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Global Partage

Je participerai, cette semaine à l’Université du Québec à Chicoutimi, à l’Événement éco-conseil 2015 sur le thème « Nourrir le partage ».

Activité organisée chaque année par la cohorte des étudiantEs en éco-conseil, l’événement cherche à informer et à mobiliser le milieu (aussi bien étudiant que communautaire et même industriel) autour de questions touchant les questions d’environnement et de développement durable.

Cette invitation m’a permis de découvrir, avec beaucoup de curiosité et d’intérêt, un excellent documentaire dont je n’avais jamais entendu parler: Global Partage du réalisateur Dimitri Grimblat présenté en France sur la chaîne de télévision Canal+.

Ce film de 90 minutes propose un tour du monde des initiatives d’économie collaborative qui se sont développées à grande vitesse un peu partout sur la planète depuis que la technologie informatique est devenue largement accessible et que ses diverses applications pratiques se sont multipliées.

Je reprends ici la présentation de l’émission: « Les ressources de la planète qui s’épuisent, une crise économique qui devient une crise du système économique… Face à ce constat, des pionniers de plus en plus nombreux cherchent des pistes pour vivre mieux et de façon plus durable. C’est ainsi que l’idée du partage a fait son chemin jusqu’à devenir une petite révolution qui touche désormais toutes les activités. L’économie collaborative basée sur l’échange entre individus sans intermédiaires est en train de façonner un autre mode de consommation et de rapport aux autres. »

Et c’est vrai que ça touche tous les domaines de la vie: du transport (autos, vélos) au milieux de travail (bureaux pour travailleurs indépendants), de la nourriture (repas partagés) à l’alimentation (jardins collectifs urbains où chacun peut se servir), des cours universitaires gratuits aux échanges de livres, du logement à la revitalisation des quartiers par des petits entrepreneurs, des laboratoires d’exploration à la fabrication d’automobiles en modèle « open source », de l’agriculture aux banques alternatives, bref, il est peu de domaines où l’économie collaborative n’est pas en train de défricher de nouvelles façons d’être-au-monde.

Ce documentaire, très attrayant et facile d’accès au niveau de sa structure et de sa présentation visuelle, permet de découvrir un monde dont la plupart d’entre nous ne soupçonne même pas l’existence. Et le grand avantage du film, c’est de montrer que la plupart des idées qui sont défendues dans ce Carnet trouvent des applications pratiques qui sont vraiment expérimentées concrètement aussi bien au Nord qu’au Sud. Et de voir ces idées en action ne peut être que très stimulant!

C’est Antonin Léonard, l’un des principaux promoteurs de cette économie collaborative en France et fondateur de l’organisme « Oui share », qui nous sert de guide à la rencontre de très nombreux entrepreneurs sociaux à l’origine d’initiatives les plus diverses. Pour lui, nous assistons à une véritable « révolution en marche, qu’il nous faut maintenant encourager, accompagner et diffuser ».

Le film est aussi l’occasion de rencontrer et de découvrir tous ces innovateurs sociaux, hommes et femmes, de même que les organismes qu’ils ont fondés, les sites Internet qu’ils ont mis en ligne, les livres ou documents qu’ils ont produits, etc. Une vraie mine de renseignements précieux qui permettent de suivre chaque piste autant que l’on veut…

Je n’en dis pas plus: allez visionner le film qui est, heureusement, disponible en visionnement libre sur Internet (ce qui est, il faut l’avouer, en parfaite cohérence avec le discours de partage qui est au cœur du documentaire).

En terminant, je dois avouer que ce film m’a amené à reconsidérer sérieusement ma vision de la technologie numérique et des récents développements technologiques. Alors que jusqu’ici, j’en voyais surtout les conséquences potentiellement négatives (tout en admettant, bien sûr, qu’ils avaient aussi des côté positifs), je dois admettre que Global Partage m’a fait réaliser concrètement qu’une foule de ces initiatives nouvelles et potentiellement révolutionnaires (dans le sens d’une société plus participative et collaborative) n’ont pu naître qu’en raison même de ces technologies.

