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De la liberté et de la communauté

Réflexion 6

La liberté est l’ultime désir spirituel d’un être humain, mais la liberté est seulement appréciée quand elle se situe à l’intérieur des paramètres d’un sentiment d’appartenance plus large.

David Whyte

Avec l’écroulement de la société et de la culture, on peut éprouver plusieurs menaces réelles ou imaginaires pour notre liberté. Les lois et leur application peuvent se dégrader. Les systèmes peuvent se désintégrer et devenir des tas de cendres de l’ancienne modernité. Des gouvernements aux soins intensifs qui tentent de maintenir leur contrôle et leur légitimité pourraient devenir de plus en plus autoritaires. Ou dans des zones plus reculées, où le long bras de la loi pourrait avoir été considérablement raccourci par l’effondrement économique, certains individus pourraient usurper le pouvoir dans des tentatives opportunistes de renforcer leurs propres possibilités de survie. D’autre part, l’effondrement des grands systèmes pourrait apporter plus de liberté que beaucoup d’entre nous n’auraient pu imaginer, du moins pour un certain temps. Mais la nature a horreur du vide, et l’absence de structure civique pourrait à la fin aboutir à une sévère répression.

Quelle que soit la liberté dont nous jouissons, ou pas, il est bon de se rappeler les paroles de David Whyte concernant les paramètres d’un sentiment d’appartenance plus large. La civilisation industrielle a poussé beaucoup d’entre nous à l’exil, un exil de nous-mêmes, de la communauté et de la nature. Nous avons maintenant l’occasion et, je crois, l’obligation de découvrir ce que signifie d’appartenir. Sans communauté, nous ne pourrons survivre en ces temps troublés. Avec une communauté, il est possible d’expérimenter un nouveau niveau de sécurité, de soutien et de prospérité au-delà de la simple survie. Pour plusieurs, ce sera leur première expérience d’appartenance depuis l’enfance ou, peut-être, la première tout court.

Peut-être n’aimons-nous pas tout le monde dans notre communauté ou ne raffolons-nous pas dans leur camaraderie, mais l’appartenance est un besoin humain qui doit être satisfait dans les temps difficiles si nous voulons naviguer parmi les écueils de l’effondrement et valoriser notre existence dans les ruines désordonnées de ce qui était autrefois une civilisation florissante. Lorsque nous faisons l’expérience de paramètres sains d’appartenance, nous sommes vraiment libres. L’ancien paradigme soutient que c’est seulement l’esprit libre indépendant qui est pleinement libre d’être lui-même. Est-il nécessaire de chercher plus loin pour voir où cette vieille histoire nous a menés ?

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Le livre L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise, publié par les éditions Écosociété, est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle  sont quant à elles publiées sur ce site à raison d’une par semaine; elles constituent la deuxième partie de la version originale en anglais du livre Collapsing Consciously.

Vous pouvez vous procurer le livre de Carolyn Baker intitulé L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise, Éditions Écosociété en librairie, ou en le commandant par la poste en envoyant un chèque de 14$ au nom de Fondation Écho-logie, 7011 ave Champagneur, Montréal, H3N 2J6.

La fin et le commencement

Réflexion 5

Lorsque les périodes sombres s’approchent et que la fin semble à nouveau proche, il devient plus essentiel pour une personne d’apprendre et de vivre l’histoire que l’âme porte depuis avant la naissance.

Michael Meade, The World Behind the World

Un moyen de se connecter à l’autre monde, intérieur et caché, est à travers l’histoire que l’âme transporte. En méditant sur ce récit, l’histoire de nos vies, ses nombreux tours et détours du destin ainsi que les parties qui restent à jouer, tout cela offre des indices à propos de notre sort et de notre destin qui révèlent ce que nous sommes venus faire ici.

