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L’antiproductivisme, pour « chanter au présent » sans attendre demain

Cet article passe en revue l’ouvrage collectif L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche?

Le socialisme s’oppose au capitalisme ; mais au vu des problèmes environnementaux croissants, il doit aussi lutter contre le productivisme. Il ne s’agit pas seulement de mieux partager la richesse, il faut aussi s’interroger sur ce que l’on produit, sur la façon de le faire et sur les conséquences de cette production. Les nombreux auteurs de ce livre réfléchissent là-dessus. Je retiens la position de Paul Ariès, bien connu pour son engagement dans le mouvement de la décroissance, qui a publié en 2012 un livre intitulé Le socialisme gourmand (La Découverte), dans lequel il montrait comment la décroissance n’est pas synonyme de tristesse et de privation, bien au contraire. Il reprend ici ce thème :

Cette foi dans la naissance d’une nouvelle gauche antiproductiviste enfin optimiste, dans une objection de croissance amoureuse du « bien vivre » est fondée sur une bonne nouvelle : la planète est bien assez riche pour permettre à plus de sept milliards d’humains d’accéder, dès maintenant, au bien vivre.
[…] Il faut en finir à gauche avec toute idée de sacrifice, avec toute idée d’ascèse, de restriction, de punition. Nous devons laisser cela à la droite, à la gauche productiviste et à la décroissance bigote. Qui dit sacrifice dit en effet nécessairement appareil (idéologique et répressif) pour gérer ce sacrifice.
[…] Je ne crois plus aux lendemains qui chantent, car je veux chanter au présent.

Le livre est divisé en trois parties :
1. L’antiproductivisme en dépit du productivisme!
2. Radicalité de l’antiproductivisme?
3. Les horizons d’espérance de l’antiproductivisme.

Dans cette troisième partie, on présente des alternatives concrètes qui existent déjà : « Ce sont des chantiers pour déconstruire tous les murs qui aujourd’hui nous enferment dans le labyrinthe du productivisme. Ils ne ‘préfigurent’ pas l’avenir, ils le rendent simplement possible, ils créent des ‘situations’, ils favorisent une ‘architecture des choix’. » La présentation d’une de ces initiatives m’a particulièrement intéressé : « Les ‘Jeudis Veggies’ en Belgique : une inspiration pour nos projets antiproductivistes? », par Élodie Vieille-Blanchard.

Sa présentation commence par un encadré :

Quelques chiffres sur l’impact écologique de la production de viande

– Sur Terre, l’élevage est responsable de 18 pourcents des émissions de gaz à effet de serre, soit davantage que le secteur des transports (FAO 2006). Diminuer la production et la consommation de viande bovine permettrait de réduire les émissions de méthane, ce qui aurait un effet rapide en matière d’effet de serre, puisque ce gaz, au fort potentiel réchauffant, séjourne seulement 4 ans dans l’atmosphère (contre 15 à 200 ans pour le dioxyde de carbone).
– L’élevage mobilise 70 pourcents des surfaces agricoles sur Terre, pour la production d’aliments pour les animaux et pour le pâturage. Près de 40 pourcents des céréales produites sur Terre sont consommées par les animaux (FAO, 2006).
– La croissance de la consommation de viande implique une expansion rapide de la production de soja, principalement en Amérique du Sud. En Amazonie, l’élevage est responsable à 80 pourcents de la déforestation, à travers la production de soja et la mise en pâturage de zones forestières (Greenpeace, 2009).
– La production de viande est très consommatrice d’eau. On estime que la production d’un kilogramme de viande de bœuf nécessite 15 000 litres d’eau (Site Water-Footprint).

Mme Vieille-Blanchard raconte ensuite l’histoire de ces Jeudis-Veggies. Le tout a commencé par une conférence qu’a donnée le président du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) dans la ville de Gand (240 000 habitants) en août 2008, « dans laquelle il a fait valoir qu’en matière de lutte contre le changement climatique, il paraissait très pertinent d’agir sur les émissions de méthane, un gaz de réchauffement potentiellement 23 fois supérieur au dioxyde de carbone ». Après cette conférence, le mouvement EVA (Ethisch Vegetarisch Alternatief), qui fait la promotion de la diète Vegan, a convaincu un échevin de la ville de déclarer les jeudis « journées végétariennes ».

« Dans un premier temps, l’initiative était basée sur l’engagement personnel : six cents personnes sont venues au marché aux légumes signifier leur promesse de manger végétarien au moins une fois par semaine. Elles pouvaient s’appuyer sur une offre locale conséquente, préparée en amont par EVA : ce jour-là, 100 000 cartes végétariennes de la ville ont été distribuées par le biais d’un journal local, indiquant une centaine de restaurants offrant des options satisfaisantes. En octobre, la campagne s’est poursuivie dans les cantines scolaires, qui ont alors commencé à proposer des menus végétariens le jeudi… »

Cette dernière initiative a été accompagnée d’une intense campagne de sensibilisation et d’information des parents sur les effets du végétarisme sur la santé.
Les Jeudis ont connu un tel succès que le gouvernement de Belgique a décidé de financer le mouvement EVA, pour en étendre l’idée à tout le pays.

Voilà une manière d’agir concrète et facilement acceptable par la population, qui ne peut qu’avoir des effets positifs.

L’Antiproductivisme. Un défi pour la gauche? Ouvrage collectif sous la coordination de Michel Lepesant, Éd. Parangon, Lyon 2013

Faire germer le champ des possibles!

et par Baptiste Sureau –

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcenée des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,… sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Ils sont bien bien souvent remplis d’a priori, d’idées reçues et de préjugés. Cependant leur importance et leur diffusion ne se démentent pas. À mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisés par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,… sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité a survécu et s’est même développée en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir.

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro-sainte liberté d’acheter, de voyager,… nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi.

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limitée, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, sociale, économique…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnées d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,… et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puits sans fond si l’on ne travaille pas sur notre intériorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte-parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnoles, où chacun apportera ses expériences, son vécu, où les concessions seront nécessaires mais où la joie apportée par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peuvent le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demandent du temps et que nous en avons de moins en moins.

Pour lire d’autres articles de Baptiste: http://perspectives21.wordpress.com/

Se préparer émotionnellement à la fin de notre civilisation industrielle

Cet article débute une série de réflexions que le blogue publiera dans les prochains mois sur la préparation émotionnelle aux changements qui nous attendent. Il est l’adaptation du travail de l’auteure américaine Carolyn Baker.

De nombreux enjeux (pic pétrolier, changements climatiques, crises économiques) suggèrent que nous sommes au début d’une période d’effondrement de la civilisation industrielle. Ces sujets sont fort bien documentés par ailleurs; mon intention ici est d’aborder les conséquences émotionnelles de ces bouleversements.

