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Répondre aux attentats en intensifiant la guerre « contre le terrorisme »?

par Suzanne Loiselle et Raymond Legault

Suite au terrible attentat à Ouagadougou, qui a fait 30 morts, les médias ont unanimement fait écho aux propos de Madame Camille Carrier, mère de l’une des six victimes québécoises. Elle décriait en ces termes la promesse électorale de Justin Trudeau (non encore appliquée) de mettre fin à la participation canadienne aux bombardements aériens coordonnés par les États-Unis en Irak et en Syrie : « Heille, il y a six Québécois de touchés. Pis de savoir qu’il ne participe pas aux combats (…) Il veut envoyer des couvertes… qu’il aille donc les abattre, ces gens-là ». Des éditorialistes et autres commentateurs politiques ont renchéri en qualifiant de faible, d’idéaliste ou de dépassée toute position autre que celle de faire la guerre à « cet ennemi [qui] veut tuer des Occidentaux. Même lorsque nous ne sommes que de dévoués travailleurs humanitaires venus pour aider à construire des écoles et des puits » (Antoine Robitaille, Le Devoir, 20 janvier 2016).

Si on peut facilement comprendre la douleur, la révolte et la colère d’une mère ayant perdu sa fille aussi tragiquement, on ne peut s’empêcher de voir dans ses paroles et dans leurs échos médiatiques un dangereux appel à une riposte de l’Occident qui ferait totalement fi de ses responsabilités et de celles de ses proches alliés au Moyen-Orient dans la genèse de ce type de terrorisme, et de l’échec lamentable de la soi-disant « guerre contre le terrorisme ».

Des victimes par dizaines, voire par centaines de milliers

« Heille », serait-on tenté de répondre, à côté des quelques milliers de victimes occidentales d’attentats djihadistes depuis 2001, pourquoi ne pas voir aussi les CENTAINES de milliers de victimes – très majoritairement civiles – engendrées par les guerres d’occupation qu’ont menées les États-Unis et leurs alliés en Irak et en Afghanistan, par la guerre civile et ses commanditaires extérieurs en Syrie, par les bombardements occidentaux en Libye? Pourquoi ne pas essayer de saisir le portrait global qui s’en dégage et d’en comprendre les sources?

La douleur extrême ressentie par Madame Carrier et les proches des victimes occidentales a été ressentie par un nombre bien plus grand de personnes sur d’autres continents. Mais elles sont demeurées anonymes et sans visages pour nous. Des proches d’enfants et d’enseignant.e.s bombardés dans leurs écoles… Des proches de malades et de personnel soignant bombardés dans leurs hôpitaux ou leurs cliniques… Des proches de familles bombardées lors de cérémonies ou de réceptions de mariage… Des proches de milliers de jeunes gens torturés… etc.

« Bavures » et « dommages collatéraux » sont les termes aseptisés dont on enrobe ces drames-là pour l’opinion occidentale, à la fois pour les déshumaniser et pour occulter leur illégalité au regard du droit international. Mais leur impact là-bas, est toujours le même : à chacun de ces drames, de nouveaux djihadistes sont recrutés, motivés par la douleur, la révolte, la colère et prêts à « aller abattre ces gens-là ». Et « ces gens-là » faut-il le rappeler, ce sont d’abord des Musulmans chiites – de loin les plus nombreuses victimes du djihadisme d’inspiration wahhabite – ensuite des membres des minorités religieuses (chrétiennes et autres) de ces pays ravagés par la guerre et, seulement en bout de ligne, des victimes occidentales.

Un fléau en grande partie créé et alimenté par l’Occident et ses alliés

La responsabilité des États-Unis et de leurs alliés occidentaux de l’OTAN ne se limite pas à celle, indirecte, de créer de nouveaux djihadistes par les innombrables drames humains qu’entraînent leurs guerres dans des pays lointains. Et ceux qui critiquent le caractère malhabile et creux des déclarations récentes du Premier ministre Trudeau concernant la guerre en Syrie et en Irak sont dans la position de ceux qui ne voient qu’un arbre qui leur cache la forêt. Car depuis des années, la phrase creuse et mensongère suprême est justement celle de la « guerre contre le terrorisme ».

Bien loin de mener une guerre conséquente contre le terrorisme djihadiste, de nombreuses enquêtes ont révélé que les États-Unis ont, secrètement et constamment, instrumentalisé ce terrorisme pour l’avancement de leurs intérêts stratégiques, souvent en le finançant, en l’armant et en l’entraînant ou en laissant leurs alliés moyen-orientaux le faire. Évidemment, cette instrumentalisation s’est régulièrement retournée contre eux, mais ils n’y ont pas renoncé pour autant lorsqu’ils passaient à de nouveaux « théâtres d’opération ».

On n’a qu’à penser d’abord à l’appui étasunien à Oussama Ben Laden et à ses moudjahidines dans leur guerre contre l’URSS et le régime communiste local en Afghanistan dans les années 1980. Plus récemment, en Libye, par leurs bombardements mais aussi par les tractations de leurs forces spéciales et de leurs services de renseignement, ils ont non seulement entraîné la chute du régime de Mouammar Gaddafi mais favorisé l’armement et la montée en force des djihadistes dans ce pays, maintenant devenu totalement chaotique. De même, dans la poursuite de leur objectif de renverser le régime de Bachar el-Assad en Syrie, les États-Unis ont favorisé le transfert d’armes et de combattants de la Libye vers la Syrie et laissé leurs très proches alliés – en particulier l’Arabie saoudite et le Qatar – financer l’État islamique (EI), Jabhat al-Nusra et d’autres groupes djihadistes ou, dans le cas de la Turquie, laisser passer librement leurs combattants à travers leurs frontières ou même acheter et revendre le pétrole produit par l’EI. De façon plus générale, les États-Unis ont aussi maintenu une très étroite alliance stratégique avec l’Arabie saoudite, alors que ce pays dépense des milliards de dollars chaque année pour disséminer partout dans le monde le wahhâbisme, ce courant particulièrement rétrograde et sectaire de l’Islam sunnite dont se revendiquent les groupes djihadistes. Avec le résultat, comme l’écrit le journaliste britannique Patrick Cockburn dans son livre « The Rise of Islamic State », que l’on se retrouve maintenant face à « un mouvement cent fois plus gros et bien mieux organisé qu’Al-Qaïda d’Oussama Ben Laden » (notre traduction).
Quoi faire ?

La seule véritable façon d’en finir avec les attentats dont sont victimes les Occidentaux dans leurs pays ou à l’étranger est d’abord et avant tout de mettre un terme aux politiques hégémoniques et guerrières de l’Occident qui sont menées sous le couvert fallacieux de la « guerre contre le terrorisme ». Dans le cas du Canada, il faudrait non seulement retirer les CF-18, mais aussi les forces spéciales canadiennes, et cesser toute participation à la guerre en Irak et en Syrie. Il faudrait également rompre nos contrats militaires avec l’Arabie saoudite et dénoncer le rôle particulièrement pernicieux que joue ce pays dans le monde et la protection que lui accordent les États-Unis. Voilà tout un programme à réaliser ! D’autant plus qu’en matière d’affaires étrangères et de guerre, probablement plus que dans tout autre domaine, c’est le 1 %, les puissants, qui déterminent les politiques et les 99 % de la population qui en gobent la propagande, en paient les coûts et en subissent les conséquences.