De même, l’un des grands reproches que je faisais aux ordinateurs et aux réseaux sociaux (celui d’isoler très souvent les individus dans un monde virtuel au détriment des rencontres réelles avec de vraies personnes autour d’eux) s’avère être aussi remis en question par le documentaire. Celui-ci montre en effet que la technologie, à travers ses moyens « virtuels », peut aussi contribuer directement à provoquer de nouvelles formes de rencontres « en personnes », inédites jusqu’ici et tout aussi riches que les anciennes. Les i-phones pour nous sortir de notre individualisme? Mettons que c’est tout nouveau pour moi! Et peut-être prometteur, qui sait?

Enfin, l’une des découvertes les plus fascinantes, pour moi, de ce documentaire est la remise en question de la notion même de « propriété » que cette économie collaborative est en train d’amorcer. Non pas que tout soit gratuit dans cet univers virtuel, bien qu’énormément de choses le soit encore, comme le voulait la dynamique d’origine de l’Internet. Mais la vraie remise en question de la « propriété » semble venir plutôt de la conjonction de deux facteurs économiques fondamentaux:

  • une crise systémique de la mondialisation capitaliste, créée à la fois par les crises économiques successives, par l’accroissement des inégalités, par les culs-de-sac de la croissance illimitée et par les déceptions apportées par l’abondance matérielle;
  • les possibilités de collaboration jusqu’ici inaccessibles engendrées par la révolution technologique et informatique des 20 dernières années.

Et la conjonction de ces deux facteurs rend non seulement possible un nouveau modèle de collaboration (par opposition à la compétition favorisée par la propriété privée des connaissances, des produits et des moyens de production), mais le développement des outils informatiques (et la culture qui s’en dégage) semble favoriser le partage (le plus souvent gratuit) des savoirs (voir tout le développement et la culture des logiciel livres, des codes « open source », des outils collaboratifs « wiki », etc.).

Regardez le film: vous ne le regretterez pas! Et j’aimerais bien savoir ce que vous en avez pensé… Et si vous trouvez que mes impressions sont trop optimistes…

 

 

 

 

 

Être « branché » ou non?

Je viens de lire trois livres intéressants et complémentaires sur le fameux rapport à nos « objets informatiques » (ordinateurs, tablettes, téléphones « intelligents », etc.). En voici un bref aperçu, histoire de vous mettre l’eau à la bouche ou de vous mettre sur des pistes nouvelles de réflexion…

Déconnectez-vous!

Ce livre de Rémy Oudghiri (Éditions Arléa, 2013, 208 pages) est une réflexion large, appuyée sur l’histoire, la littérature et la philosophie, sur le phénomène de « connexion » que vit de plus en plus notre société à tous les niveaux.

L’auteur, spécialiste de l’évolution des valeurs et des modes de vie à l’institut français Ipsos,  est bien placé pour analyser les phénomènes sociaux. Et ce qui m’a agréablement surpris, chez lui, c’est le recul dont il est capable face à cet espèce de tsunami que constitue l’informatisation et la numérisation croissante de notre monde : ni adversaire, ni adorateur de la technologie, il en constate les conséquences déjà visibles sur les humains et leurs comportements et plaide pour une reprise en main de nos vies, besoin essentiel déjà exprimé par les sages et les philosophes du 19e siècle, avant même le déferlement des innovations technologiques et un siècle avant l’apparition des ordinateurs!

La meilleure façon de vous en donner un aperçu est sans doute d’en énumérer les diverses sections :

  • La connexion et ses effets pervers (l’ère de la connexion généralisée, une addiction contemporaine, la perte du moment présent, l’oubli de l’humain, la disparition du sens)
  • Déconnectez-vous! Naissance d’un mouvement (la nouvelle tendance, Slow is beautiful, l’art de la fuite, les vertus de l’oisiveté, vers une société de la décroissance?, se déconnecter pour se reconnecter)
  • La déconnexion : un pratique intemporelle (Sénèque et le loisir studieux, rêver avec Rousseau, la vie simplifiée d’Henry David Thoreau, l’art de l’interruption selon Hermann Hesse, à la recherche de la vie authentique)
  • Rester soi-même (inventer de nouvelles règles de savoir-vivre, savoir prendre du recul : la leçon du 20e siècle, réintroduire la dimension humaine, être là sans y être, n’oublie pas de vivre)

Une présentation modérée, informée et séduisante des enjeux posés par la connexion croissante de nos sociétés si nous voulons continuer d’en être les acteurs plutôt que les victimes. Un livre facile à lire, bien écrit et stimulant.