Je remarque dans la déclaration de Michael Meade les mots « lorsque… la fin semble à nouveau proche ». Cela signifie que nous avons connu de nombreux achèvements auparavant, tout comme le monde a connu de nombreuses fins dans le passé. Nous avons tous subi des centaines, sinon des milliers, de petits décès dans notre vie. Mais une fin est toujours le début de quelque chose, même s’il est parfois difficile de discerner où une chose s’achève et une autre commence.

La fin de la civilisation industrielle est aussi le début de ce que certains ont appelé la prochaine culture. Ainsi, nous faisons tous partie non seulement de cette fin, mais d’un nouveau début, la nouvelle culture qui tente d’émerger. Pourtant, elle n’émergera pas toute seule ; elle a besoin de sages-femmes et d’architectes humains. L’histoire de la civilisation industrielle tire rapidement à sa fin et la prochaine culture a désespérément besoin de nouvelles histoires. Paradoxalement, cependant, ces nouvelles histoires doivent être écrites en retournant aux histoires anciennes des peuples autochtones avant l’avènement de la civilisation industrielle.

Les mots culture et cultiver ont une racine commune. Vivre avec des histoires anciennes, des mythes et des contes de fées parallèlement à un décodage conscient et spirituel de notre histoire personnelle est l’un des meilleurs moyens de cultiver une riche vie intérieure et de créer une nouvelle culture. Les époques turbulentes sont des périodes idéales pour découvrir le synchronisme entre les deux. Une occasion extraordinaire de découvrir le monde caché derrière le monde, un monde qui ne finit jamais, qui informe toutes les extrémités et tous les débuts du monde chaotique et troublé dans lequel nous vivons en ce moment.

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Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

Vous pouvez vous procurer le livre de Carolyn Baker intitulé L’effondrement. Petit guide de résilience en temps de crise, Éditions Écosociété en librairie, ou en le commandant par la poste en envoyant un chèque de 14$ au nom de Fondation Écho-logie, 7011 ave Champagneur, Montréal, H3N 2J6.

Le déni de l’effondrement et notre peur de la mort

Être dans un corps, c’est entendre les battements de cœur de la mort à chaque instant.

Andrew Harvey

Tout autour de nous, la mort. Personnes mourantes, systèmes mourants, nature mourante, modes de vie mourants, rêves mourants. Comment persévérer ? Ces rappels constants de notre propre mortalité suscitent la question : combien de temps me reste-t-il ?

Pourquoi le dalaï-lama passe-t-il une heure par jour à contempler sa propre mort ? Pourquoi certains moines bouddhistes passent-ils des heures à regarder des cadavres ? Le poète Rumi nous dit de mourir avant de mourir. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Pendant plusieurs années, j’ai inclus dans mes ateliers un exercice qui menait les participants à imaginer, de façon très imagée, leur propre mort. Je sais que d’autres animateurs d’ateliers ont utilisé des processus similaires. J’ai rarement fait savoir à l’avance aux participants que nous ferions cet exercice. Cependant, presque sans exception, après l’avoir vécu, les gens me disent que ce seul exercice valait le coût de l’inscription.

Une raison d’inclure ce processus est qu’il sert à aborder directement la peur de la mort qui se cache derrière notre déni de l’effondrement, notre conviction que la civilisation n’est pas vraiment en train de s’effondrer ou que, si elle le fait, un million de merveilleuses possibilités émergeront pour que le jeu en vaille la chandelle. Une fois que nous aurons notre peur de la mort bien en vue et non plus dans l’ombre, une fois confrontés consciemment et sans équivoque à la réalité de notre propre mort en compagnie d’autres personnes dans un groupe, un profond changement survient et nous pouvons arrêter de nier l’effondrement ou n’importe quelle déchéance dans l’expérience humaine.

Contempler notre mortalité sur une base quotidienne, voire horaire, est une pratique très utile, autant en périodes troublées qu’en périodes plus calmes. Non seulement cette contemplation provoque-t-elle un réaménagement de nos priorités, elle nous rappelle aussi que nous ne sommes pas l’ego. Le moi profond, notre véritable essence, est éternel et immuable. Une chanson des Beatles des années 1960 chantée par John Lennon dit que rien ne changera mon monde (Nothin’s gonna change my world). Lennon ne signifie pas par là que le monde extérieur ne changerait pas, mais que le moi sacré est constant, éternel, épargné par le monde relatif de l’ego et à l’abri des formes de pensées. Écoutez régulièrement le battement de cœur de la mort.

Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

La gratitude malgré la noirceur

Être vivant dans ce magnifique univers auto organisé, participer à la danse de la vie avec les sens pour la percevoir, des poumons qui la respirent, des organes qui s’en nourrissent, c’est une merveille au-delà des mots.

Joanna Macy

Peu importe combien redoutable peut vous sembler votre vie en ce moment, ces mots ne sont pas moins vrais que si vous étiez dans un état d’extase. Pour de nombreuses personnes qui passent à travers des pertes incalculables, cette phrase est peut-être tout ce à quoi ils doivent s’accrocher à certains moments de leurs tourments.

Malgré tout ce que nous n’avons pas en ce moment, nous avons notre corps. Peut-être que notre corps n’est pas aussi sain qu’il pourrait l’être, qu’il aurait même besoin de soins de santé que nous ne pouvons pas nous permettre, mais les systèmes de notre corps continuent à fonctionner. Si vous êtes en train de lire ces mots, vous avez encore des poumons qui respirent et des organes qui fonctionnent, deux miracles sur lesquels vous pouvez vous pencher dès maintenant afin de les contempler.

Si vous êtes en mesure de marcher dans la nature, je suggère une randonnée ou une promenade de gratitude. Cela devrait être fait en silence, pendant que vous réfléchissez lentement et profondément à tout ce que vous rencontrez et pour quoi vous êtes reconnaissant. Quels cadeaux, surprises, idées, joies ou défis s’offrent-ils à vous pendant cette excursion ?

Si vous ne pouvez marcher, regardez alors autour et contemplez profondément les bienfaits qui vous entourent. Lesquels n’aviez-vous pas encore remarqués ? Lesquels sont les plus chers et les plus précieux ? Pourquoi ?

Ainsi que le note le frère David Steindl-Rast dans son merveilleux livre Gratefulness, the Heart of Prayer, peu importe ce qu’est notre chemin spirituel et même si nous n’en avons pas, lorsque nous exprimons notre gratitude, nous reconnaissons soit les forces humaines ou la puissance de quelque chose de plus grand, ou les deux. Nous pouvons « tenir quelque chose pour acquis » sans nous rendre compte que, dans les faits, il a été accordé. Par conséquent, ressentir consciemment ou exprimer de la gratitude pousse à l’humilité, ce qui explique peut-être pourquoi certains individus le font rarement. Néanmoins, c’est précisément dans cette humilité que se cachent une libération et une vitalité inimaginables.

La dépression peut être endémique autour de nous, mais il est impossible de se sentir déprimé en même temps que l’on ressent de la gratitude. Les humeurs vont et viennent, et nous avons peut-être peu de contrôle émotionnel ou chimique sur elles, mais ressentir et exprimer sa gratitude sont des choix qui peuvent ponctuer et tempérer des états émotionnels sombres.

Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

Faut-il chercher le bonheur, ou la joie ?

L’accent exagéré mis sur le rythme rapide du mode de vie instantané est sans aucun doute le plus dangereux ennemi de la joie. Autant que possible, aussi vite que possible, c’est sa devise. Il mène à de plus en plus d’amusement et à de moins en moins de joie.

Hermann Hesse

La culture de la modernité ne connaît pas la joie. Elle connaît l’obsession pour la technologie, la messagerie instantanée, les parcs à thème, les sports extrêmes, les courses NASCAR, les jeux vidéo, et le parachutisme — autant d’éléments qui nous ont permis de nous noyer dans l’amusement, mais pour l’essentiel, la joie nous échappe.