 

Les auteurs sont des porte-paroles du Collectif Échec à la guerre, mais ils s’expriment ici à titre personnel.

Sommes-nous sans valeur?

Sur la base de son expérience de jeune étudiante immigrée et sans emploi dans une Grande-Bretagne elle aussi soumise à l’austérité, la poétesse Agnes Török a récemment publié cette vidéo, maintenant sous-titrée en français, qui tente de tirer les conclusions des pratiques actuelles du marché du travail: au final, ce système économique ne dit-il pas qu’une grande partie des travailleurs n’ont aucune valeur?

Question d’argent

Comme chaque année au début de juin, le Grand Prix de Formule Un a fait vrombir ses puissants moteurs sur l’île Notre-Dame. Et comme à l’habitude, lors des activités entourant la compétition, des voitures de course étaient exposées au centre-ville, attirant touristes et badauds. Deux représentantes des Femens en ont profité pour s’y livrer à un autre coup d’éclat qui une fois de plus (et c’est là leur but) a retenu l’attention des media.

Je laisse à d’autres de discuter des objectifs et des stratégies du mouvement Femen. Ce qui m’a interpellé dans cette histoire, c’est la réaction d’un gardien de sécurité qui tentait, de façon très musclée, de faire descendre la femme qui s’était allongée sur une voiture. À des passants qui lui reprochaient d’agir violemment, il a répondu « J’m’en câlisse (sic).  Ça, ça vaut plus qu’elle ! », le ça désignant bien sûr le rutilant bolide. Voilà, tout était dit : en ramenant l’intervention à une question d’argent, celle-ci devenait justifiée ! Une voiture de course vaut une fortune, et ce prix donne le droit de molester une femme qui ose y toucher…

Cette réduction de presque tout à une valeur monétaire est désormais si largement répandue qu’elle apparaît pour la majorité comme une évidence indiscutable. Pour justifier la tenue du Grand Prix, on évoque toujours ses importantes retombées économiques, bien que celles-ci n’aient jamais été évaluées de façon très précise.  On peut ainsi continuer à présenter des voitures polluantes, utiliser des jeunes femmes pour mousser l’événement, attirer des touristes nantis, qui dépenseront leur argent au circuit Gilles Villeneuve, dans les restaurants et les bars, et pour certains également dans des activités moralement plus douteuses. On accepte cela, étourdis, aveuglés par les vedettes, le glamour et les millions. Le circuit mondial de la F1 est si associé à la « grosse argent » qu’encore bien des gens en tolèrent les excès. Nos élus se plient aux demandes du richissime patron, Bernie Ecclestone, pour qu’il daigne bien amener son grand cirque faire quelques tours de piste à Montréal ; ainsi, sur 10 ans, les gouvernements et la Ville de Montréal paieront 187 millions de dollars à Ecclestone, en plus d’une trentaine de millions pour l’entretien de la piste et des garages.

L’argent parle. Et sa voix forte enterre trop souvent toutes les autres. Les sables bitumineux sont une catastrophe environnementale ? Oui, mais ils contribuent à la prospérité du Canada. Notre premier ministre l’a répété maintes fois : pas question de mettre en place des mesures de lutte aux changements climatiques qui nuiraient à cette prospérité. Ça, les profits de l’industrie pétrolière, ça vaut plus qu’eux, les citoyens et leur bien-être futur.

On veut forer des milliers de puits à Anticosti, en Gaspésie, dans le golfe Saint-Laurent ? Chercher du pétrole et du gaz, alors que de plus en plus de voix, dont celles des scientifiques et même celles de financiers, nous exhortent à laisser de côté les combustibles fossiles afin d’éviter la catastrophe climatique ? Pour couvrir les arguments des opposants, on fait miroiter les milliards que cela pourrait rapporter.

De part le monde, des millions de gens, dont nombre d’enfants, sont maintenus en esclavage, les espèces animales et végétales disparaissent à un rythme effrayant, le climat est bouleversé, on use l’eau et le sol de plus en plus rapidement. Mais la création de richesse, ça vaut plus que le reste.

Depuis trop longtemps, on peut polluer, épuiser les ressources, exploiter les travailleurs, s’attaquer à la flore et la faune, compromettre le bien commun, mener des guerres, en mettant l’argent dans la balance et en prétendant que cet étalon possède plus d’importance que les autres. Cette perversion amène ainsi à comparer le prix d’une voiture et d’un être humain et, pire encore, à préférer et défendre celle-là plutôt que celui-ci.

Il est temps que nous repensions notre système de valeurs et ramenions l’argent au rôle où il aurait toujours dû demeurer confiné : notre serviteur, et non pas notre maître.

Commercialiser le vide

Les États-Unis viennent d’autoriser la commercialisation de pommes génétiquement modifiés, dont la propriété particulière est de ne pas brunir une fois coupées. Il s’agit de la Arctic Granny et de la Arctic Golden, soit une Granny Smith génétiquement modifiée et une Délicieuse jaune génétiquement modifiée. Bien que ces pommes OGM n’ont pas encore été homologuées pour la vente en sol canadien, il y a fort à parier, considérant les antécédents des autorités réglementaires canadiennes en la matière, que le gouvernement canadien finira par emboîter le pas à son voisin du Sud.

La présidente des Producteurs de pommes du Québec, Stéphanie Levasseur, a mis en lumière une partie du fond du problème lorsqu’il est question de cultures génétiquement modifiées, elle qui affirmait au quotidien Le Devoir « ne pas comprendre cette stratégie de modifier les gènes des pommes pour les rendre plus résistantes au brunissement, d’autant plus qu’il existe déjà des variétés de pommes qui, naturellement, s’oxydent peu lorsqu’elles sont exposées à l’air. » Elle mentionnait ainsi : « On ne voit pas la nécessité de faire des avancées de ce côté-là pour un problème qui, en fait, n’existe pas vraiment. »

Voilà effectivement un bel exemple de cette logique du capital qui crée littéralement des besoins pour assouvir sa soif d’expansion infinie. Au fond, toute l’industrie des biotechnologies n’est que ça, une vaste entreprise à créer des « besoins » dont les prouesses techniques sont les seules à pouvoir combler.

Et comme sous le règne du capital le politique est soumis aux diktats de l’économisme triomphant, les géants des biotech pourront toujours compter sur les instances réglementaires pour s’assurer que nous comprenions bien quels sont nos « besoins ». « Apprends à avoir besoin de ce qui t’est offert », disait le philosophe allemand Günther Anders. Cette maxime s’applique trop bien à l’industrie des biotechnologies et ses sœurs de la haute technologie.