J’ai débranché (Comment revivre sans Internet après une overdose)

Ce livre de Thierry Crouzet (Éditions Fayard, 2012, 307 pages) est essentiellement un témoignage personnel. L’auteur est un des gourous français des réseaux sociaux et l’auteur de nombreux livres sur les nouvelles technologies numériques, dont la plupart ont d’ailleurs été publiés en dehors des circuits traditionnels du livre papier. Blogueur quasi-professionnel (même s’il ne gagne pas d’argent avec son blog), il est un véritable passionné du numérique et concentre l’essentiel de sa réflexion et de son écriture sur l’impact de ces nouvelles technologies sur l’avenir du monde.

Devenu, au fil des ans, un terrible accro du Net, son corps le place au pied du mur en février 2012. Croyant faire une crise cardiaque, il est obligé de questionner son rapport à la Toile et c’est ce qui le conduit à décider d’une cure radicale : se débrancher totalement pendant six mois. C’est cette aventure personnelle qu’il raconte sous la forme d’un journal qui va de septembre 2010 à novembre 2011.

Je pensais bien me contenter de survoler le contenu, mais je me suis fais prendre! J’y ai retrouvé, sous des formes bien différentes, « mon semblable, mon frère » (Beaudelaire) : quelqu’un qui « pense tout le temps », qui se passionne pour l’avenir du monde et les enjeux contemporains, qui ne peut s’empêcher d’apporter sa contribution « pour (tenter de) changer le monde », qui choisit de se mettre en retrait de l’activité utile ou de la militance pour une période prolongée, qui est plongé dans tout le questionnement que cela entraîne (y compris avec ses proches et sa famille : il a une conjointe bien « groundée », Isa, et deux jeunes garçons, Émile et Thimothée), etc. Je ne pouvais m’empêcher de faire un certain parallèle avec mon exil volontaire actuel à Scotstown.

Ce livre n’est pas une réflexion d’ensemble (comme celle de Déconnectez-vous!) mais plutôt le récit, chargé d’anecdotes, de contradictions et d’émotions, d’une véritable cure de désintoxication. L’écriture est alerte et vivante, les textes courts, la démarche attachante. La compagne de l’auteur, Isa, sert régulièrement de contrepoint terre-à-terre aux envolées de son auteur de conjoint : un délice de lecture.

Revenu sur Internet au terme de sa cure, l’auteur n’a pas cessé de bloguer et de publier depuis, mais en gardant un certain nombre d’acquis de sa cure volontaire. Trois ans plus tard, il s’en explique d’ailleurs dans un récent blogue.

Débranché, mais pas déconnecté

Sous-titré « Mieux gérer son rapport aux technos pour retrouver l’équilibre dans toutes les sphères de sa vie », ce livre de Frances Booth (Les Éditions Transcontinental, 2014, 245 pages) est plutôt un outil pratique pour aider les personnes à mieux gérer leurs rapports quotidiens avec les divers outils numériques (courriels, médias sociaux, téléphones intelligents, Internet).

L’auteure, longtemps journaliste spécialiste des questions technos au journal britannique The Guardian, est maintenant consultante sur ces questions auprès de grandes entreprises. Publié par une maison d’édition qui se spécialise dans les livres de motivation et les manuels pratiques de type anglo-saxon « how to », ce livre (traduction de « The Distraction Trap ») ne m’attirait guère. Et sa méthode « en 9 étapes » n’avait rien pour me convaincre davantage!

Mais j’avais tort : l’auteure identifie fort bien le problème important de « distraction » qui est le résultat inévitable des nouvelles technologies numériques et elle en fait sa première partie (comment nous vivons, ce que nous avons perdu, pollution mentale : les quatre démons numériques). Et tout le reste du livre est consacré à développer notre capacité « d’attention » et de « concentration » grâce à de multiples conseils et à l’identification des principaux pièges à éviter. Au fond, ce livre se veut un outil pour permettre aux usagers des nouvelles technologies de « redevenir le chef d’orchestre de votre vie », pour reprendre le titre du dernier chapitre.

