est probable qu’une partie des revenus sur lesquels comptent les travailleurs d’aujourd’hui ne se matérialise jamais.

Travailler dans ses dernières années d’accord, mais est-ce que ce sera faisable? La préservation de la santé physique et mentale sera, on le voit, plus importante que jamais. Par ailleurs, les aînés auront-ils des occasions d’emploi? Certes, on parle de pénurie possible de main-d’œuvre due au départ à la retraite des baby-boomers; mais c’est ignorer les effets de la décélération de l’activité économique. Dans les secteurs qui pourraient embaucher, comme l’agriculture par exemple à cause de la difficulté de maintenir le taux de mécanisation actuel (carburants bien plus chers), il sera plus difficile aux aînés de faire valoir leur apport car ils seront en concurrence avec des travailleurs plus vigoureux.

Il pourrait toutefois être trompeur d’analyser les perspectives économiques futures des plus âgés en utilisant la conception actuelle de ce qu’est le travail. Alors que la machine économique s’effritera ou s’effondrera, l’économie informelle devrait connaître un bel essor. Petits boulots, micro-entreprises, réseaux d’entraide et monnaies alternatives pourraient foisonner; l’économie domestique prendra une nouvelle importance. On essaiera de subvenir davantage à ses besoins par le jardinage, l’offre de petits services… et les aînés pourraient trouver là une foule de choses à faire pour se rendre « utiles ». Après tout, par le passé les personnes âgées résidaient avec les plus jeunes et rendaient de nombreux services qui aidaient à faire tourner la maisonnée.

On peut voir des prémisses de cette nouvelle cohabitation des générations depuis la crise de 2008. Aux États-Unis, les statistiques[6] suggèrent que les difficultés financières ont amené de plus en plus de familles à se « tasser » ensemble. Ainsi le foyer du futur pourrait être un composite intergénérationnel où chacun contribue à sa façon à la survie du groupe, malgré les défis.

Il ne faut pas avoir une vision idyllique d’une telle évolution. Veut-on devoir vivre avec ses parents ou beaux-parents, voire ses grands-parents? Au-delà des enjeux de la promiscuité, les plus jeunes pourraient reprocher aux aînés dans leur ensemble d’avoir perdu l’occasion de redresser la situation économique et environnementale à temps. Les générations X et suivantes, élevées dans une culture très individualiste, trouveront-elles même naturel de prendre soin de leurs parents? On estimait à la fin des années 1990 que 7% des personnes âgées vivant à domicile étaient victimes de maltraitance[7] – qu’en sera-t-il demain?

La question des soins dans une société vivant selon ses moyens

Dans une société en décroissance, les rentrées fiscales des gouvernements seront sans doute à la baisse, à la suite de la fermeture de nombreuses entreprises et de l’augmentation du chômage. Il faudra donc faire des choix déchirants, entre services gouvernementaux, infrastructures, éducation, … et aussi santé.

Les personnes âgées sont de grandes consommatrices de services de santé. Ainsi au Canada les dépenses totales de santé des personnes de 75 à 84 ans sont 6 fois plus élevées que celles des 45 ans et moins. On a par conséquent estimé que dans ce pays les dépenses de santé entre 2005 et 2026 augmenteront trois fois plus vite que la population totale, soit de 55%[8]. Une étude réalisée en France montre que si l’espérance de vie totale augmente, l’espérance de vie sans incapacité, elle, diminue, ce qui signifie que davantage d’années sont passées avec un handicap[9].

Ressources publiques en diminution, besoins en explosion: voilà un cocktail posant de très grands défis. Des questions fondamentales vont se poser – et se posent sans doute déjà parfois: à qui dédier les budgets de santé limités? Doit-on opérer une personne âgée, alors qu’avec le même équipement et personnel on peut soigner une plus jeune personne? Où tracer la limite entre ce que la société accepte de financer et ce qu’elle laisse à chacun le soin de payer? Pourra-t-on accepter qu’un patient refuse un traitement qui diminuera sa qualité de vie, mais lui permettra de ne plus recourir aux services hospitaliers?

Personne ne souhaite répondre à de telles questions. Selon les politiques futures des gouvernements, plusieurs scénarios sont possibles. Imaginons l’option « par défaut ». On accueillera les personnes âgées dans les hôpitaux, et le plus tôt possible on les dirigera vers leur domicile pour qu’elles terminent leur convalescence; plusieurs pourraient alors souffrir de complications qui ne seront pas correctement traitées. Les temps d’attente dans les urgences atteindront des proportions insupportables, et des patients pourraient mourir faute de soins rapides. Aura-t-on seulement les moyens de maintenir un service d’ambulances efficace? Peut-être que la privatisation des soins prendra une place très grande, face aux difficultés des autorités de financer des installations hospitalières modernes. Peut-être aura-t-on accès assez facilement à une première ligne de soins, mais pour avoir droit à certains examens et opérations plus coûteux, il faudra attendre fort longtemps, peut-être plusieurs années. On pourrait devoir prioriser les patients selon leur utilité perçue pour la société. Il est imaginable que plusieurs seniors préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de faire un parcours du combattant épuisant pour accéder aux soins.