Pourtant, un minimum de volonté politique serait à même de mettre un frein aux ambitions sans fin du capital techno-scientifique. Prenons l’exemple des pesticides et insecticides, particulièrement ceux de la classe des néonicotinoïdes dont les preuves ne cessent de pointer en direction de leur responsabilité dans le phénomène d’effondrement des colonies d’abeilles. La municipalité de Richmond, en Californie, vient d’ailleurs de réglementer en ce sens, tout comme l’ont fait la France et l’Ontario. Mais on attend toujours que le Québec manifeste une quelconque volonté d’emboiter le pas à ces législations qui ont pris la sage décision d’appliquer le principe de précaution.

Bien entendu, on pourra toujours compter sur les acteurs de la filière biotechnologique pour tenter de museler les autorités ou les confondre en doutes pour leur propre profit. La question de la responsabilité des néonicotinoïdes dans l’effondrement des colonies d’abeilles en témoigne d’ailleurs bien, comme l’a démontré Maryam Henein, cofondatrice et rédactrice en chef du site HoneyColony. L’industrie n’est jamais à court de valets pour servir ses visées. Maryam Henein donne ainsi l’exemple de Jon Entine, qui a écrit plusieurs articles prenant la défense des cultures OGM et autres produits chimiques d’usage trop courant. Or, Entine n’a rien de l’analyste indépendant et désintéressé qu’il prétend généralement être. Le correspondant du magazine Mother Jones en matière d’agriculture et d’alimentation Tom Philpott, a dit de lui que ce soi-disant « auteur, chercheur, consultant en leadership et soutenabilité, commentateur et conférencier sur les questions du comportement humain » a en fait travailler indirectement pour Monsanto et entretient des liens avec Syngenta, la multinationale de l’agrochimique qui fabrique l’atrazine et autres néonicotinoïdes.

Les tentatives d’Entine pour discréditer le lien entre les néonicotinoïdes et le phénomène d’effondrement des colonies d’abeilles ne résiste toutefois pas à l’analyse des faits. L’International Task Force on Systemic Pesticides, par exemple, a évalué plus de 850 études et publications sur l’usage des pesticides dits systémiques. Pour l’auteur principal de cette revue de la littérature scientifique, le Dr Jean-Marc Bonmatin du CNRS, les preuves sont très claires : « Nous assistons à une menace pour la productivité de notre environnement agricole et naturel. Loin de sécuriser la production alimentaire, l’utilisation des néonicotinoïdes met en péril les pollinisateurs qui la rendent possible. »

Bref, l’industrie ne sera jamais à court d’arguments et de valets à son service pour nous imposer leurs « besoins » et leurs « innovations ». D’ailleurs, elle ne semble jamais à cours d’idées à commercialiser, le désastre écologique à venir offrant déjà plusieurs occasions d’affaires. On peut d’ailleurs le constater avec toute l’agitation qui entoure le développement de la géoingénierie, cette nouvelle fuite en avant techno-scientifique que les organisations ETC Group et BiofuelWatch entendent suivre au pas à travers le site Geoengineering Monitor qu’ils ont mis sur pied, qui se présente comme un espace d’analyse critique.

La leçon à retenir de tout cela : il ne pourra rester que le vide que le capital trouverait bien une façon de le mettre en boîte avec un joli emballage pour nous le vendre en nous faisant accroire que ce vide viendra combler un autre de nos « besoins » dont nous ignorions jusqu’à hier que nous souffrions de son manque. Il n’y a pas à dire, le capital, techno ou pas, a encore de beaux jours devant lui. D’ailleurs, comme le disait Lyne Mercier, vice-présidente de l’Office nationale de l’énergie chargée de (non) analyser le projet de pipeline Énergie Est : « Le marché attend. » Donc, plus de temps à perdre en évaluation environnementale de quelque sorte que ce soit !

Les profiteurs d’abîme

Les profiteurs d’abîme*

Bal tragique à Charlie Hebdo : 12 morts. Le choc. Peut-être était-ce d’abord l’amateur du délire hara-kirien en moi qui réagissait ainsi en apprenant la nouvelle. Ou peut-être était-ce simplement qu’évoluant dans le domaine des lettres, je venais en quelque sorte de perdre des frères d’armes.

Même si l’horreur se drape parfois d’une odieuse banalité, un sentiment d’absurdité, d’irréel. Qu’on s’attaque ainsi lâchement à une bande de joyeux lurons sans ressources plutôt qu’à ceux et celles qui ordonnent le bombardement de civils innocents, qui téléguident des drones ou qui vendent la mort sous couvert d’humanitaire ; leurs esclandres juvéniles étaient si menaçantes ? Mais une fois passée la stupeur, que dire qui n’a pas déjà été dit.

Bien sûr, l’ami Charlie n’était plus ce qu’il était et je ne le fréquentais plus que manière furtive. Il y a quelques années, l’épisode Val-Siné m’avait d’ailleurs laissé un goût amer. Comme quoi il y a des sujets pour lesquels il est plus facile de libérer la parole que d’autres… Mais même s’il a toujours eu ce petit côté misogyne bien affirmé et une inclination scatologique non dissimulée, j’ai toujours apprécié le côté transgressif, bête et méchant d’Hara-Kiri et ses suites, et l’esprit et la tradition dans lesquels il s’inscrivait. Ce qui ne m’empêchait pas d’être en désaccord avec nombre de ses coups de gueule et choix éditoriaux. Mais là comme ici, il y a la défense d’une liberté sans concession. Ce pourquoi le 7 janvier dernier, d’une certaine façon, pour moi il n’y avait pas de « oui, mais… ».

Ce qui ne doit néanmoins pas nous empêcher de réfléchir au drame et à ses implications. Car maintenant que la poussière retombe, que restera-t-il de tout ça? Une fois dissipé le brouillard de la foule scandant à l’unisson son amour de la liberté, à quelle enseigne logera-t-elle? Et à cette question, je crains fortement la réponse. Une fois que le ronron médiatique aura repris ses droits, rien n’aura changé, j’en ai bien peur.

Récupération 101

Il fallait les voir, toutes ces fausses pleureuses et tous ces récupérateurs de première venir faire les beaux devant les caméras avant de rentrer sagement dans leurs parlements pour nous enfoncer leurs lois liberticides et économico-suicidaires. Ceux-là mêmes qui nient le droit à la liberté d’expression la plus primaire à leurs commettants, qui musellent la presse sur les collines parlementaires ou qui empêchent la tenue de manifestations en solidarité avec les populations opprimées ou victimes de la quincaillerie de Tsahal.

Comme il fallait aussi les voir, tous ces journaleux va-t-en-guerre et ces moralistes vendeurs d’illusions. Incapables de condamner la récupération quand elle se déploie de façon si éhontée, préférant plutôt saluer la condamnation bienpensante de dirigeants aux mains tâchées de sang. Et que dire de tous ces racoleurs accourus à la rescousse d’un Charlie Hebdo qui autrement aurait agonisé dans l’indifférence béate des faiseurs d’opinion. Comme le groupe Lagardère qui, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, trempait dans la vente d’armes, celles-là mêmes qui ont peut-être fini entre les mains des frères Kouachi après avoir été initialement commandées par l’État français.