J’ai déjà été profondément surpris et stimulé par un livre que j’avais d’abord négligé pour des raisons semblables (livre de motivation autour de la méthode « how to ») : le livre de Joe Dominguez et Vicki Robins, Votre vie ou votre argent?, publié aux Éditions Logiques, est même devenu l’un des livres que j’ai le plus souvent recommandé aux personnes intéressées à questionner leur rapport à l’argent ou à la consommation.

Et même si mon enthousiasme en faveur de Débranché, mais pas déconnecté est loin d’égaler celui pour le livre de Dominguez et Robins, le livre de Frances Booth peut s’avérer très utile aux gens qui sont davantage intéressés par des moyens concrets pour régler certains problèmes que par la réflexion sur la place et les enjeux du numérique dans notre société. Mieux encore, la toile de fond qui sous-tend les « trucs » proposés par Booth rejoint tout à fait l’analyse plus globale que propose Oudghiri et l’expérience concrète que raconte Crouzet.

Musique, poésie, technologie et simplicité

Concerto 2Vous commencez à connaître mes rapports difficiles avec la technologie et l’informatique. Pourtant, voici un exemple où cette technologie est mise au service de la poésie, de l’imaginaire et de la quête: un spectacle inclassable puisqu’il touche à la fois la musique, la marionnette et la danse. Concerto au sol est l’aventure sans parole d’un musicien, de son corps et de ses mains qui partent, à travers la rencontre d’autres mains, en quête de la musique.

Je déclare tout de suite mon conflit d’intérêt: cette nouvelle création, présentée en première mardi le 16 octobre aux Écuries à Montréal, est l’oeuvre de mon fils Félix. Je n’en ferai donc ni l’éloge, ni la critique: pour cela, consultez  les commentaires parus dans les médias (comme ceux de Mélanye Boissonnault ou de Lucie Renaud déjà parus au moment d’écrire ces lignes).

Mais, à travers cette « plogue »  pour un spectacle spécifique (une fois n’est pas coutume), j’aimerais réfléchir sur les conditions qui permettent à la technologie d’être au service de l’humain plutôt que de l’asservir.

Car Concerto au sol est un spectacle multidisciplinaire hautement technologique: ce qui permet à une seule personne (faut-il l’appeler musicien, marionnettiste ou « performeur »?) de réaliser, en direct devant nous, toutes ces prouesses sonores et visuelles est justement le support de nombreux outils technologiques (éclairages, instruments, projecteurs, programmation informatique, ordinateurs, etc.).

Et pourtant, non seulement cette technologie est invisible (au sens propre comme au sens figuré) mais elle se fait oublier: on est tout de suite entraîné sur le chemin par notre petit personnage lumineux (la main du marionnettiste), sans se demander comment tout cela est rendu possible, ni distrait par les prouesses ou les effets spéciaux. À un point tel qu’on se demandait, après le spectacle, si les spectateurs pouvaient réaliser le tour de force que constituait un tel spectacle, ou s’ils ne prenaient pas tout simplement pour acquis que tout ce qu’ils voyaient et entendaient était sûrement pré-enregistré et qu’ils assistaient à une simple « projection ».

Car ici, la technologie est vraiment un (formidable) outil au service de la poésie et de l’imaginaire. Non pas un imaginaire « virtuel » ou futuriste, mais un imaginaire au ras du sol (c’est le sens du titre), de la vie de chacunE, de sa recherche d’identité à travers la rencontre de la diversité des autres. On revient ici à l’essentiel: l’être humain, la nature, le coeur, la rencontre, les sons. Mais sans paroles, qui ne pourraient ici que distraire.

Ce spectacle me rappelle les premiers spectacles du Cirque du Soleil, à la fin des années 80: une simplicité de moyens qui mettait en évidence le talent des artistes et laissait beaucoup de place à l’imagination des spectateurs. N’est-ce pas là l’essence de la poésie?

Pour moi, cette époque du Cirque où les masques faisaient les personnages, où les costumes se limitaient à un chapeau et un imperméable, où les musiciens descendaient encore sur la piste, et où la tente du chapiteau suffisait à  séparer le merveilleux du quotidien, demeure l’âge d’or du Cirque du Soleil. Beaucoup plus que les méga-productions récentes, où les prouesses technologiques et les budgets faramineux (je pense, par exemple, au très beau spectacle Kâ, à Las Vegas) ont littéralement englouti les artistes tout en éblouissant (c’est-à-dire en leur en mettant « plein la vue ») des millions de spectateurs au lieu de les faire rêver…

Au fond, une des conditions essentielles pour que la technologie demeure au service de l’humain au lieu de l’asservir, c’est qu’elle (re)devienne simple (c’est-à-dire qu’elle n’attire pas l’attention sur elle-même ou sur les exploits qu’elle permet), mais surtout qu’elle se mette au service de la simplicité. Et j’écris volontairement « simplicité », et non pas « facilité », ce qui est très différent.