La joie est très différente du bonheur, du plaisir ou du divertissement et est liée au mot latin gaudere, « se réjouir ». « Joie » et « se réjouir » ont tous deux une connotation spirituelle qui suggère un sentiment de gratitude. Chaque fois que nous sommes reconnaissants, une relation quelconque est implicite. Nous rendons grâce, mais à qui ou à quoi ? Certainement pas à nous-mêmes.

Se réjouir signifie « prendre plaisir à », ce qui suggère une expérience beaucoup plus profonde et plus pénétrante pour l’âme que le simple bonheur. En réalité, on peut faire l’expérience de la joie même au cœur de la tristesse, comme un de mes amis qui se remet aujourd’hui de sa lutte contre le cancer et survit à une greffe de cellules souches me le rappelle fréquemment. Dans les affres des tribulations de son cancer, mon ami a souvent dit : « C’est si horrible, mais je ressens tellement de joie en marchant sur ce chemin consciemment ». Et c’est peut-être la différence cruciale entre le bonheur et la joie. On peut être heureux tout en étant étonnamment inconscient, mais la joie exige la lucidité, la gratitude, et la présence dans le corps.

Curieusement, le mot joie est aussi lié au mot espagnol qui signifie bijou, joya. Il semblerait ainsi qu’expérimenter la joie et le savoir ressemble à détenir un bijou précieux à travers les vicissitudes de la condition humaine si souvent empreinte de tristesse, de déception et de perte. Afin de ressentir consciemment et de savourer la joie, il est toutefois nécessaire de ralentir et d’être attentif à notre expérience d’un moment à l’autre. Peu importe combien d’exaltation ou de stimulation nous apporte un style de vie trépidant, c’est en fin de compte, comme nous le rappelle Hesse, l’ennemi de la joie.

Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement  publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

Être « présents à la présence »

Ce que nous avons maintenant 

N’est pas imaginaire.

Ce n’est ni le chagrin ni la joie.

Pas un état de jugement

Ni une exaltation

Ni la tristesse.

Ceux-là vont et viennent.

Mais pas la présence.

Rumi

Quelle est cette présence dont parle Rumi ? Les mots sacré, esprit et transcendant sont parfois utilisés comme synonymes. Tous trois indiquent la proximité de quelque chose de plus grand que le mental rationnel et l’ego humain. Dans cet extrait de l’un des plus longs poèmes de Rumi, il nous assure que la présence est éternelle, ne flanche jamais et ne disparaît jamais. Peu importe comment nous nous sentons, ce qui nous préoccupe mentalement ou dans quel état est notre condition physique, que nous soyons conscients de la présence ou pas, elle reste. La présence est toujours avec nous, même dans le contexte actuel de dépérissement et même si nous ne sommes qu’à l’occasion avec elle.

Nous pouvons connecter consciemment avec la présence par la méditation, par une relation intentionnelle avec la nature ou en nous laissant faire l’expérience de la beauté à travers l’art, la musique, la poésie ou d’autres formes d’expression créatrice qui permettent à la beauté de nous toucher et de nous inspirer. Nous ne pouvons pas contrôler notre expérience de la présence, mais nous pouvons lui demander de nous rendre visite et nous pouvons nous ouvrir à toutes les façons dont elle se manifeste. Comme le Jacob de la Bible qui, en se débattant avec un ange cria : « Je ne te laisserai pas aller, jusqu’à ce que tu me bénisses », nous devons être prêts à être présent à la présence. En étant pleinement ouverts, nous pourrions être étonnés par le cadeau de la présence, un cadeau qui nous imprègne de gratitude et d’humilité.

Allez-vous prendre le temps aujourd’hui d’être présents à la présence ? Tout le reste va et vient, mais pas la présence.

Cette série de réflexions est la deuxième partie du livre L’effondrement publié par les éditions Écosociété. Ce livre est la traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre sont publiées ici à raison d’une par semaine.