Retour à la normale

« Plus rien ne sera comme avant », avons-nous entendu. Un vieux refrain. Rassurez-vous, tout restera comme avant. La routine aura tôt fait de recouvrer ses droits. Et la bêtise de rester au pouvoir, et la connerie de nous servir de miroir.

Les médias referont rapidement mine de voir qu’ils font l’objet d’un assassinat politique et culturel quotidien. Et abdiqueront leur rôle de défenseurs d’une liberté qu’ils semblent avoir depuis longtemps abandonnée, si tant est qu’ils l’aient déjà partagée. Jean-François Nadeau avait raison de rappeler que c’est en fait tous les jours qu’on assassine la presse. À petit feu. Dans l’indifférence. Nadeau qui rappelait également qu’en cette journée peu banale, les « mêmes qui d’ordinaire trouvent que tout le monde va trop loin parce qu’eux ne vont nulle part se souciaient de Charlie Hebdo. Un moment rare. [Mais que] tous ceux-là se rassurent : l’immense majorité d’entre eux n’a absolument rien à craindre. L’autocensure qu’ils pratiquent déjà leur assure la paix. »

La routine reprendra ses droits comme elle le fit au lendemain du 11-Septembre. Et la bêtise continuera de s’étaler dans toute sa splendeur. Une lecture rapide des journaux les premiers jours de 2015 témoignait d’ailleurs de l’ineptie qui tient lieu de gouverne quotidienne. De cette dépossession tranquille qui taille subrepticement sa route. Sur la scène locale et nationale, un maire est venu nous dire que le développement du transport collectif passe par la construction d’une autoroute, pendant qu’un ministre faisait une fois de plus concorder les désirs d’une accommodante « majorité silencieuse » avec les politiques d’austérité de son gouvernement et qu’un simple député de l’opposition se posait en défenseur dudit gouvernement en soutenant qu’il « avait toute la légitimité démocratique requise pour rééquilibrer les finances publiques et résister aux groupes de pression sans autre consultation ». Sur la scène internationale, on punissait un peuple sans État d’en appeler de la justice internationale, pendant qu’on y allait de remontrances à l’égard de la volonté exprimée d’un autre de tourner le dos aux politiques d’austérité. Et tout ce beau monde de nous rappeler à quel point ils tiennent à la démocratie.

Bien assez tôt, nous serons ainsi revenus à l’ère du vide. Et nous aurons feints de chercher à comprendre le comment du pourquoi pour revenir au divertissement de nos âmes errantes. Nous aurons éludé comme il se doit la pertinence de nous pencher sur la perte de sens qui caractérise nos sociétés, pourtant l’une des clés pour appréhender le phénomène de la radicalisation islamiste. Et aucune réponse politique appropriée ne sera mise en œuvre pour contrer les manifestations de dérives sectaires et terroristes, préférant plutôt s’en remettre aux mesures sécuritaires. Comme d’ordinaire, pour toute réponse à apporter à l’horreur et à la défense des idéaux démocratiques, la seule réponse sera… la mise en tutelle de ces idéaux et le renforcement des mesures liberticides. Restreindre les libertés pour mieux les défendre! Je rêve du jour où suivant chaque attentat nos gouvernants démantèleront un dispositif sécuritaire…

Retour également à la routine du « deux poids deux mesures ». On paradera entre hypocrites pendant que P-6. On réhabilitera les vertus du blasphème pendant que Dieudonné. On pleurera les morts de nos arrière-cours pendant que le Yémen ou le Nigeria. Le tout lors de cérémonies tout sauf triviales se drapant derrière un paravent de neutralité positive, lesquelles, rappelle Mathias Delori sur le blog de Mediapart, « sont des actes symboliques performatifs […] nous enseign[ant] quelles vies il convient de pleurer mais aussi et surtout quelles vies demeureront exclues de cette économie moderne et humaniste de la compassion ».

Gardons le sourire

Non, malheureusement rien n’aura fondamentalement changé au lendemain du 7 janvier 2015. Carburant à l’émotion, la pratique gouvernementale suivra le sillon tracé par les « crises » antérieures. Celui de la stigmatisation et du détournement du regard. Celui de la division et de l’affirmation revancharde.

Cela dit, au-delà de la lassitude de voir continuellement se déployer la mascarade démocratique, je n’en crains pas moins la suite des choses. Pour reprendre l’expression du journaliste Jeremy Scahill sur les ondes de Democracy Now!, quand les gouvernements se mettent en mode Fear inc., les pronostics ne sont jamais réjouissants.

Mais bon, soyons positifs! Puisque c’est, semble-t-il, la force des mots qui fut attaquée, notre travail doit bien avoir une certaine portée après tout. Et d’ailleurs, si nous les prenions aux mots, tous ces enfumeurs et poseurs de la bienpensance? La liberté, c’est effectivement sacré. La liberté d’être ou ne pas être Charlie, de publier ou non, de faire rire ou non, de rire ou non. La liberté de leur rappeler leur turpitude, leur connerie ; de les traiter de menteurs, de crosseurs, d’exploiteurs. Si seulement ils réalisaient à quel point c’est difficile d’être gouverné par des cons.

La liberté, finalement, de continuer à dénoncer tous ces profiteurs d’abîme, pour reprendre la savoureuse formule de Daniel Mermet : « Il faut que Charlie continue. Non pas comme une marque mais comme un combat. Aujourd’hui, il nous faut toutes nos forces, toute notre raison, pour déjouer les amalgames racistes et l’indécrottable cheptel des profiteurs d’abîme qui se pavanent d’un micro à l’autre. »

N’empêche, je vais m’ennuyer de ta fougue Charlie. Mais il y en aura d’autres. Pas vrai, camarades?

* Même si ce texte ne parait en lien direct avec la décroissance, je le jugeais digne d’être partagé au lieu qu’il dorme dans les tréfonds de mon ordinateur!

Vers un printemps chaud?

L’Année 2015 sera-t-elle une année charnière dans le renversement de notre dépossession tranquille ou verra-t-elle l’approfondissement de notre déliquescence avancée?

Les événements de Charlie Hebdo étant maintenant derrière nous – nous sans avoir laissé dans son sillage un élargissement du dispositif sécuritaire et liberticide qu’affectionnent tant nos laudateurs de la démocratie autoritaire – nous pourrons revenir aux dossiers prioritaires qui devraient nous occuper.

D’abord, la question de l’austérité. Si les élections législatives de ce dimanche en Grèce verront fort possiblement l’arrivée au pouvoir d’un parti, Syriza, ouvertement anti-austérité, force est d’admettre que celui-ci semble déjà bien avancé dans la voie de l’édulcoloration de ses visées politiques et que, devant composer avec les pressions indues des gardiens de la vulgate monétaire européenne, il doit déjà s’adonner à certaines acrobaties plutôt douloureuses qui risquent d’en faire déchanter plus d’un, comme l’a très bien mis en lumière Frédéric Lordon sur le blog La pompe à phynance.