Car la technologie, qui prétend vouloir nous simplifier la vie, sert le plus souvent à nous faciliter telle ou telle tâche, recherche ou activité: les innombrables « applications » qui s’ajoutent chaque jour au menu de nos tablettes ou de nos téléphones « intelligents » ont presque toutes pour objectif de nous faciliter (ou de rendre plus rapide) l’accès à telle information, à tel service, à tel jeu, etc.

Or pour moi, simplicité est synonyme d’essentiel, des besoins de base (par opposition aux désirs, même très valables mais facultatifs) de toute vie humaine: la nourriture, le logement et le vêtement; l’éducation et la santé; un travail significatif comme participation à la collectivité; des relations humaines nourrissantes; et la possibilité de trouver du sens pour sa propre existence.

Quand la technologie permet de répondre mieux (ou pour le plus grand nombre) à ces besoins de base, elle est véritablement au service des humains qu’elle prétend aider. Mais quand elle ne contribue en rien à ces besoins essentiels, même si elle permet de réaliser les rêves les plus fous ou de rendre possibles des exploits jusqu’ici impossibles, la technologie ne sert pas la vie ni l’humanité, mais plutôt les intérêts ou les fantasmes de certainEs.

Sans compter qu’une technologie au service de l’humain ne doit jamais se développer de telle sorte qu’elle devienne  indispensable. Car alors les humains, loin d’être plus libres ou autonomes, en deviennent au contraire dépendants, voire carrément esclaves. À cet égard, la manière dont se développent l’informatique et ses réseaux dans nos vies quotidiennes (banques de données, caisses enregistreuses, réseaux sociaux, archives, etc.) est particulièrement préoccupante. Car l’être humain ne pourra bientôt plus vivre si l’informatique tombe en panne!

Ce sont là quelques unes des réflexions que me suggérait, dans le créneau de la simplicité volontaire qui est le mien, le très beau et touchant spectacle de mon fils Félix.

Si jamais vous avez le goût d’aller voir et entendre par vous -mêmes, Concerto au sol est présenté pour le moment à Montréal, du 15 au 26 octobre à 20h00, aux Écuries (7285 Chabot, près du métro Fabre), ce nouveau foyer culturel très intéressant qui se développe depuis trois ans dans ce quartier jusqu’ici négligé (au plan culturel) de Montréal.

 

La place de l’informatique dans nos vies

C’est un sujet difficile et délicat. Difficile parce complexe et presque irréversible. Délicat parce tellement répandu, accepté, voire même idolâtré qu’on ne peut le questionner sans bousculer beaucoup de monde.

Je ne prétends ni maîtriser parfaitement le sujet, ni épuiser le débat avec ce premier texte. Mais il faut bien commencer quelque part, modestement, à moins de se résigner à rester sur place. Alors, commençons!

D’abord reconnaissons que l’informatique est là pour rester, comme la découverte de la fission nucléaire : quoi qu’on en pense et malgré certaines conséquences dangereuses, on ne les « désinventera » pas. On ne remet pas le dentifrice dans son tube!

Ensuite, reconnaissons que l’informatique a pris –et continue d’étendre– une place insoupçonnée dans l’ensemble de nos vies individuelles et collective; et cette emprise s’étend de plus en plus géographiquement, dans tous les milieux et sur tous les continents. Les « cellulaires », qui semblaient être une mode il y a dix ou quinze ans, sont devenus, à travers leur mutation vers les « téléphones intelligents », un véritable mode de vie.

L’informatique est un peu comme le pétrole : on la retrouve partout et on en dépend de plus en plus. Opérations bancaires, systèmes automobiles, dossiers médicaux, dessins d’architecture, jeux vidéos, médias électroniques, achats par internet, modélisations et simulations, domotique et robotique, gestion des réseaux électriques, etc. On ne la remarque même plus tellement elle est omniprésente… tant qu’elle ne tombe pas en panne.