Par petites touches, ce futur peu enviable existe déjà, au Canada par exemple. Ce qui vient d’être décrit ne fait qu’envisager la continuation des tendances actuelles. Il y a fort à parier, en tout cas, que les réseaux de soutien alternatifs seront mis à forte contribution. Ainsi, les aidants naturels prendront une place encore plus importante. Tel que mentionné plus haut, on réintégrera peut-être les personnes âgées dans la jeune famille parents-enfants pour des raisons de santé et / ou d’économies.

En tout cas, on peut faire l’hypothèse suivante : celle que la génération qui a actuellement 40-50 ans soit l’une des premières de l’époque moderne qui voit son espérance de vie diminuer plutôt qu’augmenter.

La semaine prochaine, nous envisagerons quelques pistes possibles pour permettre aux citoyens de vieillir dignement malgré les difficultés auxquelles notre société sera confrontée.


[1] Pour bien communiquer avec les aînés : Faits, conseils et idées – Agence de la Santé Publique du Canada – 2010
[2] Le droit de vieillir, Bernadette Puijalon et Jacqueline Trincaz, 2000
[3] Doit-on réformer le régime de la Sécurité de la vieillesse? – Cyberpresse –01/02/2012
[4] Plus de cheveux blancs sur le marché du travail – Stéphanie Grammond, La Presse.ca – 22/02/2012
[5] La situation financière des aîné-e-s – IRIS –10/2011. 27% des aînés étaient endettés en 1993, contre 58% en 2010.
[6] More families, friends move in together –Lisa W. Buser, USA Today – 12/2010
[7] Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2010-2015 – Gouvernement du Québec
[8] The effects of the changing age structure on Households and Families to 2026 – Institut Vanier de la Famille – 2006
[9] Les Français vivent plus longtemps… mais en moins bonne santé – La Tribune – 19/04/2012

Vite, on jette!

Bon pour la casse

Nous avons tou-te-s vécu ce genre de situation : le poste de radio tombe en panne à l’âge vénérable de… deux ans et trois mois, et le magasin propose de nous facturer 30$ pour un devis de réparation, ladite réparation coûtant sans doute plusieurs dizaines de dollars supplémentaires… s’il est seulement possible de réparer, car plusieurs types de pièces détachées ne sont tout simplement pas ou plus disponibles. Le tout suivi d’un conseil d’ami de la part du vendeur : « Vous savez, pour cette somme vous pouvez vous en acheter un neuf! » Heureusement pour le consommateur désemparé, un étalage bien garni d’appareils similaires et tout aussi peu fiables attendent de partir pour une nouvelle, et brève vie avant la casse.

Au rayon des vêtements, c’est une amie ou cousine bien intentionnée qui nous demande avec incompréhension et un brin d’amusement pourquoi on voudrait s’échiner à réparer le trou du pantalon, alors qu’il « suffit » d’aller en acheter un autre. En plus, il sera à la mode, celui-là!

 Vous en auriez sans doute bien d’autres à nous raconter dans cette veine.

L’ouvrage « Bon pour la casse – Les déraisons de l’obsolescence programmée » de Serge Latouche revient aux origines de ce qui est maintenant érigé en système, de cette pensée qui constitue notre paysage quotidien, une toile de fond à laquelle la plupart d’entre nous sommes tellement habitués que nous n’avons même plus l’idée de la remettre en cause.

Depuis la fin du 19ème siècle, produits jetables puis produits sciemment modifiés pour les rendre moins durables ont connu une incroyable montée en puissance. Le livre de Mr Latouche revient, entre autres, sur les cols de chemises jetables en papier, premiers d’une longue série d’idées similaires, et qui dans les années 1870 rendaient bien service aux nouveaux immigrants encore célibataires. Dans les années 1920, c’est plutôt l’existence de stocks de coton cellulosique hérités de la Première guerre mondiale qui motiva l’apparition des mouchoirs jetables. Vers la même époque, le cartel Phoebus prit soin d’enterrer les brevets d’ampoules durant « trop longtemps », les producteurs se mettant d’accord pour limiter la durée de vie des ampoules à 1000 heures. Et savez-vous, mesdames, qu’il fut une époque (les années 1940) où Dupont de Nemours commercialisa un bas en soie synthétique qui ne file pas? Heureusement, les gestionnaires firent entendre raison aux ingénieurs trop doués afin qu’ils fragilisent la fibre miracle. D’ailleurs l’ouvrage remarque bien, au fil des décennies, le pouvoir grandissant des designers au sein des entreprises : ils purent ainsi imaginer des produits changeant au gré de la mode et des envies, au détriment des ingénieurs, qui voulaient bêtement concevoir le meilleur produit possible.