Et c’est sans oublier le fait que Syriza, tout comme Podemos et autres partis nés de l’indignation populaire post-2008, n’a malheureusement que la croissance à la bouche quand vient le temps de relancer l’économie, comme s’il fallait encore prioritairement rassurer la plèbe conditionnée par des années de matraquage idéologique néolibéral et les agences de notation. Or, l’un des défis prioritaires des années à venir sera de trouver le moyen de renverser cette doxa croissanciste et de faire la démonstration que la décroissance ne rime pas avec chômage et appauvrissement. Et pour cela, il faudra davantage que des marches vibrant au rythme des camions flûtes.

C’est pourquoi il nous faudra suivre ici – et bien évidemment y prendre part ! – les développements de ce que d’aucuns annoncent déjà comme un printemps chaud au Québec. Il nous faudra effectivement mettre un holà ferme aux entreprises de destruction déjà bien entamées de l’équipe libérale.

Un autre dossier qui risque de susciter notre attention est celui du pétrole et des projets de pipelines devant traverser la belle province. Saurons-nous mettre un frein à ces initiatives du siècle dernier? Il le faudra, car le monde nous regarde et qu’il en va de la suite du monde. Surtout, aussi, parce qu’une récente étude parue dans la revue Nature est venu nous rappeler que la majeure partie du pétrole encore disponible se doit à l’heure actuelle de rester dans le sol si nous voulons éviter l’emballement du dérèglement climatique, que d’aucuns considèrent déjà irréversible…

Espérons par ailleurs que cette lutte aux hydrocarbures sera également l’occasion d’entamer une réflexion collective conséquente sur notre dépendance au pétrole, et sur les implications d’une telle dépendance. Les Éditions Écosociété entendent à cet égard apporter leur grain de sel en publiant en mars prochain L’énergie des esclaves. Le pétrole et la nouvelle servitude, traduction du livre du journaliste canadien Andrew Nikiforuk, The Energy of Slaves. Une réflexion fort intéressante sur notre rapport aux énergies fossile, et plus largement sur notre utilisation de l’énergie. Comme quoi il est vraiment temps d’opérer une révolution conceptuelle pour retrouver une échelle véritablement humaine dans notre façon d’appréhender nos rapports avec la nature.

Il n’y a donc pas à dire, l’année 2015 sera bien chargée. L’horloge de l’apocalypse ayant été avancée à minuit moins trois, il serait peut-être que nous accentuions la cadence. Je l’ai dit plus haut, le monde nous regarde.

Anéantir le dogme

En ces temps d’austérité, je reprends ce titre d’une pièce de la formation Vulgaires machins puisque c’est de cela dont il s’agit : sortir d’un dogme. Celui de la sacro-sainte croissance et de ses impératifs, de notre soumission à l’argent et à sa puissance délétère. Une croissance qui, quand elle ne vise pas à masquer les véritables desseins de nos élites, embue le champ des possibles de ceux et celles qui, de façon sincère, ne croit plus aux turpitudes des détenteurs et détentrices du pouvoir qui démantèlent notre passé, saccagent notre présent et hypothèquent notre futur au nom d’un soi-disant assainissement de nos finances publiques.

Volontaire ou non, notre aveuglement envers la croissance nous empêche toujours d’aborder les problèmes du bon angle et de poser les gestes nécessaires pour être à la hauteur des défis qui sont les nôtres. Et à cet égard, il se pourrait bien que le développement durable s’avérera l’une des plus grandes escroqueries intellectuelles de notre temps. Quand on préfère admirer l’arbre au détriment de la forêt, on perd de vue le portrait d’ensemble et on ne finit que par servir les intérêts du Capital dont l’unique objet est l’autovalorisation perpétuelle.

Le secteur des énergies renouvelables croit à une vitesse fulgurante, nous dit-on. Bonne nouvelle, n’est-ce pas? Et bien, pas nécessairement. Particulièrement lorsqu’on s’entête en parallèle à chanter les vertus de la croissance. C’est que, voyez-vous, une telle hausse n’a jusqu’ici en aucune façon freiné la consommation d’hydrocarbures – ce qui est particulièrement le cas pour le charbon, dont l’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit qu’il surpassera le pétrole comme principale source d’énergie en 2017. En fait, les émissions de CO2 provenant de la combustion des combustibles fossiles et des processus industriels contribuent à peu de choses près autant au total des émissions de gaz à effet de serre dans la dernière décennie qu’elle ne le faisait de 1970 à 2010.

Ce serait 1500 gigawatts d’électricité qui seraient maintenant générés par des énergies renouvelables chaque année. Or, cette production et consommation « verte » n’est aucunement venue remplacer d’autres filières plus polluantes, elle n’a fait que venir s’ajouter à notre boulimie consumériste. L’exemple de l’Allemagne est intéressant à cet égard, le pays rencontrant des limites évidentes malgré un ambitieux plan de transition énergétique. Et de manière générale, pour les pays ayant entrepris le virage vert en matières énergétique celui-ci se fait souvent par une délocalisation des exploitations davantage polluantes. Ainsi en est-il par exemple de la Norvège qui, comme le Québec, produit l’essentiel de son électricité par l’entremise de l’hydroélectricité, tout en faisant la promotion de ce type de filière dans des endroits mal appropriés, contribuant en bout de ligne à l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre (GES). Nous pourrions également évoqué le cas du Danemark qui, malgré la mise en place d’un tas de mesures intéressantes et un développement important du renouvelable, n’en demeure pas moins le pays européen avec la plus haute empreinte écologique, en plus d’être un ardent promoteur des agrocarburants, avec toutes les conséquences que ceux-ci génèrent.

En fait, tout cela nous renvoie à une question d’échelle, la fixation sur la croissance favorisant nécessairement un accroissement de la demande et de la production, donc de titanesques projets dont les conséquences ne peuvent être qu’à la hauteur de leur gigantisme. Aussi « verte » soit-elle, aucune source d’énergie exploitée à grande échelle ne peut ainsi aspirer à devenir carbo-neutre. Résultat : une inévitable augmentation des GES. Comme le souligne d’ailleurs bien Almuth Ernsting, l’une des initiatrices de BiofuelWatch, « aussi longtemps que des sources d’énergie qui sont aussi intensives en carbone (carbon-intensive) et destructrices que le sont les énergies fossiles seront classées comme étant du ressort des « énergies renouvelables », accroitre le recours aux énergies renouvelables à travers le globe risque de causer plus de torts que de bienfaits ». Le professeur Steven Smith aborde d’ailleurs dans ce sens, lui qui affirme : « De parler d’« énergie renouvelable » ou d’« énergie durable » relève de l’oxymore, tout comme ce l’est de parler d’« exploitation minière durable » ou de « développement durable ». Le plus d’énergie nous consommons, le moins soutenable devient l’humanité. ».