Le Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) avait consacré, en 2011, un dossier complet aux nouvelles technologies de l’information et de la communication : « Les NTIC, aide ou piège? » (Bulletin Simpli-Cité, vol. 12, no 2-3).

Pour cette première réflexion, je me contenterai de recenser brièvement deux livres qui apportent un éclairage intéressant, mais fort différent, sur deux aspects de la question : Hackers, Au cœur de la résistance numérique et Pause, Comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique.

Hackers, Au cœur de la résistance numérique

HackersCe livre, écrit par la journaliste Amaelle Guiton, a été publié en 2013 par les éditions Au diable vauvert (249 p.). Il s’agit d’une incursion passionnante dans l’univers des « hackers » qu’on connaît très peu (à moins d’en être un soi-même) et que l’on confond généralement, à tort, avec les « pirates informatiques ».

Les hackers sont plutôt des gens qui « aiment comprendre le fonctionnement d’un mécanisme, afin de pouvoir le bidouiller pour le détourner de son fonctionnement originel » (Wikipedia). Le « hack », c’est beaucoup plus une démarche, un état d’esprit, qu’une série d’actions ou d’objectifs précis. Les hackers sont, en informatique, des gens qui ne se contentent pas de peser sur des touches pour obtenir les résultats qu’un fabricant a pensés pour eux (jeux, logiciels, etc.) mais qui cherchent à comprendre l’outil qu’ils ont entre les mains, à en explorer toutes les possibilités, quitte, souvent, à en inventer eux-mêmes des nouvelles à travers leurs bricolages. Et le tout, dans une atmosphère essentiellement ludique!

Pourquoi le monde des hackers est-il si important pour toute réflexion sur l’informatique? Parce que les hackers sont, à bien des égards, des pionniers et des résistants essentiels pour la collectivité.

Des pionniers parce qu’ils sont parmi les premiers, et trop souvent les seuls, à se préoccuper vraiment de ne pas devenir les serviteurs (et encore moins les esclaves) des machines qu’on leur met entre les mains. Ils tiennent à demeurer des acteurs de l’univers informatique, et non pas de simples consommateurs ou spectateurs de ce que les multinationales ne cessent de leur proposer.

Et des résistants parce qu’ils tiennent, par-dessus tout, à maintenir leur liberté (et celle de tous les internautes) face aux multiples tentatives, de plus en plus fortes, pour contrôler et marchandiser les divers contenus sur Internet. C’est d’ailleurs pourquoi l’hacktivisme devient de plus en plus une forme reconnue et importante d’activisme militant et politique.

Ce livre fut pour moi une véritable découverte. Car l’univers des hackers est une sorte de monde à part, dans lequel on a besoin d’être introduit. Non pas que les hackers soient particulièrement fermés ou clandestins (ils animent souvent des centres qui ont pignon sur rue), mais pour bien des gens comme moi, qui pestent dès qu’ils rencontrent leur premier « bogue », ce genre de milieu est le dernier qu’on songerait à fréquenter.

Et à travers ce grand reportage d’Amaelle Guiton, j’ai découvert les enjeux qui se cachent derrière les réseaux de « fournisseurs d’accès à Internet », les différentes approches du « logiciel libre » et les batailles qui se mènent en faveur du partage des données par opposition à la logique du droit de propriété (fût-elle intellectuelle), les rapports entre informatique et démocratie (aussi bien dans nos vieux pays que dans les pays où s’élaborent des révolutions), les codes d’éthique que se sont donnés les hackers, les tensions ou divergences qui peuvent exister entre diverses écoles ou tendances parmi eux, etc.

Mais surtout, j’ai découvert que l’informatique est un fabuleux terrain d’expérimentations et de luttes pour des militantEs de partout dans le monde (bien au-delà de ses visages les plus médiatisés que sont Wikileaks et Anonymous). Et que si ce milieu est nettement hors de ma portée et de mon intérêt (j’ai déjà assez de mal à faire fonctionner mon ordinateur et à gérer mes courriels!!!), je suis vraiment très heureux que des gens mènent, sur ce terrain de l’informatique, des batailles essentielles qui rejoignent les combats que nous menons aux niveaux économique, social et politique.

