Archives pour la catégorie Qualité de vie

Faut-il pleurer, faut-il en rire?

Au moment où les forages ont commencé à Anticosti et où « un premier convoi ferroviaire de pétrole lourd »[1] a circulé le 19 juillet 2014 sur le chemin de fer de la rive-sud en direction de Sorel-Tracy, d’où on l’expédiera peut-être outre-mer par cargo, une « bonne nouvelle » **sarcasme** nous est enfin parvenue.  Notre eau potable sera « protégée affirme le gouvernement du Québec  dans son « nouveau règlement sur la « protection » des sources d’eau potable présenté [hier] par le ministre Heurtel. » [2] [version administrative du règlement – PDF]

Alors que certaines municipalités se battaient pour qu’il n’y ait pas de forages pétroliers à moins de deux kilomètres d’une source d’eau potable, notre hilarant gouvernement libéral nous informe que 500 mètres, c’est bien suffisant comme protection pour une ressource qui est encore loin d’être rare. On aimerait bien que ce soit une blague, vu que l’annonce nous est parvenue quelques jours avant la fin du « Festival Juste pour rire », mais il semble que ce « règlement » ne faisait pas partie de la programmation de cet événement estival.

Pourtant! Un adulte est composé à 65% d’eau.  Et la quantité d’eau totale qu’on retrouve sur la terre est restée inchangée depuis son apparition il y a quatre milliard d’années. Les molécules d’eau que nous buvons présentement sont en grande partie les mêmes que celles que buvaient les dinosaures il y a plusieurs millions d’années. Ces molécules ont parcouru les mers, les lacs, les rivières, les nappes phréatiques.  Elles ont pris la forme de glaciers, de givre, de brouillard, de gouttes de rosée ou celle de certains de nos ancêtres, de plantes, de forêts ou d’animaux qui y vivaient. Comme l’écrit Mike Nickerson dans son livre « Life, money and illusion », « vous avez peut-être partagé votre breuvage avec chaque forme de vie ayant vécu sur Terre. »[3]

Qui peut ainsi traiter l’eau de manière aussi désinvolte ? Notre eau est déjà passablement contaminée par toutes sortes de polluants organiques persistants qui s’accumulent dans nos graisses corporelles et qui mettent en danger notre santé et celle des espèces qui partagent cette planète avec nous. Faut-il en plus que nous prenions le risque d’y retrouver les nombreux produits chimiques qui composent la recette secrète utilisée par l’industrie pétrolière lors de la fracturation hydraulique ?

Comment comprendre qu’une partie de la population se laisse traiter comme si elle était un dépotoir ? Car c’est bien une forme d’automutilation que nous pratiquons lorsque nous laissons les sociétés extractives déverser des produits toxiques dans notre environnement. Certaines cellules dans notre corps se renouvellent à un rythme plus ou moins rapide, dont une partie de l’eau qui nous constitue. Quand nous laissons l’eau être maltraité, c’est nous-mêmes que nous maltraitons. Un individu qui afficherait de telles tendances suicidaires se retrouverait rapidement ligoté dans une camisole de force chimique ou traditionnelle. Mais lorsque nous avons affaire à des « personnes morales » immorales, la liberté d’entreprendre et les promesses de création de richesse ou d’emplois temporaires semblent suffire pour accorder une absolution inconditionnelle à ces virtuoses de l’hypnose collective.

Pour ajouter à l’humour, au début de juillet, le Réseau Environnement suggérait « de limiter les douches à cinq minutes et de ne pas faire couler l’eau du robinet lorsqu’on se brosse les dents. »[4] Je suis, quand ceux-ci sont conséquents, une partisane enthousiaste des petits gestes. J’ai déjà récupéré mes eaux grises pour faire fonctionner ma toilette la nuit. C’était avant la ruée vers les pétroles non-conventionnels comme les pétroles de schistes et les sables bitumineux.

Entre gaspiller l’eau et l’empoisonner, il y a plus qu’une marge, il y a plusieurs bassins de décantation où la colère en train d’exploser le dispute aux résidus toxiques.  La présente politique de « protection » de l’eau du gouvernement du Québec  est parfaitement ridicule et inconséquente. Je recommencerai à économiser l’eau quand nos dirigeants cesseront de prendre le risque de la laisser contaminer par leur soif de richesse et d’or noir. Les petits gestes doivent être appuyés par des politiques cohérentes!

Il y a des limites à rire des gens! Vivement la fin de ce délire pétrolifère!