L’effondrement, de Carolyn Baker

Introduction aux réflexions hebdomadaires de Carolyn Baker

Les éditions Écosociété ont publié une traduction de la première partie de Collapsing Consciously écrit par Carolyn Baker sous le titre L’effondrement. Les 52 réflexions hebdomadaires sur l’effondrement de la civilisation industrielle qui constituent la deuxième partie de la version originale du livre seront publiées ici à raison d’une par semaine.
Carolyn Baker a aussi écrit Navigating the Coming Chaos: A Handbook for Inner Transition et Sacred Demise: Walking the Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse.

Des vérités transformatrices pour une époque tumultueuse

Quand l’horreur s’éloigne et que le monde reprend une apparence normale, vous ne pouvez l’oublier. Vous avez vu ce qu’il est réellement là, l’horreur creuse qui existe quand l’illusion réconfortante de notre expérience ordinaire est arrachée, de sorte que vous ne pouvez plus réagir au monde exactement comme avant.
Karen Armstrong

Nous vivons une époque radicale, encerclés par des tâches qui semblent impossibles. Notre destin collectif est devenu celui de vivre à une époque de grandes tragédies, de vivre dans une période de désastres insurmontables et de nous tenir sur le bord d’énormes changements. La rivière de la vie déborde devant nous emportant une marée de poisons qui trouble l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons en plus de ternir les rêves de ceux qui sont encore jeunes et toujours innocents. Les effets de cette morsure de serpent se sont déjà propagés dans le corps collectif.
Cependant, c’est dans les périodes troublées où il devient le plus important de nous souvenir que le miracle de la vie place les remèdes de l’âme tout près de l’endroit d’où suinte le poison. Les cadeaux sont toujours près des blessures, les remèdes sont souvent préparés à partir de substances qui empoisonnent et l’amour apparaît souvent là où l’on reconnaît de profondes pertes. Sur l’arc de guérison des blessures et des empoisonnements de la vie sont créées les occasions parfaites pour faire surgir les remèdes et remettre à nouveau les choses à leur place.
Michael Meade, Fate and Destiny

La première réflexion sera publiée ici la semaine prochaine !

L’antiproductivisme, pour « chanter au présent » sans attendre demain

Cet article passe en revue l’ouvrage collectif L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche?

Le socialisme s’oppose au capitalisme ; mais au vu des problèmes environnementaux croissants, il doit aussi lutter contre le productivisme. Il ne s’agit pas seulement de mieux partager la richesse, il faut aussi s’interroger sur ce que l’on produit, sur la façon de le faire et sur les conséquences de cette production. Les nombreux auteurs de ce livre réfléchissent là-dessus. Je retiens la position de Paul Ariès, bien connu pour son engagement dans le mouvement de la décroissance, qui a publié en 2012 un livre intitulé Le socialisme gourmand (La Découverte), dans lequel il montrait comment la décroissance n’est pas synonyme de tristesse et de privation, bien au contraire. Il reprend ici ce thème :

Cette foi dans la naissance d’une nouvelle gauche antiproductiviste enfin optimiste, dans une objection de croissance amoureuse du « bien vivre » est fondée sur une bonne nouvelle : la planète est bien assez riche pour permettre à plus de sept milliards d’humains d’accéder, dès maintenant, au bien vivre.
[…] Il faut en finir à gauche avec toute idée de sacrifice, avec toute idée d’ascèse, de restriction, de punition. Nous devons laisser cela à la droite, à la gauche productiviste et à la décroissance bigote. Qui dit sacrifice dit en effet nécessairement appareil (idéologique et répressif) pour gérer ce sacrifice.
[…] Je ne crois plus aux lendemains qui chantent, car je veux chanter au présent.

Le livre est divisé en trois parties :
1. L’antiproductivisme en dépit du productivisme!
2. Radicalité de l’antiproductivisme?
3. Les horizons d’espérance de l’antiproductivisme.