L’auteur Clive Hamilton[1] évalue ainsi la situation dans laquelle nous nous trouvons :

“L’attaque des perturbations climatiques sur tout ce en quoi nous croyions – le progrès illimité, un futur stable, notre capacité à contrôler le monde naturel à l’aide de la science et de la technologie – rongera les piliers qui soutiennent la psyché moderne. Ce sera psychologiquement déstabilisant, à un degré peut-être dépassé seulement dans l’histoire de l’humanité par le passage à l’agriculture et l’avènement de la société industrielle.”

Bien que Clive Hamilton fasse ici référence uniquement aux changements climatiques, on peut s’attendre à ce que l’épuisement des ressources énergétiques et la crise économique globale provoquent également des perturbations psychologiques.

Comme le montre le mouvement de la Transition qui s’est répandu à travers le monde, le passage à un mode de vie plus résilient[2] doit notamment prendre en compte les aspects psychologiques d’un tel cheminement – une Transition intérieure qui complète et soutient la Transition extérieure, celle qui s’occupe des aspects pratiques et physiques de nos besoins.

Il se peut que, face à la perspective d’un effondrement de la civilisation industrielle, vous ayez différentes manières de vous réconforter : par un bon verre, un dessert gourmand, la présence physique d’un proche ou d’un animal, la télévision – ou tout simplement le sommeil. Mais vous savez au fond de vous que vous devrez faire face, tôt ou tard, aux émotions que cette anticipation du futur provoque en vous.

John Michael Greer, dans l’un des articles de son blogue (« Waiting For the Millenium : The Limits of Magic »), nous donne une piste pour affronter ce désarroi :

« (…) la foi au cœur de cette ère qui est en train de passer, selon laquelle le futur sera meilleur que le passé ou le présent, est devenue une illusion. (…) Presque tous nos ancêtres ont vécu dans des temps où aucun futur radieux ne brillait à l’horizon; presque tous nos descendants connaîtront la même situation. La grande majorité des premiers (nos ancêtres, NdT) et, sans doute, de ces derniers aussi (nos descendants, NdT), ont trouvé et trouveront d’autres raisons de vivre. C’est tout aussi envisageable dans le moment présent, si l’on est prêt à réfléchir à l’impensable, à reconnaître que l’ère de l’abondance se termine, et à envisager que le fait de faire la bonne chose en temps de crise, même si cet acte nous met mal à l’aise ou est difficile, pourrait être une source de sens plus convaincante que d’attendre qu’un futur radieux se matérialise par magie. »

De même, Clive Hamilton note que : “Au fur et à mesure que la crise climatique a lieu et remet en cause le futur de l’humanité, le sens qu’ont nos vies deviendra un enjeu de plus en plus important. Après une longue période de perturbation psychologique, la stabilité reviendra seulement si une nouvelle compréhension de la Terre émerge, une histoire qui remplacera celle selon laquelle la planète est un réservoir de ressources servant à alimenter une croissance illimitée. »

Il serait futile de s’opposer à l’effondrement du système actuel. C’est là une idée centrale de mon ouvrage de 2009, Sacred Demise : Walking The Spiritual Path Of Industrial Civilization’s Collapse. Arrêtons d’essayer d’empêcher ou d’éviter l’effondrement. Ouvrons-nous plutôt à cette idée, suivons le courant, comprenons ce qui se passe et ce que les évènements exigent de nous.

On pourrait faire valoir qu’il y aura une façon d’être « sauvés » de ce qui nous attend : par un leader politique, une autre personne, ou encore des extraterrestres ou la colonisation d’autres planètes. Mais même si l’une de ces options s’avérait réaliste, une telle issue ne nous permettrait pas, en tant qu’espèce, de franchir le prochain palier de notre évolution auquel notre conscience de nous-mêmes nous appelle. Il faut qu’une nouvelle sorte d’êtres humains émerge pour faire face aux enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Vaclav Havel, l’auteur de théâtre et politicien tchèque, affirmait d’ailleurs :

“Qu’est-ce qui pourrait changer la direction de la civilisation actuelle? Mon intime conviction est que la seule option est un changement dans le domaine de l’esprit, le domaine de la conscience humaine. Il ne suffit pas d’inventer de nouvelles machines, de nouvelles lois, de nouvelles institutions. Nous devons acquérir une nouvelle compréhension du but réel de notre existence sur cette Terre. C’est seulement en faisant un changement aussi fondamental que nous pourrons créer de nouveaux modèles de comportement et un nouvel ensemble de valeurs pour la planète. »

Sans une préparation émotionnelle à la chute de la civilisation actuelle, il est fort probable que nous soyons dépassés par ces évènements, au point d’en devenir fous ou peut-être d’en mourir. Cet effondrement constitue le prochain rite de passage de l’humanité, notre initiation imminente à l’âge adulte en tant qu’espèce.

 

Adaptation et traduction du chapitre d’introduction du livre Navigating the Coming Chaos, réalisée par Sylvie Robert du Réseau Transition Québec.

À propos de l’auteure: Carolyn Baker est psychothérapeute de formation et a pratiqué ce métier durant plusieurs années; elle a également été professeure d’histoire et de psychologie. Elle anime des ateliers de préparation spirituelle aux défis du futur, et est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont Sacred Demise: Walking The Spiritual Path of Industrial Civilization’s Collapse (2009), Navigating the Coming Chaos: a Handbook for Inner Transition (2011) et le plus récent Collapsing Consciously : Transformative Truths for Turbulent Times (2013). Elle tient un blogue et propose une revue de presse commentée, Speaking Truth to Power à www.carolynbaker.net. Merci à Carolyn de nous avoir permis de publier ici ses réflexions!


[1] Dans son ouvrage Requiem For A Species : Why We Resist The Truth About Climate Change.

[2] La résilience, pour une ville ou un village, consiste à pouvoir faire face aux chocs et aux changements (par exemple un événement climatique extrême, une montée soudaine des prix de la nourriture ou une crise économique), et à s’y adapter au lieu de s’effondrer. Plus d’informations sont disponibles sur le site du Réseau Transition Québec, ou encore dans le Manuel de Transition (page 60).

OUI, il est possible d’agir sur les changements climatiques!

ProchainVirageAvec les rapports du GIEC [1] qui s’accumulent, chaque fois plus alarmants sur les conséquences terribles qui attendent l’humanité si nous n’arrivons pas à maîtriser les changements climatiques, bien des gens ont développé l’une des deux attitudes suivantes : un sentiment d’impuissance devant des enjeux qui nous dépassent; ou bien carrément l’inconscience qui préfère s’enfouir la tête dans le sable!

Il est vrai que ce dossier n’est pas facile à saisir pour bien des gens. Comment croire à un réchauffement de la planète après l’hiver glacial et interminable que nous venons de connaître? Comment imaginer les conséquences concrètes d’un tel réchauffement sur l’alimentation, l’accès à l’eau potable, les tensions militaires entre pays, la survie des populations habitant au niveau de la mer? Pourquoi considérer comme urgents des problèmes dont les conséquences catastrophiques ne se manifesteront que dans 10, 25 ou 100 ans? Et pourquoi payer maintenant pour des bienfaits possibles qui ne seront accessibles que plus tard, pour nos enfants ou nos petits-enfants (le contraire absolu de notre mode de vie actuel : « profitez maintenant, payez plus tard! »)?