Pause, Comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique

PauseCe livre, écrit par une autre journaliste, Susan Maushart, a été publié d’abord en anglais (The Winter of Our Disconnect) en 2011 et sa traduction française a été publiée en 2013 par les éditions NiL (365 p.).

Grande admiratrice de Henry David Thoreau et de son Walden ou la vie dans les bois, l’auteure, née aux Etats-Unis, vit en Australie depuis 25 ans. Elle s’y est mariée deux fois, a eu deux filles et un garçon qu’elle élève maintenant comme mère célibataire : Anni, 18 ans, Bill, 15 ans et Sussy, 14 ans au moment de ce que toute la famille va rapidement nommer l’Expérience.

Disons d’abord que j’ai vraiment beaucoup ri tout au long du livre. Non pas que ce soit un sujet léger ou traité de façon humoristique; mais l’auteure a une verve et un style absolument irrésistibles. Le récit de leur aventure familiale et de ses multiples péripéties est raconté avec un naturel et un sens de la répartie (venant des enfants surtout) qui fait véritablement de nous des spectateurs plongés au milieu d’eux. C’est criant de vérité, et vraiment très drôle.

Et pourtant, une telle Expérience est tout sauf naturelle et évidente. Car les quatre protagonistes sont des « accros » à tous les gadgets électroniques, certainement autant que la moyenne et peut-être même un peu plus. Alors se couper de cet univers pour six mois risque d’amener toutes sortes de conséquences imprévisibles, aussi bien pour la mère que pour les enfants (sans compter que c’est un projet de la mère et non pas des ados : le seul fait de convaincre les enfants d’embarquer dans l’Expérience est déjà un exploit en lui-même!).

Impossible de rapporter ici toute la richesse d’un tel livre. Car la force de l’auteure, c’est de mêler constamment le récit de l’aventure (y compris, par moments, des extraits de son journal quotidien) avec des réflexions fort bien documentées sur les divers enjeux soulevés par l’Expérience : sur les rapports parents-enfants et l’éducation contemporaine, sur le monde virtuel par rapport à ce qu’on pourrait appeler « la vraie vie », sur l’ennui réel ou appréhendé et son rapport avec les passions, les découvertes et même le bonheur, sur l’impact de l’informatique sur nos cerveaux et nos modes de perception, de pensée et d’apprentissage, sur la différence entre les natifs numériques (ceux qui sont nés avec l’informatique) et les immigrants numériques (ceux qui ont dû s’y adapter comme adultes), sur les nouveaux modes de socialisation à l’ère de Facebook, et même sur des choses aussi quotidiennes et essentielles que l’alimentation, le sommeil et l’exercice physique.

L’avantage d’un tel livre, c’est qu’il nous permet d’explorer des questions importantes sans le caractère aride des études scientifiques ou des analyses sociologiques ou philosophiques. C’est à travers l’expérience bien concrète et personnalisée de cette famille à laquelle on s’identifie facilement, à travers les questionnements qu’elle traverse et les découvertes qu’elle fait au fil de ces six mois qu’on est interpellé sur nos propres hypothèses, nos propres préjugés et nos propres pratiques.

Et contrairement à ce qu’on aurait pu penser, tous les participants à l’Expérience semblent apparemment y trouver leur compte, même Sussy qui avait d’abord préféré retourner vivre chez son père plutôt que de renoncer à son MySpace. Pourtant, si chacun y fera des découvertes utiles, parfois importantes et durables, l’expérience et la réflexion n’aboutissent pas à des conclusions tranchées, générales ou définitives. Ce qu’on retient surtout, c’est que « tout a un prix ou des conséquences » : on ne peut pas vivre immergé dans l’univers virtuel (comme c’était le cas de cette famille) sans que cela entraîne inévitablement toutes sortes de résultats et vous prive de toutes sortes d’autres possibilités. Car bien des choses heureuses qui se sont produites au cours de ces six mois auraient été totalement impossibles (et même impensables pour les protagonistes) sans cette période forcée de jeûne informatique.

Bref, si l’informatique n’est ni le diable, ni la panacée, son usage n’est ni anodin, ni sans conséquences. C’est pourquoi l’auteure termine et résume son livre avec « les dix commandements de l’hygiène numérique ».

(à suivre)