[1] Début des convois de pétrole lourd sur le territoire de la MRC Marguerite-d’Youville – La Relève
[2] Eau potable et pétrole : l’équipe Couillard joue à la roulette russe avec la santé des Québécois – Greenpeace
[3] Mike Nickerson, Life, money and illusion, New Society publishers, Gabriola Island, 2009, p. 35 (traduction libre de : In fact, you may well have shared your drink with every form of life that has ever lived on Earth.)
[4] Les Québécois invités à économiser l’eau potable – La Presse

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

Voir demain dès aujourd’hui!

LeadershipLe leadership, dans tous les domaines, se mesure très souvent à la vision et au courage : la capacité d’entrevoir dès maintenant, à travers le fouillis ou le brouillard du présent, les possibles ou les souhaitables de l’à-venir; et l’audace de mobiliser les personnes et les ressources nécessaires pour faire advenir ces possibles ou, mieux encore, ces souhaitables.

C’est vrai dans le sport : identifier et développer les capacités encore insoupçonnées d’un jeune ou voir le potentiel d’un groupe jusqu’ici peu performant et savoir tirer le meilleur parti de chaque membre de celui-ci.

C’est vrai dans la recherche scientifique : intuitionner une hypothèse non encore vérifiée, entrevoir un résultat possible et y consacrer les énergies permettant de valider ou d’infirmer clairement l’hypothèse, ou de réaliser l’objectif qui paraissait d’abord lointain ou inaccessible. L’un des exemples les plus éloquents en étant la « découverte » de la bombe atomique à laquelle les Américains ont choisi de donner une priorité absolue durant la Deuxième guerre mondiale.

C’est vrai au niveau économique et politique : oser penser différemment (« en dehors de la boîte » comme disent les Anglais) pour résoudre des problèmes jusqu’ici inédits. Comme les économistes entourant le président Franklin D. Roosevelt développant le New Deal pour répondre à la grande Crise de 1929. Ou  Tommy C. Douglas, le fondateur du Nouveau Parti Démocratique en Saskatchewan puis au Canada, qui développa les principaux programmes sociaux qui ont fait jusqu’à récemment la fierté du pays et son originalité face au grand voisin américain.

C’est vrai au niveau de la gestion publique : savoir dépasser la vision à court terme (généralement en fonction de la prochaine élection ou de la prochaine assemblée annuelle des actionnaires) pour mettre en place les décisions et les stratégies qui se révèleront « payantes » à moyen et à plus long terme.

Un exemple récent de cela est la gestion municipale de l’équipe de Projet Montréal dans l’arrondissement du Plateau Mont-Royal entre 2009 et 2013 : l’équipe du maire Luc Ferrandez a choisi de mettre ses promesses électorales à exécution (une rareté en politique, tous paliers de gouvernement confondus!), même si cela dérangeait bien des habitudes, des intérêts établis et parfois les simples citoyens. Quand on lui demandait s’il ne craignait pas de nuire ainsi à ses chances de réélection, il répondait immanquablement qu’il avait été élu pour réaliser un programme clairement proposé et qu’il laisserait les électeurs décider du résultat. Avec le résultat que toute son équipe fut réélue haut la main, malgré l’audace, la vision et… les dérangements/désagréments qui, en cours de mandat, faisaient craindre le pire!

Un autre exemple aussi probant milite en faveur de ce leadership fait de vision et de courage : celui de la direction de l’Université de Sherbrooke (dont le recteur était à l’époque le dynamique Bruno-Marie Béchard) qui, depuis l’automne 2004, a choisi d’offrir à tous ses étudiants et son personnel la gratuité du transport en commun grâce à une entente avec la Société de transport de Sherbrooke qui coûtait annuellement à l’Université près d’un million de dollars. Pourquoi diable une université décidait-elle de consacrer ainsi un million de fonds publics pour offrir un service dont elle n’était aucunement responsable? Folie ou vision? Incompétence ou courage?

Cette décision visionnaire s’est rapidement révélée encore plus « payante » qu’entrevu. Non seulement elle s’est révélée rentable financièrement pour l’Université qui épargna ainsi la construction (et l’entretien, et la gestion) de nouveaux stationnements rendus nécessaires par l’augmentation de sa clientèle, avec tous les bénéfices marginaux qui en découlent (qualité de l’environnement et de l’air, verdure autour de l’Université, etc.), mais elle s’est aussi révélée structurante pour la revitalisation du centre-ville de Sherbrooke! Grâce à la gratuité du transport, de nombreux étudiants et membres du personnel ont choisi de s’éloigner de l’Université (où les logements étaient devenus très chers) pour se rapprocher du centre-ville délaissé (où les logements étaient nettement plus abordables) et contribuer ainsi à la renaissance de celui-ci (nouveaux commerces et services pour répondre à cette nouvelle clientèle).