En fait, comme le souligne encore une fois Ernsting : « Le mythe d’une énergie propre abondante nous empêche de nous concentrer sur les changements beaucoup plus profonds qui nous sont demandés, soit le passage vers des sociétés à faible consommation énergétique. » L’auteur britannique et militant sur la question des changements climatiques George Marshall soulignait d’ailleurs que nous pourrions atteindre les cibles d’émissions requises pour limiter le réchauffement climatique en revenant à la consommation énergétique telle qu’elle l’était en 1972. Or, 40 ans de gains d’efficacité énergétique ont plutôt été compensés, effet rebond oblige, par une encore plus grande hausse de la consommation énergétique.

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Pendant ce temps, les défis que nous avons relevés ne cessent de croitre. Si d’un côté le phénomène des changements climatiques semble avoir été largement sous-estimés, de l’autre les dernières analyses en la matière sont venus davantage confirmer les tendances observées jusqu’ici. Dans le rapport de synthèse du 5e rapport d’évaluation du GIEC et le résumé à l’intention des décideurs qui a été rendu public récemment, on confirme que le réchauffement est bel et bien en marche, qu’il est dû principalement à la combustion des combustibles fossiles et que les effets négatifs sont plus importants que les effets positifs. Les experts du climat estiment néanmoins qu’il est encore possible d’éviter que la température moyenne s’élève de plus de 2oC par rapport à la période préindustrielle, même si les tendances dominantes font craindre un réchauffement beaucoup plus important. Les membres du GIEC se montrent toutefois plus inquiet que jamais et évoquent divers scénarios pour juguler les effets des changements climatiques et pour prévenir l’emballement du climat. Mais ils estiment qu’un tel défi peut être relevé sans sacrifier la croissance…

Or, comme l’explique Daniel Tanuro: « Ces scénarios laissent une (faible) marge pour augmenter encore un peu la quantité de gaz à effet de serre envoyée dans l’atmosphère (donc pour brûler encore un certain temps une certaine quantité de combustibles fossiles). Ils sont néanmoins extrêmement contraignants. Dans le cas d’une stabilisation à 450 ppm, par exemple, les émissions mondiales devraient baisser de 42 à 57% d’ici 2050 et de 78 à 118% d’ici 2100 (par rapport à 2010). D’ici 2050, la part de l’énergie « zéro carbone » ou à faible intensité carbone devrait augmenter de 90% au niveau mondial. Sachant que 78% des émissions sont dues au CO2 provenant de la combustion de combustibles fossiles, et que cette combustion est la source de 80% de l’énergie utilisée par l’humanité, on mesure l’ampleur de la difficulté… En clair : il faut réduire la production matérielle et les transports. […] C’est possible, poursuit-il, sans nuire au bien-être (en l’augmentant, au contraire) si on supprime les productions inutiles et nuisibles, l’obsolescence programmée, les transports délirants dans le cadre de la mondialisation, etc. C’est possible sans nuire à l’emploi (en le favorisant, au contraire) si on partage le travail, les richesses, les savoirs et les technologies… Mais chacune de ces hypothèses ramène invariablement à la même conclusion : il faut s’en prendre au capital.

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Effectivement, on en revient à cela : s’attaquer au capital et mettre un holà au dogme de la croissance. Et cessez de croire que la techno-science viendra à notre secours. Non, une source d’énergie miracle ne pourra nous permettre d’avoir chacun et chacune notre automobile. Non, le génie génétique ne viendra pas nourrir la planète?  Tout comme l’agroindustrie ne cherche pas notre bonheur.

D’ailleurs, les représentants du capital ne craignent pas de passer à l’offensive pour imposer leurs vues. On le voit bien avec le cas de TransCanada. La compagnie albertaine n’en est cependant pas à ses premiers coups bas, elle qui tente depuis quelque temps déjà de forcer la main des élus étatsunien dans le cadre du projet Keystone XL. Ainsi, il a entre autres choses été démontré qu’un rapport – favorable – produit pour le compte du Département d’État du gouvernement étatsunien l’hiver dernier sur le projet avait été écrit par des consultants de l’industrie pétrolière, selon groupes dont Amis de la Terre et Sierra Club. Comme on s’en doute, ledit rapport diminuait grandement les impacts environnementaux reliés au projet…

Et tout cela nous ramène à l’austérité. C’est en son nom qu’on nous vend la possibilité de relancer la croissance. Or, à bien y regarder, l’élite n’est pas si dupe. Elle a très bien compris et sait très bien que nous allons droit vers la mur. Et si la croissance, ça ne fonctionne plus, on assumera notre soif d’accumulation par la dépossession de ce qui reste de bien commun. Car au fond, l’austérité c’est une vaste entreprise de démantèlement de l’État social au profit d’une coterie privée qui aura finalement que le luxe de n’être que les derniers à se goinfrer la face suivant l’effondrement. En attendant, chacun pourra toujours croire qu’on agit de la sorte pour faire le « ménage » dans nos finances publiques et pour le salut de nos enfants et petits-enfants. Les vraies affaires, quoi.

Assez parlé, maintenant agissons

Le 23 septembre prochain se tiendra à New York un sommet international sur les changements climatiques, auquel participeront plus d’une centaine de chefs d’état.  Bien qu’il sera à ce moment à New York, le premier ministre canadien Stephen Harper n’a pas jugé bon de participer à cette rencontre, se contentant d’y déléguer sa ministre de l’environnement Leona Aglukkaq.

Alors que le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon répète les appels à agir dès maintenant contre les changements climatiques, que l’OMS, la FAO et plusieurs autres organismes internationaux joignent leurs voix à celles de la communauté scientifique mondiale pour lancer des alertes de plus en plus pressantes, nos dirigeants font fi de celles-ci.  S’ils prétendent, bien souvent du bout des lèvres, se soucier de l’environnement, il ne faut pas que la protection de celui-ci entrave le développement économique.  Ainsi, les sables bitumineux albertains représentent une richesse potentielle énorme qu’il faut exploiter à tout prix. Que les conditions de vie sur Terre puissent être menacées constitue un détail vite noyé sous les dollars.

Le Québec ne fait guère mieux.  Des cibles ambitieuses de réduction de GES ont été évoquées, mais très peu d’actions concrètes n’ont encore été entreprises pour les atteindre.  Le temps nous presse, mais personne n’agit.  Au contraire, on se soumet aux volontés des promoteurs.  Par exemple, le 8 septembre dernier, TransCanada invitait à une soirée dans un hôtel montréalais des décideurs et personnalités influentes du Québec.  Pierre Arcand, ministre des ressources naturelles, Thierry Vandal, pdg d’Hydro-Québec, Michael Sabia, pdg de la Caisse de dépôt et placement, le maire Denis Coderre, Jean Charest, en tout près de 200 convives qui ont mangé et bu aux frais de l’entreprise en se faisant vanter les mérites du pipeline Énergie Est, qui doit transporter le pétrole albertain jusqu’au futur port de Cacouna et vers le Nouveau-Brunswick.  La leçon semble avoir été bien apprise, car dès le surlendemain, le ministre Arcand a fait la promotion des avantages économiques du projet de pipeline Énergie Est, qui générerait de la richesse et créerait des emplois.  Combien ? Le ministre n’est pas en mesure de le préciser.  Mais lorsqu’il s’agit de créer de la richesse, inutile de s’attarder aux détails.  À qui profitera vraiment cet or noir qui ne fera en grande partie que transiter par le Québec ?  Et surtout, quels en sont les véritables coûts environnementaux à long terme ?  Le ministre concède bien l’existence de « certains enjeux environnementaux » sans toutefois se montrer trop certain d’en quoi ils consistent ; de toute façon, ces enjeux ne semblent pas chez lui ni chez personne du gouvernement libéral une préoccupation majeure (un gouvernement qui, rappelons-le, s’est fait élire en nous promettant de s’occuper des « vraies affaires » ).