Dans cette troisième partie, on présente des alternatives concrètes qui existent déjà : « Ce sont des chantiers pour déconstruire tous les murs qui aujourd’hui nous enferment dans le labyrinthe du productivisme. Ils ne ‘préfigurent’ pas l’avenir, ils le rendent simplement possible, ils créent des ‘situations’, ils favorisent une ‘architecture des choix’. » La présentation d’une de ces initiatives m’a particulièrement intéressé : « Les ‘Jeudis Veggies’ en Belgique : une inspiration pour nos projets antiproductivistes? », par Élodie Vieille-Blanchard.

Sa présentation commence par un encadré :

Quelques chiffres sur l’impact écologique de la production de viande

– Sur Terre, l’élevage est responsable de 18 pourcents des émissions de gaz à effet de serre, soit davantage que le secteur des transports (FAO 2006). Diminuer la production et la consommation de viande bovine permettrait de réduire les émissions de méthane, ce qui aurait un effet rapide en matière d’effet de serre, puisque ce gaz, au fort potentiel réchauffant, séjourne seulement 4 ans dans l’atmosphère (contre 15 à 200 ans pour le dioxyde de carbone).
– L’élevage mobilise 70 pourcents des surfaces agricoles sur Terre, pour la production d’aliments pour les animaux et pour le pâturage. Près de 40 pourcents des céréales produites sur Terre sont consommées par les animaux (FAO, 2006).
– La croissance de la consommation de viande implique une expansion rapide de la production de soja, principalement en Amérique du Sud. En Amazonie, l’élevage est responsable à 80 pourcents de la déforestation, à travers la production de soja et la mise en pâturage de zones forestières (Greenpeace, 2009).
– La production de viande est très consommatrice d’eau. On estime que la production d’un kilogramme de viande de bœuf nécessite 15 000 litres d’eau (Site Water-Footprint).

Mme Vieille-Blanchard raconte ensuite l’histoire de ces Jeudis-Veggies. Le tout a commencé par une conférence qu’a donnée le président du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) dans la ville de Gand (240 000 habitants) en août 2008, « dans laquelle il a fait valoir qu’en matière de lutte contre le changement climatique, il paraissait très pertinent d’agir sur les émissions de méthane, un gaz de réchauffement potentiellement 23 fois supérieur au dioxyde de carbone ». Après cette conférence, le mouvement EVA (Ethisch Vegetarisch Alternatief), qui fait la promotion de la diète Vegan, a convaincu un échevin de la ville de déclarer les jeudis « journées végétariennes ».

« Dans un premier temps, l’initiative était basée sur l’engagement personnel : six cents personnes sont venues au marché aux légumes signifier leur promesse de manger végétarien au moins une fois par semaine. Elles pouvaient s’appuyer sur une offre locale conséquente, préparée en amont par EVA : ce jour-là, 100 000 cartes végétariennes de la ville ont été distribuées par le biais d’un journal local, indiquant une centaine de restaurants offrant des options satisfaisantes. En octobre, la campagne s’est poursuivie dans les cantines scolaires, qui ont alors commencé à proposer des menus végétariens le jeudi… »

Cette dernière initiative a été accompagnée d’une intense campagne de sensibilisation et d’information des parents sur les effets du végétarisme sur la santé.
Les Jeudis ont connu un tel succès que le gouvernement de Belgique a décidé de financer le mouvement EVA, pour en étendre l’idée à tout le pays.

Voilà une manière d’agir concrète et facilement acceptable par la population, qui ne peut qu’avoir des effets positifs.

L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche? Ouvrage collectif sous la coordination de Michel Lepesant, Éd. Parangon, Lyon 2013

Sommes-nous sans valeur?

Sur la base de son expérience de jeune étudiante immigrée et sans emploi dans une Grande-Bretagne elle aussi soumise à l’austérité, la poétesse Agnes Török a récemment publié cette vidéo, maintenant sous-titrée en français, qui tente de tirer les conclusions des pratiques actuelles du marché du travail: au final, ce système économique ne dit-il pas qu’une grande partie des travailleurs n’ont aucune valeur?

Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire

Un essai de Jean Gadrey (Éd. Les Petits matins, 2012)

 

Jean Gadrey est un économiste de gauche bien connu en France. C’est un critique constructif du concept de décroissance. La quatrième de couverture présente ainsi son livre :

« La croissance : un remède à tous les maux! Tel est le discours martelé par nos dirigeants depuis des décennies, qu’il s’agisse de réduire le chômage, de régler le problème des retraites, de résorber les inégalités ou de surmonter la crise écologique.

Et si la croissance n’était pas la solution mais le problème? […] Faut-il pour autant ‘décroître’ à tout prix et nous résoudre à une austérité punitive? Le débat est mal posé. Il s’agit de dire adieu au culte de la croissance quantitative, et bienvenue à d’innombrables innovations douces avec la nature comme avec les humains. »

Voilà une belle réflexion qui devrait intéresser tous nos lecteurs.

Dans la première partie, Gadrey explique ce qu’est la croissance : qu’y compte-t-on et qu’y oublie-t-on? On vise des quantités, sans se préoccuper de la qualité ; et pourtant, comme il le montre bien, le mieux-être est déconnecté du « plus avoir ». Pour l’environnement en particulier, la croissance est source de destruction de la nature ; dans une brève annexe au chapitre 3, Gadrey dispose brillamment des arguments des climato-sceptiques. Et dans le chapitre suivant, il montre comment la croissance verte ne peut être qu’une utopie.

Tout cela, la plupart d’entre nous le savions déjà ; le grand intérêt du livre est dans la suite, alors que l’auteur explore cette société post-croissance que nous pourrions nous donner, avec tous les avantages qu’elle comporte. En cessant la course à la productivité et en prenant comme autre objectif la durabilité, ce qui amènerait la création de multitudes de nouveaux emplois ; encore une annexe intéressante, cette fois sur les conséquences du bio généralisé (des milliers d’emplois de plus, et pas tellement plus cher). Puis ensuite un tableau fort inspirant , « Prospective de l’emploi par secteurs », dans tous les domaines, de l’agriculture aux transports, en passant par le commerce, la réparation, les services…Celles et ceux qui prédisent un chômage massif si la croissance ralentit en prendront pour leur rhume…

Dans un bref chapitre, Gadrey nous dit pourquoi il n’aime pas le terme de décroissance, tout en reconnaissant le bien-fondé du concept. « En résumé, écrit-il, défendre le projet d’une société soutenable de sobriété et de plein-emploi, débarrassée de l’obligation de croissance et impliquant une forte réduction des inégalités, c’est sans doute moins radical que de parler de décroissance. Mais l’attente des citoyens porte désormais sur la question : ‘Comment réorienter et avec quels effets sur nos vies?’ C’est à répondre à cette interrogation qu’il s’attaque dans la troisième partie du livre, avec les chapitres suivants :

  • Pour « sauver la planète » : l’égalité des droits au bien-vivre!
  • Les « plus » d’une société du bien-vivre
  • Pauvreté, bien-vivre et croissance
  • Retraite et société soutenable.

Comment tout cela arrivera-t-il? Il écarte en 9 arguments fort convaincants une réforme du capitalisme. C’est par la société civile que tout doit se passer, par le réveil et la prise en charge d’elle-même de la population, qui doit forcer les divers gouvernements à mettre en marche les changements qui s’imposent. Et qu’on ne vienne pas nous dire que nous n’avons pas les moyens de les faire; quand on y regarde bien, de multiples ressources existent, comme dans nos systèmes de taxation qui devraient décourager les comportements nocifs pour l’environnement.

Dans sa conclusion, Gadrey réfléchit sur les scénarios redoutables et sur ceux qui sont désirables. Et il écrit : « La crise, si douloureuse soit-elle pour beaucoup, attire l’attention sur ces idées et ces alternatives. Il n’existe pas d’autre issue que l’action collective coordonnée de toutes ces composantes de la société civile mondiale, qui placent au premier plan, du local à l’international, la solidarité et la justice, la démocratie et le souci de la préservation des multiples patrimoines naturels et sociaux d’une bonne société. »

Un ouvrage à méditer.