Leadership et pétrole

Tous ces exemples pour en arriver à un choix concret que le Québec devra bientôt faire : faut-il, ou non, explorer et exploiter les potentialités pétrolifères de notre territoire (sur Anticosti, dans le golfe du Saint-Laurent ou ailleurs)?

S’il faut en croire les auteurs du Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole publié hier, la réponse est évidemment positive. Mais s’il faut en croire le grand scientifique et écologiste canadien David Suzuki, la réponse est évidemment négative. En fonction de quel(s) critère(s) devrait-on choisir entre ces deux positions diamétralement opposées?

Précisément en fonction de ce leadership qui a le courage de sa vision de l’à-venir. Non pas d’un avenir inévitable et déjà tracé à l’avance, celui du Manifeste qui constate qu’il « ne [faut] pas rêver en couleurs : nous consommerons du pétrole pour encore longtemps! ». Mais en fonction d’un à-venir à choisir, à faire nous-mêmes, à bâtir en dehors des diktats de la finance internationale et des intérêts économiques dominants.

Bien sûr que le pétrole ne disparaîtra pas de nos vies demain matin! Mais si nous voulons qu’un jour il disparaisse (ce que nos gouvernements commencent à présenter, encore timidement, comme souhaitable, ne fût-ce qu’en raison des problèmes de plus en plus sérieux et coûteux entraînés par les changements climatiques), il faut bien commencer quelque part. Et si, comme nous sommes de plus en plus nombreux à le croire, le problème est URGENT, il ne serait sans doute pas inutile de commencer MAINTENANT!

Et c’est là que la vision et le courage interviennent. Car il faut savoir devancer l’opinion courante, les idées dominantes, les médias et les sondages. Il faut voir demain dès aujourd’hui. Il faut initier les changements qui seront forcément d’abord impopulaires. Il faut « amorcer la pompe » des transformations nécessaires : investir avec audace et détermination dans les solutions du futur, les énergies nouvelles et moins polluantes, les mesures de conservation ambitieuses, les programmes d’éducation et de sensibilisation innovateurs et systématiques. Le changement social fonctionne, lui aussi, selon le principe des saucisses fraîches : « Plus de gens en mangent parce qu’elles sont plus fraîches. Et elles sont plus fraîches parce que plus de gens en mangent! »

Les cercles vertueux fonctionnent comme les cercles vicieux : mais c’est la responsabilité du leadership (celui de nos dirigeants comme celui que chacun et chacune de nous peut exercer dans sa propre vie, sa famille, son entourage, son milieu de travail, etc.) de mettre la roue en marche dans un sens plutôt que dans l’autre.

Dison NON à l’exploitation du pétrole (et autres énergies fossiles) au Québec, même s’il y a là « de l’argent à faire ». Et même si cet « argent », on veut en faire profiter la collectivité, comme le proposent les auteurs du Manifeste d’hier.

Mais disons surtout, et d’abord, OUI au choix collectif et à la mise en marche, dès aujourd’hui, de ce projet de société post-pétrole qui est rendu chaque jour plus nécessaire et plus urgent.

La place de l’informatique dans nos vies

C’est un sujet difficile et délicat. Difficile parce complexe et presque irréversible. Délicat parce tellement répandu, accepté, voire même idolâtré qu’on ne peut le questionner sans bousculer beaucoup de monde.

Je ne prétends ni maîtriser parfaitement le sujet, ni épuiser le débat avec ce premier texte. Mais il faut bien commencer quelque part, modestement, à moins de se résigner à rester sur place. Alors, commençons!

D’abord reconnaissons que l’informatique est là pour rester, comme la découverte de la fission nucléaire : quoi qu’on en pense et malgré certaines conséquences dangereuses, on ne les « désinventera » pas. On ne remet pas le dentifrice dans son tube!

Ensuite, reconnaissons que l’informatique a pris –et continue d’étendre– une place insoupçonnée dans l’ensemble de nos vies individuelles et collective; et cette emprise s’étend de plus en plus géographiquement, dans tous les milieux et sur tous les continents. Les « cellulaires », qui semblaient être une mode il y a dix ou quinze ans, sont devenus, à travers leur mutation vers les « téléphones intelligents », un véritable mode de vie.