Pourtant, toutes les études arrivent maintenant aux mêmes conclusions que le rapport Stern (octobre 2006) qui concluait que les conséquences économiques de notre inaction pour contrer les changements climatiques seront infiniment plus coûteuses (dans un rapport de 20 pour 1 au moins) que les investissements importants qu’il faudrait accepter d’y consacrer dès maintenant. Plus nous tardons, et pires seront les conséquences et les efforts qu’il faudra consentir pour les minimiser!

Faut-il pour autant baisser les bras? Ce n’est certainement pas l’avis de Steven Guilbeault et de François Tanguay qui viennent tout juste de publier Le prochain virage, Propulser le Québec vers un avenir équitable et durable (Éditions Druide, 304 pages, mars 2014).

J’ai lu bien des livres et des articles traitant d’environnement, de développement durable, d’énergies et de changements climatiques. Et je me demandais, sans doute comme bien d’autres : pourquoi un nouveau livre?

Si j’ai choisi de vous en parler aujourd’hui, c’est parce que ce livre me semble particulièrement important et utile à ce moment précis des changements climatiques!

En effet, nous savons maintenant de façon certaine que nous n’éviterons pas les changements climatiques (pour y arriver, il aurait fallu agir beaucoup plus tôt et beaucoup plus radicalement que nos gouvernements ne l’ont fait) : ces changements sont déjà en cours (on le voit bien avec la fonte des glaces dans l’Arctique et l’Antarctique) et le mieux que nous pourrons maintenant faire (si nous acceptons enfin d’agir avec audace et célérité), c’est de limiter l’ampleur de ces changements, et donc des conséquences auxquelles il faudra faire face.

Mais il y a aussi une deuxième raison importante d’agir dès maintenant : nous préparer aux conséquences maintenant inévitables de ces changements climatiques, pour en minimiser l’impact aussi bien pour nous que pour l’ensemble des populations terriennes. Car plus nous serons prêts, mieux nous pourrons affronter les défis considérables auxquels nous serons confrontés.

Et comme la volonté politique des États de la planète semble encore bien en deçà de ce qui serait nécessaire et urgent (voir les résultats très décevants des conférences internationales consacrées à la lutte contre les changements climatiques), ce qui constituait le « Plan A », il nous faut maintenant nous rabattre sur le « Plan B », celui qui dépend davantage de nous sans attendre que les États prennent enfin leurs responsabilités.

C’est l’objet du nouveau livre de Steven Guilbeault et de François Tanguay. Prenant acte de la situation internationale, qu’ils connaissent mieux que personne pour avoir régulièrement suivi et participé à ces conférences mondiales sur le climat, ils font œuvre de pédagogie mobilisatrice en nous offrant un portrait particulièrement vulgarisé et dynamique de l’ensemble du dossier :

  • l’état actuel des changements climatiques
  • l’état actuel des négociations internationales
  • l’état actuel des politiques canadienne et québécoise en matière de changements climatiques
  • les défis que nous devons relever dès maintenant en matière d’énergie
  • les changements que nous pouvons (et devons) collectivement faire, sans attendre après nos gouvernements : le fameux « Plan B »
  • de nombreuses expériences concrètes qui se font déjà en ce sens (aussi bien ici qu’ailleurs dans le monde)
  • etc.

Ce qui est remarquable dans ce livre et qui, à mon avis, le démarque de la plupart des autres livres sur le sujet, c’est le ton simple et familier avec lequel les auteurs réussissent à nous faire partager leurs connaissances et leurs expériences : ce qui le rend particulièrement accessible et intéressant à lire (ce n’est quand même pas un roman… mais presque aussi captivant!).

En effet, que ce soit les fameuses rencontres internationales sur le climat, les expériences d’efficacité énergétique à l’échelle d’une municipalité entière ou les réactions aux augmentations des tarifs d’Hydro-Québec, c’est à travers leurs propres expériences concrètes de ces sujets que Steven et François nous en font découvrir les dessous et les enjeux qui s’y cachent. C’est ainsi que des sujets potentiellement arides ou abstraits deviennent au contraire concrets, simples, voire parfois palpitants!

Le défi des changements climatiques, au niveau planétaire, demeurera évidemment toujours considérable. Mais la lecture du Prochain virage, elle, non seulement vous aidera à mieux comprendre les véritables enjeux qui s’y jouent, mais surtout, elle vous redonnera espoir dans cet avenir immédiat qui est le nôtre : il y a déjà plein de choses intéressantes et positives que nous pouvons réaliser dans nos vies, nos quartiers et nos villes, dont plusieurs sont déjà expérimentées ici ou là. À nous d’y participer, de les proposer autour de nous et d’en faire, peu à peu, des priorités pour nos communautés.

Un peu à la manière des Villes, villages ou communautés en transition : faisons nous-mêmes, graduellement, individuellement et collectivement, la vie comme nous souhaitons (et que nous avons besoin) qu’elle soit…

Merci, Steven et François, de nous permettre d’y croire encore et d’y participer concrètement.

[1] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat composé de représentantEs de presque tous les pays membres de l’ONU. Leur cinquième rapport, en trois parties, a été rendu public le 27 septembre 2013 (premier volet), le 31 mars 2014 (deuxième volet) et le 13 avril 2014 (troisième volet).

Pour une indépendance envers les placements sales!

En cette période électorale, il existe certains paradoxes qu’il serait intéressant d’examiner. Il y a souvent un tel gouffre entre ce qu’on nous affirme et la réalité qu’on peut se questionner sur le véritable sens des mots que certains de nos représentants utilisent. La semaine dernière, « la chef péquiste Pauline Marois a évoqué l’indépendance du Québec [….] comme seul moyen pour garantir que le projet d’oléoduc d’Enbridge respectera les exigences de son gouvernement. »[1] Pourtant, la situation n’est pas aussi simple que Mme Marois voudrait nous le faire croire.

Ce que Mme Marois semble avoir oublié, c’est que la Caisse de Dépôt et Placement du Québec, notre bas de laine collectif, « contrôle virtuellement près de 20 % des actions de l’entreprise de transport de pétrole des sables bitumineux Enbridge. » [2] Il me semble que la détention d’un tel pourcentage des actions d’Enbridge devrait donner au gouvernement québécois le pouvoir et le droit d’exiger que l’entreprise considère sérieusement certaines de nos demandes. Mais nous pouvons d’ores et déjà affirmer que nos dirigeants n’utiliseront pas ce levier pour défendre notre droit à un environnement sain. Nos représentants politiques semblent préférer nous rouler dans la farine plutôt que de cesser d’encourager l’extraction et le transport des énergies sales à même notre fond souverain.