Le feu couve, il faut agir dès aujourd’hui pour tenter d’amenuiser les changements climatiques.  Si rien n’est fait, ceux-ci prendront une ampleur aux conséquences néfastes pour nos sociétés.  Même les spécialistes les plus tempérés entrevoient l’avenir avec inquiétude.  Malheureusement, on ne peut pour l’instant pas attendre grand chose de nos dirigeants.   Il revient aux citoyens d’entreprendre des actions et d’en exiger de leurs élus.  À cet effet, le 21 septembre, deux jours avant le sommet de l’ONU, des marches populaires se tiendront dans des centaines de villes de par le monde. Celle de Montréal débutera à 13 h au Parc Lafontaine.  Soyons nombreux, car cela semble désormais le seul message que nos dirigeants puissent entendre.

Ne lavez pas vos fenêtres…

Ne lavez pas vos fenêtres, remplacez-le ! 

J’ai récemment lu cette réclame sur le flanc d’un camion de vendeur de fenêtres.  S’il s’agissait, du moins je l’espère, d’une réclame humoristique, elle traduit quand même bien une des grandes tendances de notre actuelle société de consommation.  On ne cherche plus à faire durer nos objets ; dès qu’ils deviennent le moindrement usés, qu’ils commencent à un peu moins bien fonctionner, qu’ils sont légèrement datés ou défraîchis, on ne se casse pas la tête, on les remplace.  Vive le neuf !  Et tant pis si l’ancien aurait pu encore faire l’affaire avec un peu d’entretien ou de réparation.  De toutes façons, les gens n’ont plus le temps d’entretenir leurs choses, trop occupés qu’ils sont à travailler pour en acheter de nouvelles !

Il faut dire que les entreprises ne nous aident guère : trop souvent, les objets qu’elles fabriquent sont peu durables, difficilement ou pas du tout réparables.  Les gens d’affaires ont compris que l’obsolescence programmée est un merveilleux concept pour faire rouler l’économie. Pour augmenter les profits, il faut produire et vendre toujours plus.  Que cela se fasse dans un monde aux ressources limitées est un paramètre occulté ; avant tout, il faut créer de la richesse….

Il apparaît pourtant évident qu’une économie fonctionnant ainsi ne peut durer.  Les murs se dessinent de plus en plus nettement : épuisements de ressources, pollution, changements climatiques.  Le petit truc de plastique que nous achetons sans nous poser de questions un dollar ou deux a pourtant un coût global supérieur : il a fallu du pétrole pour le fabriquer, le transporter, de l’énergie a aussi été dépensée pour extraire et traiter ce pétrole, pour bâtir l’usine, les machines.  Un coût environnemental est ainsi inclus dans chaque objet que nous achetons, supérieur au prix payé à la caisse ; nous ne pouvons plus l’ignorer.   Cette conscience du vrai coût des objets doit désormais guider nos choix de consommation.  Dans l’achat de biens plus durables, mais aussi dans des efforts pour les faire durer.   Cette nouvelle économie nous amène à ne plus toujours choisir le meilleur et tout dernier cri, à abandonner le réflexe d’aller au magasin acheter ou racheter sans se poser de questions.

Cette prise de conscience et ce changement de comportement doivent s’exercer au niveau individuel mais aussi collectif.  Nos gouvernements se disent en manque d’argent pour financer les services à la population.  On laisse présager qu’il faudra soit réduire ceux-ci, soit faire davantage payer les citoyens.  Et si l’on remettait plutôt en question les critères de prises de décision, en s’ouvrant à des options qui ne sont pas nécessairement les « meilleures » mais qui permettent tout aussi bien de répondre aux besoins.  Par exemple, on estime que le nouveau CHUM coûtera environ 2,89 milliards $. La construction de son centre de recherche, maintenant terminée, a coûté à elle seule 469,5 millions $ (coût initialement prévu : 320 millions $). Pour bâtir l’une des ailes de celui-ci, on a démoli l’immeuble situé au 300 Viger qui abritait le siège social de Vidéotron.  Il s’agissait d’un bâtiment moderne de 165 000 pieds carrés, construit en 1990, qui aurait pu être réaménagé, ce qui aurait été beaucoup moins coûteux que la démolition-reconstruction.  D’ailleurs, dans l’appel de propositions initial, les soumissionnaires étaient dans l’obligation de seulement rénover cet édifice ; mais en août 2009, un décret du gouvernement a autorisé sa démolition. On a finalement choisi de tout refaire en neuf, gaspillant ainsi un bâtiment en excellent état.

Dans un monde sans limites, l’approche « toujours du neuf » ne poserait pas de problème.  Mais dans celui où nous vivons, elle n’est pas soutenable.  Nous devons désormais apprendre à être plus modestes, plus frugaux, plus économes.

Changez vos fenêtres ?  Non.  Un seau, de l’eau, du vinaigre, un linge et un peu d’huile de bras, et elles seront quasi comme neuves !

Allons-nous vers une consommation plus « responsable »?

Cette question, posée par une journaliste du Devoir, m’a obligé à faire le point : suis-je convaincu, en août 2014, que notre consommation au Québec s’est améliorée depuis 10 ou 15 ans et qu’elle est devenue plus responsable, voire plus frugale?

Premier constat : que veut dire « consommer mieux »?

Si la question semble simple, la réponse est fort difficile! Consommer mieux, est-ce :

  • consommer moins?
  • consommer à moins cher?
  • consommer de la meilleure qualité?
  • consommer de manière plus écologique?
  • consommer des produits bio ou naturels?
  • consommer des produits locaux?
  • consommer des produits plus « éthiques » ou « équitables »?

Évidemment, selon la réponse que l’on donne à la question, notre bilan de la consommation actuelle sera bien différent.

Second constat : les formes de « consommation alternative » sont multiples

Une des difficultés pour se faire un portrait fidèle de la situation réside dans le fait que la « consommation alternative » (comme terme générique pour regrouper les diverses formes mentionnées ci-dessus qui ne forment même pas une liste exhaustive!) prend de multiples formes : de l’agriculture urbaine à la réutilisation des matériaux, en passant par le covoiturage, les services d’échanges locaux ou SEL, le minimalisme et les cuisines collectives!