L’informatique est un peu comme le pétrole : on la retrouve partout et on en dépend de plus en plus. Opérations bancaires, systèmes automobiles, dossiers médicaux, dessins d’architecture, jeux vidéos, médias électroniques, achats par internet, modélisations et simulations, domotique et robotique, gestion des réseaux électriques, etc. On ne la remarque même plus tellement elle est omniprésente… tant qu’elle ne tombe pas en panne.

Le Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) avait consacré, en 2011, un dossier complet aux nouvelles technologies de l’information et de la communication : « Les NTIC, aide ou piège? » (Bulletin Simpli-Cité, vol. 12, no 2-3).

Pour cette première réflexion, je me contenterai de recenser brièvement deux livres qui apportent un éclairage intéressant, mais fort différent, sur deux aspects de la question : Hackers, Au cœur de la résistance numérique et Pause, Comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique.

Hackers, Au cœur de la résistance numérique

HackersCe livre, écrit par la journaliste Amaelle Guiton, a été publié en 2013 par les éditions Au diable vauvert (249 p.). Il s’agit d’une incursion passionnante dans l’univers des « hackers » qu’on connaît très peu (à moins d’en être un soi-même) et que l’on confond généralement, à tort, avec les « pirates informatiques ».

Les hackers sont plutôt des gens qui « aiment comprendre le fonctionnement d’un mécanisme, afin de pouvoir le bidouiller pour le détourner de son fonctionnement originel » (Wikipedia). Le « hack », c’est beaucoup plus une démarche, un état d’esprit, qu’une série d’actions ou d’objectifs précis. Les hackers sont, en informatique, des gens qui ne se contentent pas de peser sur des touches pour obtenir les résultats qu’un fabricant a pensés pour eux (jeux, logiciels, etc.) mais qui cherchent à comprendre l’outil qu’ils ont entre les mains, à en explorer toutes les possibilités, quitte, souvent, à en inventer eux-mêmes des nouvelles à travers leurs bricolages. Et le tout, dans une atmosphère essentiellement ludique!

Pourquoi le monde des hackers est-il si important pour toute réflexion sur l’informatique? Parce que les hackers sont, à bien des égards, des pionniers et des résistants essentiels pour la collectivité.

Des pionniers parce qu’ils sont parmi les premiers, et trop souvent les seuls, à se préoccuper vraiment de ne pas devenir les serviteurs (et encore moins les esclaves) des machines qu’on leur met entre les mains. Ils tiennent à demeurer des acteurs de l’univers informatique, et non pas de simples consommateurs ou spectateurs de ce que les multinationales ne cessent de leur proposer.

Et des résistants parce qu’ils tiennent, par-dessus tout, à maintenir leur liberté (et celle de tous les internautes) face aux multiples tentatives, de plus en plus fortes, pour contrôler et marchandiser les divers contenus sur Internet. C’est d’ailleurs pourquoi l’hacktivisme devient de plus en plus une forme reconnue et importante d’activisme militant et politique.

Ce livre fut pour moi une véritable découverte. Car l’univers des hackers est une sorte de monde à part, dans lequel on a besoin d’être introduit. Non pas que les hackers soient particulièrement fermés ou clandestins (ils animent souvent des centres qui ont pignon sur rue), mais pour bien des gens comme moi, qui pestent dès qu’ils rencontrent leur premier « bogue », ce genre de milieu est le dernier qu’on songerait à fréquenter.

Et à travers ce grand reportage d’Amaelle Guiton, j’ai découvert les enjeux qui se cachent derrière les réseaux de « fournisseurs d’accès à Internet », les différentes approches du « logiciel libre » et les batailles qui se mènent en faveur du partage des données par opposition à la logique du droit de propriété (fût-elle intellectuelle), les rapports entre informatique et démocratie (aussi bien dans nos vieux pays que dans les pays où s’élaborent des révolutions), les codes d’éthique que se sont donnés les hackers, les tensions ou divergences qui peuvent exister entre diverses écoles ou tendances parmi eux, etc.

Mais surtout, j’ai découvert que l’informatique est un fabuleux terrain d’expérimentations et de luttes pour des militantEs de partout dans le monde (bien au-delà de ses visages les plus médiatisés que sont Wikileaks et Anonymous). Et que si ce milieu est nettement hors de ma portée et de mon intérêt (j’ai déjà assez de mal à faire fonctionner mon ordinateur et à gérer mes courriels!!!), je suis vraiment très heureux que des gens mènent, sur ce terrain de l’informatique, des batailles essentielles qui rejoignent les combats que nous menons aux niveaux économique, social et politique.