L’Institut de Recherche en Économie Contemporaine (IREC) nous informait en février 2012 que« parmi les dix premiers placements en actions de la Caisse, quatre sont faits dans des entreprises au cœur du secteur des sables bitumineux, dont Enbridge Inc, Enbridge LLP (une filiale de la précédente), Suncor et finalement Canadian Natural Resources. Cela représente un placement total de près de quatre milliards $ (3 995 millions $) dans trois entreprises. À lui seul, le placement direct dans Enbridge représente 2,7 milliards $. »[3] Les gens qui décident de nos politiques d’investissement, malgré ce qu’ils prétendent, continuent de nourrir une passion enflammée pour les énergies fossiles. « Au 3 août 2011, les placements directs de la CDP en actions dans des entreprises cotées en bourse et actives dans le secteur des sables bitumineux représentaient un investissement de 5,425 milliards $, soit plus de 14 % du portefeuille de la CDP en actions d’entreprises cotées en bourse.»

La politique de placement de la CDPQ ne semble pas avoir subie de changements majeurs depuis la parution de cette étude de l’IREC en 2012. La CDPQ qui avait pour mandat, lors de sa création, d’assurer la souveraineté économique du Québec nous maintient maintenant dans la dépendance envers un modèle économique éculé qui exige de détruire notre environnement physique pour créer de la richesse en papier. Cette institution, qui a comme mission de « recevoir des sommes en dépôt conformément à la loi et de les gérer en recherchant le rendement optimal du capital de ses déposants,»[4] a perdu près de 40 milliards $ en 2008 lors de la crise des Papiers Commerciaux Adossés à des Actifs (PCAA).

En continuant de placer notre argent dans des entreprises qui détruisent nos écosystèmes et en continuant de ne définir un rendement optimal qu’en terme monétaire, la CDPQ nous prépare des lendemains explosifs. Nous serons perdants de toutes les manières. À quoi bon des rendements financiers élevés si notre eau devient imbuvable, notre climat de plus en plus instable, nos terres agricoles contaminées et nos communautés endeuillées? Et qui peut nous assurer que les rendements attendus seront encore au rendez-vous dans quelques années? Ces placements sont aussi risqués que les fameux PCAA. « Si l’on met en place les mesures nécessaires pour rester en-deçà de 2°C de réchauffement, l’essentiel des réserves fossiles d’énergie devra rester sous terre. Ces réserves risquent par conséquent de perdre leur valeur écon1omique, tout comme, bien entendu, les compagnies qui les possèdent et les exploitent.[5]»

Les changements climatiques ou les déversements toxiques n’arrêteront pas à la frontière du Québec, qu’il soit souverain-associé ou pas. Nous avons, avec la CDPQ, une institution déjà souveraine qui pourrait nous servir à entreprendre la transition vers un monde moins énergivore. Personnellement, le fait de savoir qu’une partie de mes cotisations à la Régie des Rentes du Québec sert à entretenir une entreprise comme Enbridge m’indigne énormément. Qu’on ne m’offre pas le choix de pouvoir retirer ces cotisations et de placer cet argent dans des véhicules de placement ou des entreprises qui respectent mes valeurs m’indigne encore plus.

Un programme d’efficacité énergétique qui nous permettrait de diminuer notre facture d’électricité, ne serait-ce pas un rendement optimal ça aussi? Parce qu’enfin, entre quelques dollars de plus par mois dans nos poches ou la possibilité d’être au chaud ou au frais pour longtemps à coût réduit, il me semble que le choix devrait être évident. Développer l’auto-partage et les alternatives à la voiture solo sur l’ensemble du territoire, lutter contre les îlots de chaleur ou aménager des centres de partage d’outils, ce ne sont pas les projets inspirants qui manquent. Financer la transition vers une agriculture biologique à petite échelle qui nous permettrait d’atteindre une certaine autonomie alimentaire pourrait développer notre goût pour l’indépendance. Une indépendance qu’on pourrait savourer sans amertume dans un pays qui sentirait bon les effluves de la liberté.

Mme Marois nous a amplement démontré, depuis septembre 2012, que nous n’avions nul besoin de Stephen Harper pour nous maintenir dans la dépendance toxique aux hydrocarbures et  aux investissements douteux. Elle semble parfaitement capable de nous garder elle-même dans le marasme le plus total. Le Québec qu’elle nous propose ne ressemble en rien au Québec que nous voulons. Nous devons exiger que la CDPQ cesse d’investir l’argent de nos retraites dans les énergies sales. Nous devons aussi exiger que nos gouvernements cessent de dilapider l’argent public en subvention pour explorer le « potentiel » pétrolier d’un joyau comme l’île d’Anticosti.

Nous voulons un Québec libre de pétrole. En quelle langue nous faut-il le dire pour que vous nous compreniez ?



Vacances 2014

Déjà le temps de penser aux vacances d’été? Eh oui, c’est avec la tuque sur les oreilles que nous commençons déjà à rêver d’un été ensoleillé. Ah, les vacances! Pouvoir s’évader de la prison du métro-boulot-dodo! Mais OÙ aller, cette fois-ci??

Peut-être en profiter pour relocaliser ce long congé? Il arrive que ce que nous appelons « Les vacances » consiste davantage à vouloir vivre sans sa montre pour réapprendre à voir et ressentir pleinement la poésie du moment présent qu’à ressentir le besoin de se déplacer « pour changer d’air ».

Aller moins loin, voire même s’organiser pour « voyager » en  revenant chaque soir dormir chez soi après de petites pérégrinations? À chaque jour des vacances, prendre le temps de goûter la poésie des petits riens, et redécouvrir ce qu’on ne voyait plus, à cause du stress ambiant?

Je connais un Montréalais qui a déjà passé son mois de juillet à « découvrir » sa ville, Montréal, ses différents quartiers, l’architecture de ses lieux, marchés publics, bibliothèques, jardins, Maisons de la culture, cinémas, etc. Il s’est même payé une visite guidée en compagnie de touristes américains et a trouvé l’expérience très enrichissante. 

On peut aussi sortir ses pinceaux et son aquarelle, son fusain et sa tablette, son crayon et son efface. Garanti qu’à chaque nouveau pas, la perspective sera différente et offrira un « dépaysement » certain. Même expérience à tenter avec son appareil-photos…

Promenades à vélo? Se lever tôt et partir avant que la ville s’éveille. Sentir l’aube et la rosée. Admirer les premières lueurs. Rouler ainsi pendant des heures. Dîner sur un promontoire et observer la ville qui grouille en bas. Revenir chez soi, une douche, un roman et une bière sur le balcon.

Promenades à pied? Expérience toute autre. On a alors le temps de voir les détails, de s’attarder pour parler aux passants, de prendre quelques notes dans un carnet. De fureter un peu partout : entrer dans une galerie d’arts, visiter un musée, flatter un chat, fredonner un air (et prendre la résolution d’en chercher les paroles exactes en revenant à la maison). Décider sur un coup de tête de changer de direction pour aller visiter une copine.