Comment déterminer avec précision ce qui fait partie ou non de cette « mouvance sociale » qu’est la « consommation alternative »? Et plus difficile encore, comment mesurer l’ampleur réelle de la participation à chacune des composantes de cette mouvance (puisque ces initiatives sont très souvent locales, peu structurées et réparties partout sur le territoire)?

Cet éclatement des formes, cette multiplication des initiatives locales et ce fonctionnement spontané par affinités sont autant de caractéristiques des mouvements sociaux actuels (voir le dossier « Voyage au cœur de la citoyenneté active » de Florence Sara G. Ferraris publié à la « une » dans Le Devoir du 2 août 2014) qui rendent l’analyse plus difficile et subjective, mais qui ne diminuent en rien l’importance de ces phénomènes.

Troisième constat : la situation actuelle est-elle passagère ou durable?

Depuis longtemps, les « modes » ou les engouements sociaux se succèdent; et de nos jours, de plus en plus rapidement. Il suffit de voir l’évolution de nos jouets électroniques.

La simplicité volontaire a véritablement été « à la mode » pendant quelques années au Québec, au début des années 2000. La place occupée dans les médias, les demandes d’entrevues ou de conférences, et même sa récupération pour la publicité commerciale (!) ne laissaient aucun doute à ce sujet. Par la suite, la popularité du sujet (et la curiosité due à la nouveauté) a diminué, sans que cela signifie pour autant que moins de gens s’y intéressaient ou la pratiquaient.

On pourrait multiplier les exemples : s’habiller dans les friperies a déjà été mal considéré, alors que depuis quelques années, cela fait plutôt « chic » dans certains milieux. Les activités ou les organismes d’échanges, avec ou sans argent, se sont multipliés, de même que les sites internet consacrés à de tels échanges : bazars, ressourceries, « Troc-tes-trucs », gratiferia, Craiglist, Kijiji, etc.

Les modifications en cours dans la façon de consommer, indéniables, sont-elles un tournant décisif et durable ou plutôt un courant social passager? Seul le temps le dira.

Quatrième constat : les conditions objectives sont favorables

D’autres courants « alternatifs » ont déjà existé, y compris par rapport à la consommation. On peut penser au mouvement « hippie » avec ses communes et son retour à la terre des années 70 : on les appelait alors « contre-culturels » plutôt qu’« alternatifs ». Et il est facile de constater, a posteriori, que ce courant social fut passager, même s’il laissa des traces culturelles qui contribuent encore aujourd’hui à nourrir les alternatives au modèle social dominant.

Mais les conditions sociales et économiques actuelles sont radicalement différentes de celles des années 70. Je crois personnellement que les conditions actuelles (crise économique des années 2007-2009 qui n’est pas encore véritablement résorbée nulle part, et qui est même encore très difficile dans plusieurs régions du monde; épuisement relatif de nombreuses ressources naturelles; crise grandissante liée aux changements climatiques; pression démographique croissante; mondialisation et émergence de nouvelles puissances économiques, etc.) sont objectivement favorables à une remise en question beaucoup plus profonde et durable des modèles de consommation qui ont eu cours depuis la seconde Guerre Mondiale.

Ces remises en question sont-elles déjà en cours? Indiscutablement, à travers d’innombrables initiatives et mouvements un peu partout sur la planète : simplicité volontaire, décroissance, villes et villages en transition,  buen vivir en Amérique latine, mouvement Slow, commerce équitable, micro-crédit, développement durable, casseurs de pub, etc.

Ces remises en question sont-elles suffisantes? Évidemment pas, non seulement parce qu’elles sont encore souvent individuelles et parcellaires, mais aussi parce qu’elles n’ont pas encore trouvé de moyens efficaces d’additionner les énergies multiples et dispersées pour développer une véritable synergie, ni non plus les arrimages nécessaires avec les forces sociales organisées (syndicats, mouvement communautaire, corporations professionnelles, partis politiques, institutions culturelles ou religieuses) qui pourraient relayer les revendications et les propositions à un niveau organisationnel.

Ces remises en question sont-elles suffisamment significatives pour pouvoir entraîner un changement social durable? J’aurais tendance à pencher vers le « oui », non pas tant en raison du degré d’enracinement et de développement des initiatives multiples actuelles, mais plutôt en raison des conditions (sociales et économiques) objectives qui me semblent favoriser un tel changement : pour moi, notre modèle de consommation dominant tira à sa fin, pour une foule de raisons, et de nouveaux modèles vont nécessairement devoir prendre la relève.

Et quels que soient ces nouveaux modèles, les multiples initiatives actuelles en sont, à mon avis, inévitablement au moins les précurseurs, plus ou moins lointains ou immédiats.

Cinquième constat : la clé ultime, c’est le changement au niveau de la « conscience »

Dans toutes ces initiatives comme dans tout changement social, ce ne sont pas les apparences extérieures, ni même toujours les aspects mesurables ou quantifiables qui sont le plus important : c’est le changement des consciences, individuelles et collective.

On peut manger moins de viande, ne plus avoir chacun sa voiture, se préoccuper de recyclage et de compost ou acheter des vêtements équitables sans que cela signifie nécessairement un changement social significatif, ni encore moins permanent. Un grand nombre de personnes se sont, à un moment ou l’autre,  senties interpellées par de tels comportements ou de telles « modes ». Mais tant qu’elles n’ont pas développé une conscience personnelle des enjeux, conscience qui les amène personnellement à modifier leur comportement, ces personnes demeurent à la merci des courants sociaux passagers.

Et ce n’est que lorsque suffisamment d’individus ont développé une telle conscience personnelle et les comportements qui en découlent que peu à peu se construit une sorte de « conscience collective », c’est-à-dire une évolution culturelle qui fait passer telle ou telle préoccupation ou valeur (le souci de l’environnement, par exemple, ou celui d’un commerce plus équitable, etc.) au niveau d’un trait culturel partagé par une communauté.

Au fond, la « conscience », c’est ce qui permet de passer de la « simplicité volontaire 101 » au niveau supérieur de la « simplicité volontaire 201 ou 301 ». C’est-à-dire d’un intérêt spontané et d’une exploration de « l’ABC » des diverses alternatives à un engagement plus profond et plus durable dans ce cheminement parce qu’on a pris la peine d’en identifier les racines et les enjeux, et de dépasser l’application mécanique ou superficielle de tel ou tel comportement suggéré ou attrayant.

Mark A. Burch, le principal promoteur de la simplicité volontaire au Canada anglais et l’auteur de La voie de la simplicité, pour soi et la planète (publié en français par Écosociété en 2003), vient d’ailleurs de publier The Hidden Door, Mindful Sufficiency as an Alternative to Extinction (Simplicity Institute, 2013, 271 pages). C’est, à ma connaissance, l’un des meilleurs efforts jusqu’ici pour développer cette réflexion approfondie sur les conditions et les conséquences d’une simplicité volontaire qui puisse dépasser le courant social passager. Et pour lui, le développement d’une vie de « pleine conscience » (mindfulness) et la découverte de la notion de « suffisance » (sufficiency) sont les piliers essentiels de toute remise en question durable de notre rapport à la consommation et à l’économie actuelle.