Pause, Comment trois ados hyperconnectés et leur mère (qui dormait avec son smartphone) ont survécu à six mois sans le moindre média électronique

PauseCe livre, écrit par une autre journaliste, Susan Maushart, a été publié d’abord en anglais (The Winter of Our Disconnect) en 2011 et sa traduction française a été publiée en 2013 par les éditions NiL (365 p.).

Grande admiratrice de Henry David Thoreau et de son Walden ou la vie dans les bois, l’auteure, née aux Etats-Unis, vit en Australie depuis 25 ans. Elle s’y est mariée deux fois, a eu deux filles et un garçon qu’elle élève maintenant comme mère célibataire : Anni, 18 ans, Bill, 15 ans et Sussy, 14 ans au moment de ce que toute la famille va rapidement nommer l’Expérience.

Disons d’abord que j’ai vraiment beaucoup ri tout au long du livre. Non pas que ce soit un sujet léger ou traité de façon humoristique; mais l’auteure a une verve et un style absolument irrésistibles. Le récit de leur aventure familiale et de ses multiples péripéties est raconté avec un naturel et un sens de la répartie (venant des enfants surtout) qui fait véritablement de nous des spectateurs plongés au milieu d’eux. C’est criant de vérité, et vraiment très drôle.

Et pourtant, une telle Expérience est tout sauf naturelle et évidente. Car les quatre protagonistes sont des « accros » à tous les gadgets électroniques, certainement autant que la moyenne et peut-être même un peu plus. Alors se couper de cet univers pour six mois risque d’amener toutes sortes de conséquences imprévisibles, aussi bien pour la mère que pour les enfants (sans compter que c’est un projet de la mère et non pas des ados : le seul fait de convaincre les enfants d’embarquer dans l’Expérience est déjà un exploit en lui-même!).

Impossible de rapporter ici toute la richesse d’un tel livre. Car la force de l’auteure, c’est de mêler constamment le récit de l’aventure (y compris, par moments, des extraits de son journal quotidien) avec des réflexions fort bien documentées sur les divers enjeux soulevés par l’Expérience : sur les rapports parents-enfants et l’éducation contemporaine, sur le monde virtuel par rapport à ce qu’on pourrait appeler « la vraie vie », sur l’ennui réel ou appréhendé et son rapport avec les passions, les découvertes et même le bonheur, sur l’impact de l’informatique sur nos cerveaux et nos modes de perception, de pensée et d’apprentissage, sur la différence entre les natifs numériques (ceux qui sont nés avec l’informatique) et les immigrants numériques (ceux qui ont dû s’y adapter comme adultes), sur les nouveaux modes de socialisation à l’ère de Facebook, et même sur des choses aussi quotidiennes et essentielles que l’alimentation, le sommeil et l’exercice physique.

L’avantage d’un tel livre, c’est qu’il nous permet d’explorer des questions importantes sans le caractère aride des études scientifiques ou des analyses sociologiques ou philosophiques. C’est à travers l’expérience bien concrète et personnalisée de cette famille à laquelle on s’identifie facilement, à travers les questionnements qu’elle traverse et les découvertes qu’elle fait au fil de ces six mois qu’on est interpellé sur nos propres hypothèses, nos propres préjugés et nos propres pratiques.

Et contrairement à ce qu’on aurait pu penser, tous les participants à l’Expérience semblent apparemment y trouver leur compte, même Sussy qui avait d’abord préféré retourner vivre chez son père plutôt que de renoncer à son MySpace. Pourtant, si chacun y fera des découvertes utiles, parfois importantes et durables, l’expérience et la réflexion n’aboutissent pas à des conclusions tranchées, générales ou définitives. Ce qu’on retient surtout, c’est que « tout a un prix ou des conséquences » : on ne peut pas vivre immergé dans l’univers virtuel (comme c’était le cas de cette famille) sans que cela entraîne inévitablement toutes sortes de résultats et vous prive de toutes sortes d’autres possibilités. Car bien des choses heureuses qui se sont produites au cours de ces six mois auraient été totalement impossibles (et même impensables pour les protagonistes) sans cette période forcée de jeûne informatique.

Bref, si l’informatique n’est ni le diable, ni la panacée, son usage n’est ni anodin, ni sans conséquences. C’est pourquoi l’auteure termine et résume son livre avec « les dix commandements de l’hygiène numérique ».

(à suivre)