Organiser une chasse aux trésors avec des enfants. En ville, les initier au transport en commun. Étonner des ados par des circuits thématiques de son cru: Aller saluer les aînés de sa petite localité, trouver les noms des fleurs sauvages, visiter l’Hôtel de Ville, suivre le parcours journalier d’un jardinier-maraîcher. Partir en excursion familiale et dormir à la belle étoile. Monter sur le toit de la maison pour admirer « les Pleurs de Saint-Laurent » quand, au mois d’août, il y a affluence d’étoiles filantes.

S’offrir un point de vue panoramique avec des amis pour observer un coucher de soleil et y rester jusqu’à l’aube pour admirer le lever du soleil, puis aller déjeuner copieusement.

Passer son mois de juillet à prendre amoureusement soin d’un carré de jardin. Apprendre à cultiver la patience. Bénir le ciel quand le soleil brille et aussi quand il pleut. Comprendre la nécessité de retourner à la terre les pelures de patates, les herbes flétries, les feuilles mortes. Dire merci à la Terre si généreuse. Se concocter des salades de laitues croustillantes avec des fines herbes fraîchement coupées.

Pourquoi vous parler ainsi des vacances dans Wô les Moteurs? Eh bien, c’est parce que nous vivons à une époque de consommation effrénée qui nous mène tout droit vers des catastrophes horrifiantes : dérèglement climatique, fin du pétrole à bon marché (donc, augmentation du coût de l’essence, des médicaments, des aliments, etc.). Restreindre sa consommation de pétrole en réduisant les distances à parcourir pendant les vacances fait partie de ces milliers de petits gestes qui, lorsqu’ils sont multipliés par X milliers de personnes permettent de repousser l’arrivée des catastrophes et d’expérimenter des alternatives fort agréables.

Nous sommes des milliers et des milliers de personnes engagées dans une transition vers un monde moins dépendant des énergies fossiles. Nous cheminons vers une vie plus simple, plus dégagée du fla-fla inutile. Nous avons décidé d’accorder plus d’importance, au quotidien, à notre milieu de vie immédiat en encourageant les commerces de notre localité, en établissant des liens avec les fermiers des alentours et en prenant des vacances inoubliables… à proximité.

 

Profitez maintenant, payez plus tard!

Profitez maintenant, payez plus tardLe texte de la semaine dernière, « So far, so good » de Jean-François Boisvert (aucun lien de parenté), m’a directement inspiré mon texte d’aujourd’hui. Pourquoi donc, se demandait Jean-François, n’agissons-nous pas davantage pour contrer les périls pourtant évidents des changements climatiques?

Parce que l’être humain actuel n’arrive plus à se projeter dans le futur et à privilégier ses intérêts à venir au détriment de son intérêt immédiat : même quand ses intérêts futurs (à risquer de perdre) sont plus importants que son intérêt immédiat (à goûter de façon certaine). Bref, comme le dit si bien l’adage, « Un « tiens! » vaut mieux que deux « tu l’auras » ».

Une expérience universitaire vient de le démontrer de manière empirique… et ludique! Des chercheurs américains, canadiens et allemands ont construit un jeu de simulation dans lequel les participantEs se voyaient donner un montant d’argent et avaient la possibilité, s’ils « gagnaient collectivement la partie », d’en obtenir encore davantage (de l’argent réel, qu’ils gardaient pour vrai!). Le jeu (dont on peut lire ici la description détaillée) consistait à investir ou non, et de manière anonyme, une partie de l’argent reçu dans un fonds commun destiné à combattre les changements climatiques. Si après dix « rondes » (rappelant symboliquement les rondes de négociations internationales pour lutter contre les changements climatiques), les joueurs avaient contribué au fonds commun l’équivalent (ou plus) de 50% de l’argent qu’on leur avait donné, le groupe avait gagné et chaque joueur obtenait la récompense, soit un montant d’argent supérieur au montant initialement reçu.

Et c’est là que l’expérience devient intéressante. Les diverses équipes de 6 joueurs étaient confrontées à trois situations différentes : dans la première, les joueurs touchaient leur récompense (si leur équipe avait « gagné ») dès le lendemain de la partie; dans la seconde, ils la touchaient sept semaines après le jeu; et dans la troisième, les joueurs ne touchaient pas personnellement leur récompense mais celle-ci était donnée, en leur nom, pour planter des arbres et faire profiter la génération de leurs enfants de la « victoire » de leurs parents.

Les résultats furent probants : avec une récompense immédiate, 7 équipes sur 10 réussirent à gagner; avec une récompense différée, mais encore personnelle, 4 équipes sur 11 réussirent à « vaincre les changements climatiques »; et avec une récompense future et collective, AUCUNE équipe sur 11 ne réussit à relever le défi avec succès!

Bref, plus la récompense est personnelle et immédiate, plus on est prêt à faire un effort pour l’obtenir. Et moins elle est immédiate et personnelle, moins on est prêt à contribuer maintenant pour un éventuel profit futur ou, pire encore, collectif! Faut-il s’en étonner dans une société dont le mode de vie est devenu « Achetez maintenant, payez plus tard! »?

On pourrait croire que l’être humain a toujours fonctionné ainsi depuis la nuit des temps. Or ce n’est PAS le cas. Non seulement il a toujours existé des peuples et des cultures où les intérêts du groupe et de la collectivité priment davantage que les intérêts individuels, mais la naissance et l’essor du capitalisme et de la Révolution industrielle sont essentiellement dus à l’éthique protestante qui se résume en deux mots : « gratification différée », cette capacité d’investir (de travailler, de se sacrifier) maintenant pour un futur meilleur même si incertain.

Mais comme le faisait remarquer quelqu’un, « il ne reste plus guère de Calvinistes de nos jours, et l’esprit de notre époque serait mieux reflété en changeant un seul mot : « gratification immédiate« . »

Tant que nous ne modifierons pas cet « air du temps » qui privilégie l’individuel et l’immédiat, les défis collectifs et urgents que nous devons affronter n’ont guère de chance d’être relevés avec succès! Le combat que nous avons à mener est non seulement climatique, mais d’abord et avant tout culturel et politique. Pour pouvoir réduire le CO2 avec succès, il nous faudra d’abord changer notre « façon de penser » et de voir le monde. Et réintroduire dans nos vies actuelles la présence du futur.

 

La simplicité volontaire, ce n’est pas niaiseux!

Un petit bijou, cet article du périodique français La décroissance (- Page 7- No 101- Juillet-août- 2013). Le titre : Éloge de la simplicité. L’auteur: Pierre Thiesset.  Avions demandé la permission de reproduire l’article mais cela nous a été refusé : La revue tient à vendre sa production. Les bonnes revues ont peine à se financer. Alors, je me contenterai ici d’en commenter certains extraits. Dont l’introduction :

La rubrique simplicité volontaire est sans aucun doute l’une des plus appréciées du journal. De nombreux lecteurs la lisent en priorité et disent s’inspirer de ces parcours singuliers. D’autres, politiques « sérieux », raillent volontiers ces démarches jugées individuelles, culpabilisantes, insignifiantes. Et pourtant, il y a bien plus de subversion dans le choix de « dépenser le moins d’argent possible pour ne pas avoir à en gagner » que dans tous les discours réunis des candidats aux dernières présidentielles.