Il est à noter que le terrain le plus fertile à la culture de l’éphémère et du jetable fut l’Amérique, où les ressources étaient tellement abondantes qu’elles en paraissaient illimitées. Si la morale puritaine permit un temps de faire valoir l’importance d’être économe et de faire des sacrifices pour l’avenir, l’avènement de la publicité permit la mise en place d’un système faisant circuler bien plus vite les marchandises à travers l’économie. Paradoxalement, c’est lors de la Grande Dépression des années 1930 que le problème se posa avec le plus d’acuité, les consommateurs désargentés retrouvant leurs réflexes de réparation des objets et d’économie des ressources. Comme le remarqua dans les années 1950 l’économiste Victor Lebow dans une phrase devenue emblématique de tout un système, «notre économie, immensément productive, exige que nous fassions de la consommation notre style de vie. »

Bon pour la casse a un double mérite. Tout d’abord, celui de nous présenter les mécanismes maintenant omniprésents dans notre société : publicité, date de péremption, obsolescence progressive (ou comment être toujours dans le coup grâce à ses achats), « demonstration effect » par lequel les personnes d’une classe sociale imitent les comportements de consommation des classes supérieures… Son autre apport est de revenir sur les réflexions des personnes qui ont vécu, et qui observent encore, le développement de la civilisation du jetable et de l’obsolète. On y trouve ainsi une analyse quasi-philosophique sur le sens et les conséquences de l’obsolescence pour notre société. Ainsi l’homme politique italien Paolo Cacciari constate que pour le travailleur, la vie « se réduit le plus souvent à celle d’un biodigesteur qui métabolise le salaire avec les marchandises et les marchandises avec le salaire, transitant de l’usine à l’hypermarché et de l’hypermarché à l’usine».

Mr Latouche, économiste travaillant sur le sujet de la décroissance, nous propose en conclusion des pistes pour s’opposer au mouvement qui semble inexorable, jusqu’à rendre l’homme lui-même obsolète et finalement jetable. «Une fausse abondance marchande a détruit en nous la capacité de s’émerveiller devant les dons merveilleux de la nature (ou de l‘ingéniosité humaine transformant ces dons). Retrouver cette faculté d’émerveillement, qui permet de développer une attitude de fidélité et de reconnaissance envers la Terre-mère, voire une certaine nostalgie, est la condition de réussite du projet de construction d’une société de décroissance sereine, pour échapper au destin funeste d’une obsolescence programmée de l’humanité.»

Bon, vous ne sauriez pas où j’ai mis mon aiguille et mon fil à repriser?

 

Décoloniser les esprits

Le ciment de la tradition

« C’est comme ça… parce que c’est comme ça! » Que de fois nous avons entendu cette phrase couperet de la part de nos parents! Et c’est ainsi que se transmettent toujours les « prêts-à-penser », ceux des petits gestes quotidiens, des codes sociaux à transmettre mais que nous ne pouvons plus expliquer tellement ils viennent de loin dans le temps. Chemins obligés de « l’éducation », rectitude culturelle, croyances et menaces d’excommunication.

 Qui plus est : héritiers de ce bagage culturel souvent obscur, nous nous prenons pour le centre du monde. Sur une planète pourtant ronde et sans points d’appuis autres que symboliques –pôle nord et pôle sud soutenant nos globes terrestres– nous croyons naïvement que l’héritage transmis, le nôtre, doit s’étendre au monde entier : notre culture, notre organisation sociale, notre éthique et …toutes nos petites manies.

  « C’est comme ça … parce que c’est comme ça! » :

  • « Un homme doit avoir les cheveux courts! ».  Du temps de mon enfance, il était impensable de concevoir qu’un homme puisse vraiment être « masculin » en ayant les cheveux longs.
  • « Il faut enlever les pissenlits de nos pelouses ».  Il était impensable jusqu’à dernièrement de délaisser les herbicides pour favoriser la biodiversité et éviter ainsi les dommages à l’environnement.
  • « Ça ne se fait pas d’aider des inconnus, encore moins quand il s’agit d’adolescents.»

Dernièrement, un adolescent m’aborde :

–     « Madame, je suis mal pris. Mon copain vient de faire un vol à l’étalage et on lui demande de payer 20$. Nous n’avons que 10$. Si je n’arrive pas à trouver ce qui manque, « ils » vont appeler nos parents.»