Et Vlan sur la noix!  Je suis bien d’accord avec l’auteur. Le capitalisme se nourrit de notre consommation de plus en plus… ostentatoire. « Achète, jette, et rachète encore! ». C’est ce que nous semblons avoir si bien intériorisé.

Dans une société qui fait de l’expansion son unique finalité, chacun doit se mobiliser pour absorber la surproduction croissante. C’est le seul moyen de ne pas faire fléchir la sainte courbe du PIB. Les discours politiques dominants ne font que rejoindre l’injonction des publicitaires. « Nous avons changé d’heure… Mais avez-vous changé de montre? »,  bande de ringards qui ne renouvellent pas deux fois par an leurs menues menottes?  Changez de vie, changez de voiture, quitte à vous endetter ».

On croit entendre le Moïse de l’Ancien Testament qui redescend du Sinaï, indigné au possible par les comportements de son peuple. D’où l’expression « Faire une sainte colère ».

Ne me libère pas, je m’en charge

À l’opposé de cette vision cauchemardesque de l’homme réduit à l’état unidimensionnel d’outil et de tube digestif, de travailleur et de consommateur, de rouage vide tout entier dévolu à une méga machine qui nous dévore tel un Moloch, quelques dissidents osent dire stop. La vie est ailleurs. 

Et comment! Oui,  la vie est ailleurs. Ça me rappelle Félix Leclerc : « Dans l’ train pour Sainte-Adèle Y avait un homme qui voulait débarquer Mais allez donc débarquer Quand le train file cinquante milles à l’heure Et qu’en plus vous êtes conducteur! »

Refuser de se soumettre aux sommations à la consommation, c’est s’offrir un temps autonome, hors marché. Un temps pour créer, cultiver son jardin, réparer son vélo, autoproduire, récupérer, lire, rencontrer, discuter, contempler… 

Attention : Il ne s’agit cependant pas de se limiter à « ça ». Il faut parfois se mobiliser à plusieurs et s’indigner, revendiquer, en subir les contrecoups comme Gandhi et Mandela…

Pour une société alternative, il faut du miel (vivre déjà le but que l’on poursuit) et malheureusement aussi  il faut bien vivre aussi avec le fiel des batailles sociales. Rien n’est vraiment donné.

La vertu libératrice de la pauvreté est célébrée depuis les sagesses les plus ancestrales. Pour s’élever, il est nécessaire de se délester. Ainsi chez Platon : « Toute activité doit culminer dans le repos absolu de la contemplation », écrit Hannah Arendt.

Ici, la « pauvreté » n’équivaut pas à la « misère ». Les tenants de la simplicité la disent « volontaire » par opposition à la misère contre laquelle nous devons tous nous mobiliser. Et cette « pauvreté » volontaire n’a rien à voir avec le masochisme, ou l’avarice (notre Séraphin).

Aussi, nous observons une mutation : Du  choix de « x » personnes de classe moyenne qui optent pour vivre avec peu, nous passons tranquillement au choix d’une société de simplicité de plus en plus « obligée  par les circonstances ». Ces « circonstances », on les connaît bien: limite des ressources de notre planète, augmentation effrénée de notre soif de consommation (compulsion), effets de serre et donc changements climatiques, écarts toujours plus importants entre riches et pauvres, etc.  Devant ces constats, peut-on dire que nous pratiquons une simplicité…volontaire? En avons-nous encore le choix???

La lutte des déclassés

En définissant la vie bonne sur d’autres représentations et d’autres normes que celles de la classe dominante, la minorité qui renonce à la course à l’accumulation mène une bataille symbolique essentielle. […]

Un art de vivre fondé sur l’autolimitation coupe court au modèle de la petite bourgeoisie de venu hégémonique. Dans notre époque de pléthore, se contenter de peu exige un caractère fort, indépendant, capable de remise en question et de singularité. La masse est prompte à rappeler à l’ordre ceux qui échappent à sa nasse. Quand au détour d’une conversation, un interlocuteur apprend que l’on n’a ni téléviseur, ni automobile, ni portable, il est fréquent de devoir répondre à un regard ébahi de merlan frit et aux sempiternelles interrogations accusatoires du type : « Mais comment fais-tu pour vivre comme ça? » Justifie ton choix de ne pas revêtir la panoplie du conformisme!

De mon côté, j’ai commencé à me présenter comme quelqu’une qui vit dans la simplicité « obligée… par les circonstances ». Je compte bien y aller avec  plus de radicalité qu’à l’heure actuelle. Ce qui va, c’est certain, créer de petits remous tout autour…

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux

[…]Le capitalisme n’est pas une simple organisation extérieure de banquiers et d’industriels, » écrivait Richard Gregg, disciple de Gandhi et précurseur de la simplicité volontaire aux États-Unis. « Il se compose d’un esprit, d’une attitude et d’actions habituelles, ancrés en nous ». […] 

Refuser de se plier aux offres de la marchandise, « les commandements d’aujourd’hui », c’est saboter l’édifice industriel. Saper l’imaginaire capitaliste. Déserter toute relance. Face à la fuite en avant perpétuelle qui nous est présentée comme unique horizon, une seule question suffit à bloquer l’engrenage : À quoi bon?  

C’est assez. On arrête tout, on réfléchit. En grève perpétuelle sur une grève ensoleillée, un peuple qui décide de freiner devient inarrêtable. 

Bon. Je ne crois pas qu’au Québec, nous puissions facilement envisager une  « grève perpétuelle sur une grève ensoleillée ». Mais décider de passer d’une Journée sans Achat à une Année de simplicité volontaire, ce serait déjà un bon début!

 

 

Les affairistes à l’assaut du climat

Amorcée le 11 novembre dernier, la dernière représentation annuelle du cirque climatique s’est terminée dans l’indifférence généralisée le 22 novembre dans une finale des plus pitoyables. Le passage du typhon Haiyan n’y aura rien changé, la question des changements climatiques ne semble désormais plus guère provoquer que de légers haussements d’épaule ou de considération furtive, et ce au grand bonheur des grands argentiers du monde.

Réuni-e-s dans la capitale polonaise, les participant-e-s à la conférence onusienne sur le climat ont tôt fait de constater le je-m’en-foutisme des représentant-e-s des grandes capitales. Triste constat car il n’y a pas si longtemps, grâce à la perspicacité et la détermination de plusieurs écologistes et même de certains politiciens, la problématique des changements climatiques avait réussi à monopoliser l’attention médiatique et politique. Remarquez, difficile de blâmer le simple quidam à cet égard quand tout ce que génère véritablement ce rendez-vous annuel, c’est une empreinte carbone excessive. Car il y a longtemps que ces rencontres au sommet génèrent davantage de gaz à effet de serre (GES) qu’elles n’en limitent les émissions…

Pourtant, ce n’est pas comme s’il n’y avait plus lieu de s’en faire sur le front des changements climatiques. La publication fin septembre du cinquième rapport du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est d’ailleurs venue le rappeler pour quiconque ait daigné s’y pencher. Car il faut le dire, le dépôt des dernières évaluations des experts du climat n’aura pas suscité une grande couverture médiatique eu égard à la gravité du constat qu’on y dresse.

Si le rapport confirme la tendance au réchauffement du climat, on y confirme avec encore plus de certitudes la responsabilité humaine dans l’emballement du phénomène. Les prévisions y sont aussi affinées. Le GIEC prévoit, dans son pire scénario, que la hausse de température à la surface de la terre d’ici la fin du siècle serait comprise entre 2,6 °C et 4,8 °C. Or, un consensus se dégage de plus en plus à l’effet que limiter le réchauffement en deçà du fameux 2 °C apparait de plus en plus illusoire…

Le rapport renferme également d’autres données troublantes, comme celle qui confirme que le méthane a vu son rôle doubler comme GES. Une « véritable bombe climatique», affirme sans détour Benjamin Dessus sur le site Reporterre. Ces données et projections viennent s’ajouter à celles des Organisation météorologique mondiale, Global Carbon Project et autres Agence internationale de l’énergie, qui toutes confirment les records d’émissions de GES enregistrées pour 2012-2013 et prévoient une hausse soutenue de la consommation d’énergies fossiles. Croissance, quand tu nous tiens !

Les affairistes au secours du climat

Ainsi, n’en déplaise à une certaine gauche pour laquelle tout se téléguide depuis l’antichambre de la Maison Blanche, la question des changements climatiques est très sérieuse et ne constitue en aucune façon une simple machination des puissants. Il est bien vrai par contre que ceux-ci ont jusqu’ici réussi à orienter les discussions au point d’imposer leur façon d’adresser le phénomène : par les mécanismes du marché. Ceux-là même qui ont présidé à la logique de Kyoto.

Et jamais autant qu’au Sommet de Varsovie la table fut mise pour cette offensive spéculative. La présence des affairistes y était d’ailleurs manifeste. Le ministre de l’Environnement polonais et organisateur principal du sommet, Marcin Korolec, déclarait d’ailleurs avec fierté que pour la première fois des représentants du monde des affaires prenaient part officiellement aux négociations.

En effet, une douzaine de compagnies multinationales figuraient comme partenaires officiels, parmi lesquelles Alstom, BMW, Arcelor-Mittal et General Motors. Les logos de ces compagnies étaient d’ailleurs partout et derrière l’affichage, rappelait le journaliste Hervé Kempf, « les lobbies industriels […] occupaient couloirs et sièges d’observateurs ». Le gouvernement polonais a même poussé l’audace en organisant un sommet sur le charbon au moment même où se tenait la conférence sur le climat. Un charbon qui semble d’ailleurs avoir la cote parmi les grandes institutions financières, comme en fait foi le rapport du réseau Banktrack, que Basta ! et l’Observatoire des multinationales ont pu consulter en exclusivité, « les financements au profit des mines de charbon [ayant] augmenté de 397 % en huit ans ».

Ce qui nous est proposé pour aborder la question des changements climatiques réside donc dans ce marché de dupes que représente la bourse du carbone. Une bourse encensée par les « amis du climat » et qui fondamentalement, comme le résumait la Via campesina pendant le sommet, ne crée qu’un « marché lucratif pour les pollueurs et les spéculateurs qui peuvent ainsi acheter et vendre des crédits de carbone tout en continuant à polluer ».

Au-delà des marchés, point de salut ! Il y a en fait belle lurette que les promesses creuses et la fuite en avant ont remplacé de quelconques engagements signifiants. En guise de pis-aller, les pays riches s’étaient engagés à Copenhague en 2009 à aider financièrement à hauteur de 100 milliards de dollars par an d’ici 2020 les pays en développement pour faire face aux effets des changements climatiques. Or, on attend toujours d’en voir la couleur… Le diplomate en chef des États-Unis sur le climat, Todd Stern, avouait récemment que « le contexte économique ne se prêtait pas à des dépenses aussi importantes ». Pourtant, aux États-Unis seulement, le sauvetage des banques en 2008 aura vu Washington trouver en un tournemain quelque 700 milliards de dollars…

Qu’on se le dise, le processus onusien sur les changements climatiques relève aujourd’hui de la farce. Ce n’est plus sérieux. On présentait pourtant le protocole de Kyoto comme un cadre contraignant. Or, le Canada n’a pas hésité à s’en retirer, le Japon à confirmer qu’il n’atteindrait pas ses cibles ou l’Australie témoigné du peu de considération qu’elle voue au processus en ne dépêchant à Varsovie qu’un simple fonctionnaire. Alors quand on brandit la perspective d’un Kyoto renouvelé à entériner au Sommet de Paris de 2015, permettez-nous d’arborer un léger sourire.

S’il faut néanmoins saluer la décision d’un groupe d’organisations écologistes de claquer la porte avec fracas avant la clôture du sommet, force est d’admettre qu’il faudra plus que de tels hauts cris. On y échappera pas : le temps est venu de (re)politiser l’écologie et de rejeter haut et fort la dérive marchande du climat. Dérive qui fut d’ailleurs dénoncée par un collectif de plusieurs dizaines d’organisations à travers le monde, et dont le message fut porté par le train organisé par Climat et Justice Sociale transportant 600 manifestant-e-s de Bruxelles à Varsovie.

Et qu’on se le dise, ne faire reposer la lutte aux changements climatiques que dans un cadre réglementaire de type Kyoto ne fait que libérer parlementaires, industriels et consommateurs de par le monde de leur obligation d’entreprendre les mesures qui s’imposent : prendre à bras le corps notre boulimie consumériste et procéder à une refondation radicale de notre système économique. Certains scientifiques du climat présents à Varsovie n’en appelaient pas moins, eux et elles pour qui doivent être mises en place des «stratégies radicales et immédiates de décroissance au sein des pays riches». D’ici là par contre, les profits des spéculateurs continueront de croître… en même temps que grimpera le mercure.

 

Sortir du pétrole ou sortir du nucléaire, quelle est la priorité?

 Le passage dévastateur du typhon Haiyan aux Philippines le 8 novembre dernier et le cortège de souffrances qu’il a entrainé nous rappelle l’urgence de faire les efforts nécessaires pour diminuer les émissions mondiales de CO2.  Les images des survivants désespérés errants dans les décombres de leurs villages rasés par le vent et les vagues brisent le cœur. On ne peut qu’imaginer l’effroi et la terreur qu’ils ont du ressentir devant cette nature déchainée. Même si de nombreux scientifiques nous mettent en garde contre la tentation d’imputer aux changements climatiques la rare violence de cette tempête, il semble que la multiplication des événements climatiques extrêmes depuis une vingtaine d’années commence à convaincre une partie de l’opinion mondiale de ne pas attendre des preuves hors de tout doute avant d’agir. Il serait sage d’accorder une plus large place au principe de précaution.  Il nous faut rapidement diminuer notre dépendance aux énergies fossiles si nous ne voulons pas voir s’accroître démesurément les victimes de ces événements dits « naturels ». Notre inaction tue!