Au commerce en question, je questionne les 6-7 employés attroupés :

« Si je donne le 10$ qui manque, allez-vous laisser filer ces deux jeunes sans appeler leurs parents? Ils ont déjà leur leçon, me semble-t-il. »

–          « Mais d’abord, qui êtes-vous, Madame? »  

–          « Ni la mère, ni la grand-mère. Je ne les connais pas. Ils m’ont demandé de les aider.»

 Après avoir déposé le fameux 10$ dans la main du fautif, je constate que les employés changent d’attitude. Je lis sur leurs visages qu’ils sont étonnés, puis chamboulés :

–          « Eh bien, Madame, ce que vous venez de faire là…On n’a jamais vu ça! »

 Voilà. Je ne vous raconte pas ça pour me faire applaudir. C’est pour appuyer mon propos. Ce qui pour moi avait été naturel et commun (l’entraide) a été perçu pour des employés de Jean-Coutu comme extraordinaire,  miraculeux, voire révolutionnaire. Cet après-midi-là, j’ai un peu contribué à décoloniser les esprits.

 L’importance de visualiser l’« autrement ».

Fatigués et stressés cinquante-deux semaines par année, nous prenons comme un affront personnel et historique tout changement qui nous est proposé, si petit soit-il. Et nous répétons: « Ça s’est toujours fait comme  ça! » ou : «C’est ça qui est ça! » ou encore : « Ça s’est toujours fait comme ça! ».

 Réapprendre, donc,  à questionner tous les petits et grands « prêts-à-porter ». Retrouver la raison d’être de nos agissements culturels.[1] Nous ne pourrons accéder à une société meilleure (que celle de cette culture occidentale dans laquelle nous nous sentons si mal!) sans nous défaire des « prêts-à-penser ». Sans d’abord libérer les possibles, sans développer de la créativité, sans « fouetter » l’imaginaire collectif. Quelques trucs :

 Faire l’expérience de jeux de visualisation d’une société alternative[2] .

  • Bien respecter dans les tempêtes d’idées (brain storming) cette première étape qui consiste à laisser chacun s’exprimer sans juger, sans dire : « Non, ça, ça ne se peut pas! »
  • Pratiquer la délinquance culturelle. Ngugi wa Thiong’o, écrivain kényan de renommée mondiale, a décidé, en 1986, de publier désormais dans la langue de son peuple, en kikuyu. Dans un adieu à la langue de Shakespeare, il a écrit un ouvrage. Le titre? « Décoloniser l’esprit. »[3]

 Le capitalisme : « C’est ça…  parce que c’est ça! »?

Le mois passé, je visionnais le film de Michael Moore, Roger & Me sur les conséquences du déclin de l’industrie automobile dans la ville natale du réalisateur, à Flint, au Michigan. Moore y montre la suppression de 30 000 emplois dans les usines de General Motor ainsi que ses conséquences sur la ville et sa population : licenciements massifs, reprise de maisons, déménagements, etc. Ce qui m’a le plus frappée, c’est que les gens ont refusé de jeter le blâme sur les vrais coupables, de remettre en question LA Compagnie et, plus fondamentalement, de questionner le système capitaliste. Lors d’entrevues, on les voit adopter le point de vue de la classe aisée, celui des patrons et des actionnaires :

–          « Y » font pas ça pour mal faire! »

–          « Des jobs, il y en a encore. Que les paresseux se lèvent et aillent travailler! » 

–          » Dans la vie, il faut penser «positif» »! 

À la suite du romancier africain, Ngugi wa Thiong’o, appliquons désormais ce slogan « Décoloniser les esprits » au monde entier puisque le capitalisme nous a tous « colonisés » et continue allègrement à le faire depuis la révolution industrielle par ce projet économique qui nous dessert et nous mène à la catastrophe en se justifiant par tellement de formules toutes prêtes et trompeuses. D’autres prêts-à-penser que je vous laisse le soin d’identifier…

Diane Gariépy



[1] Le sociologue Jean-Claude Kaufmann dit à ce propos :

« Les questions touchant aux évènements les plus communs produisent les réponses les plus brèves et beaucoup de silences. […]

Les gens ont du mal à s’exprimer sur ce qui leur est habituel. Car la banalité de tous les jours n’est pas un thème banal mais un processus social de première importance construisant la réalité sociale en produisant l’implicite.

 Il n’existe pas d’actions qui soient banales par nature, intrinsèquement sans intérêt; elles ne deviennent insignifiantes que parce qu’elles ont été mises en scène ainsi, élaborées comme fondements de la société et,  pour ce faire, plongées dans le non-dit des profondeurs refoulées. »

Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes, Nathan, 2010, page 12

[2] Lire : « Pourquoi il est déterminant d’avoir une vision positive »  Manuel de transition , Rob Hopkins, Ecosociété, 2010, p85 et suivantes

[3] http://www.joel-jegouzo.com/article-publier-ecrire-lire-decoloniser-l-esprit-70391452.html