Cette tempête nous aura fait oublier pendant un moment l’autre grand dossier catastrophique de l’heure, soit l’état précaire de la centrale nucléaire de Fukushima. Le retrait du combustible de la  piscine du réacteur no. 4 fait trembler bien du monde dans les chaumières. Cette opération est rendue délicate car « les ouvriers portent ici des combinaisons et masques intégraux en raison de la radioactivité ambiante » (1) La compagnie Tepco n’a pas droit à l’erreur. Chaque tempête et chaque tremblement de terre peut fragiliser la centrale  qui est déjà dans une situation précaire. De nombreuses fuites d’eau contaminées vers l’océan ont été rapportées avec les impacts dévastateurs associés à des niveaux de radiation élevés. Le démantèlement de Fukushima devrait durer de 30 à 40 ans.

J’ai l’impression que nous en sommes rendus à devoir choisir entre la peste et le choléra.

 Il faudrait donc prévoir démanteler les centrales existantes et mettre leurs montagnes de déchets hors de portée avant de sortir complètement du pétrole. « Au 1er avril 2012, 436 réacteurs de puissance fonctionnent dans vingt-huit pays différents dans le monde et 61 sont par ailleurs en construction. » (2)  Démonter une centrale nucléaire ne peut se faire au pic et à la pelle. « Pour la première fois [en 2012], l’AIE elle-même estime qu’on ne peut exploiter qu’un tiers de l’ensemble des ressources fossiles prouvées (les mieux estimées / probables ou possibles) d’ici à 2050. » (3) Et ce sous peine de voir le climat se dégrader au-delà de la zone de sécurité qui maintient la possibilité de vivre décemment sur cette planète.

 « L’AIE confirme la tendance au pic pétrolier à travers l’analyse de plus de 1.600 puits : une fois passé leur pic, ceux-ci s’illustrent par une décrue de 6% de leur production annuelle. « Même si ce chiffre varie selon les puits, la conséquence est que, d’ici à 2035, la production de pétrole brut des champs actuellement en production aura chuté de quelque 40 millions de barils par jour », résume le WEO. » (4) Je ne sais pas combien de pétrole il nous faudra pour se sortir du nucléaire, mais j’ai le pressentiment qu’il ne nous en restera plus beaucoup pour d’autres usages.  Je crois aussi qu’il ne sera pas facile de convaincre tout le monde d’adhérer à ce projet.

 Dans son billet du 25 septembre 2013, John Michael Greer nous donne des indications sur certaines des raisons qui rendront notre tâche difficile. Sur son blog « The archdruid report », il dresse un parallèle entre l’ascension du Christ dans l’iconographie Chrétienne et celle de l’homme dans l’espace dans notre religion civile actuelle. Ce billet, qui fait partie d’une série sur l’histoire de la religion du Progrès, offre des pistes intéressantes sur la manière dont nous sommes arrivés aux impasses actuelles. J’ai traduit quelques extraits, malgré ma connaissance approximative de l’anglais. « La religion civile tire son imagerie centrale et sa texture  émotive des religions théistes qu’elle a remplacé, et l’image du décollage de l’homme dans l’espace tient le même rôle dans la religion du progrès que l’ascension de Jésus dans le ciel avait dans la Chrétienté.»(5)

 Greer prétend que cette religion civile du progrès avait besoin d’un lieu mythique de salut avant de devenir la religion officielle de notre temps et que la science-fiction nous a fourni ce lieu.  Nous aurions déplacé le site officiel du paradis vers l’espace. Ceci expliquerait « l’insistance, assez commune ces temps-ci dans certains cercles, que notre espèce ne peut pas demeurer “ rester collée sur ce rocher”- le rocher en question étant la Terre vivante- et que nous ne pourrons prospérer qu’hors d’ici, dans l’espace noir et silencieux.» (6)

 Heureusement que nous sommes des êtres rationnels! Qu’est-ce que ce serait sinon? On pourrait croire que ces cercles de personnes qui ne veulent pas rester collés sur notre roche sont très restreints, mais j’ai eu à deux reprises récemment la preuve que l’analyse de Greer était tout à fait pertinente. Voilà quelques semaines, je me trouvais dans un café avec des connaissances et nous discutions des conséquences qu’aurait le pic pétrolier sur nos vies. Un des participants à ce débat comprenait très bien la nécessité de réduire notre consommation individuelle de pétrole, non pour éviter l’emballement du climat mais parce que nous devions en garder, vous le devinez,  pour pouvoir continuer l’exploration spatiale.

 La seconde preuve de l’emprise mystérieuse que certains éprouvent pour ces vastes espaces inhabités où tout reste à bâtir a été présentée à l’émission « Les années lumière »,  du 10 novembre 2013. Dans une entrevue sur La lune de JFK, Olivier de Goursac affirmait que « l’homme n’avait pas d’autres choix que d’aller coloniser les autres planètes.» (7) Cette injonction du « Il n’y a pas d’alternative » qu’on a entendu à maintes reprises dans la bouche de plusieurs chefs d’état et de nombreux économistes, pour justifier des mesures d’austérité, on nous l’assène maintenant pour nous convaincre que la conquête de l’espace est la seule finalité de l’histoire de l’humanité! Mais, contrairement au discours économique qui vise à nous faire accepter que les états et les corporations n’ont plus d’argent pour s’occuper des problèmes sociaux, M. de Goursac affirmait que trouver l’argent pour financer une installation sur Mars n’était pas un problème. Il semble que lorsqu’il s’agit de réaliser certains fantasmes de croissance illimitée l’argent ne manque plus.

 Il faudra donc disputer férocement les fonds nécessaires pour se sortir du bourbier nucléaire tout en continuant sans relâche de diminuer notre utilisation des réserves fossiles à des fins futiles. Nous sommes à la croisée de certains chemins. Nous devons faire notre deuil de certaines promesses paradisiaques apparues au siècle dernier. L’époque des grandes conquêtes extérieures est révolue. Il nous reste, par contre, à explorer de nombreuses facettes de notre continent intérieur. Nous aurons besoin de toutes nos capacités de coopération, d’entraide et d’empathie pour affronter les temps difficiles qui nous attendent. Nous sommes résilients. Nous y arriverons.

Nous devons être nombreux! Nous devons être convaincants!

1- Fukushima: la piscine 4 bientôt purgée, le démantèlement imminent
2- Liste des réacteurs nucléaires
3- L’Agence Internationale de l’énergie a publié son rapport 2012
4- L’Agence internationale de l’énergie annonce un monde à court de brut
5-6 Which Way To Heaven ?
7- http://www.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lumiere/2012-2013/