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Mark Boyle: L’homme sans argent

L'homme sans argentEn fouillant à la bibliothèque, ce titre m’a accroché. Et comme on indiquait « récit », j’ai pensé que j’aurais droit aux (més)aventures d’un autre simplicitaire expérimental : une année « débranché », une année avec le minimum d’impact écologique, une année sans achat de rien de neuf, une année avec le minimum de déchets, etc. Bref, une autre expérience plus ou moins radicale remplie d’anecdotes et qui débouche sur un livre…

Je m’étais trompé. J’y ai trouvé cela, mais tellement plus que cela : une véritable réflexion sur notre société et son fonctionnement monétaire, une philosophie de vie axée sur la conservation des ressources et une économie du don, des outils qui ont fait leur preuves quant à l’intérêt pour les échanges en tous genres (autant de biens matériels que de connaissances et de savoir faire), etc. Et oui, aussi, des exemples concrets qui ne peuvent manquer de nous questionner!

J’ai déjà parlé en bien du livre de Denis Blondin, La mort de l’argent. Cet essai d’anthropologie naïve, selon le mot de l’auteur québécois, montre bien, dans sa perspective propre, comment l’argent est une construction non nécessaire, utile mais aussi néfaste, et comment il a été possible par le passé (et il le serait encore maintenant) de vivre autrement que sous le règne de l’argent. Un livre de 2003 plus que jamais d’actualité en 2015.

Le livre de Mark Boyle, lui, nous permet de confronter les idées de Denis Blondin, inspirées de cultures et de peuples différents, avec la dure réalité de nos sociétés hyper capitalistes et matérialistes du troisième millénaire : la Grande Bretagne de 2008-2009. Est-il effectivement possible de vivre sans argent dans nos sociétés « avancées »?

Et s’il faut être prêt à en « payer le prix », en temps particulièrement, Boyle montre que c’est non seulement possible pour un individu, mais que c’est également possible collectivement. Et pour le démontrer de manière spectaculaire, il relève brillamment le défi (en apparence totalement délirant) d’inaugurer son année sans argent en organisant, toujours sans un seul penny rappelons-le, un grand banquet végétarien totalement gratuit pour 150 personnes; et il remet ça, de manière encore plus étonnante, en célébrant la fin de son année par un festival d’une journée complète, toujours gratuitement et sans argent, qui nourrira 1000 personnes et en rassemblera 3,500 autour du thème de la « freeconomy »!

C’est que Boyle n’est pas qu’un militant radical et utopiste (formé en économie, d’ailleurs). Il est surtout un visionnaire qui a su percevoir un besoin et des attentes partagés par de plus en plus de jeunes dans nos sociétés riches et gaspilleuses : le besoin de sortir des rapports marchands (où tout s’achète, même les sentiments comme la sécurité) pour retrouver la gratuité du partage et du don sans contrepartie.

Cette intuition de Boyle, qu’une société où tout se donne et se partage va nécessairement induire ses retombées positives (en particulier par l’idée popularisée par l’expression « donner au suivant » ou « pay it forward » en anglais), y compris pour l’initiateur de la chaîne de don, il lui a donné un nom (« freeconomy ») et une forme concrète (la plate-forme internet correspondante) qui se sont rapidement répandus en Angleterre sous divers noms et formes. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire à quelques reprises, on récolte toujours plus en semant généreusement qu’en engrangeant soigneusement. C’est la version laïque ou séculière du message de Jésus qui invite à donner pour recevoir au centuple.

La grande question qui se pose chaque fois que quelqu’un se lance dans une aventure semblable (« une année d’expérimentation de quelque chose »), c’est : est-ce que cette pratique peut être durable ou non? Que va faire la personne à la fin de son année? Retourner (enfin et avec soulagement!) à sa vie d’avant l’expérience? Ou celle-ci a-t-elle été suffisamment intéressante et concluante pour qu’il en reste des traces, plus ou moins importantes selon les cas, à long terme?

Déjà Colin Beavan, l’auteur américain de No Impact Man qui avait relevé le défi, avec sa femme journaliste dans une revue prestigieuse, sa petite fille et leur chien, de vivre une année complète à New York avec le strict minimum d’empreinte écologique au milieu des années 2000, en avait retiré un tel profit familial que cette expérience avait transformé durablement leur vie et marqué un tournant définitif dans sa carrière professionnelle.

Pour Mark Boyle, l’expérience encore beaucoup plus radicale (les « règles d’engagement » qu’il s’était imposées étaient, à mon avis, exceptionnellement sévères, de manière à tester son intuition de départ jusqu’au bout, sans facilité ni concession) laissait penser qu’une fois l’année terminée (et sa démonstration faite de manière concluante), il allait retourner à « la vie avec argent », même si c’était avec plus de modération que par le passé. Il s’est effectivement posé la question très sérieusement au cours des dernières semaines de son « année sans argent ». Et contre toute attente, il semble en avoir éprouvé de tels bienfaits qu’il a décidé de poursuivre cette vie sans argent à plus long terme (en fait pendant presque trois années).

Mais plus fondamentalement, Mark Boyle continue de se consacrer, avec le maximum de cohérence possible, à répandre l’idée et la pratique de la « freeconomy », donnant par exemple la totalité des droits d’auteurs de son premier livre (celui qui vient d’être traduit en français en 2014) à une Fondation consacrée au projet d’un lieu où une communauté entière pourrait vivre selon les principes de la « freeconomy ». En rendant son second livre (The Moneyless Manifesto » disponible gratuitement sur internet parallèlement à la version papier qu’on peut acheter en librairie. Ou en acceptant de fusionner son réseau de « freeconomy community », pourtant plus ancien et plus nombreux, avec celui de Streetbank afin de permettre une plus grande efficacité à l’économie de partage.

Bref, derrière ce récit d’une année sans argent, j’ai eu la chance de découvrir un courant social beaucoup plus important et novateur que je l’avais d’abord cru. C’est souvent le bonheur qu’on trouve à prendre des risques et à dépasser les apparences. Comme quand j’avais lu « Votre vie ou votre argent? » de Vicki Robin et Joe Dominguez, malgré la page couverture et l’approche américaine qui ne m’en donnaient aucunement le goût.

Allez lire ou écouter Mark Boyle : vous y trouverez de quoi brasser votre façon de voir l’économie et redonner espoir dans un monde différent!

Et il n’est pas le seul : pour avoir un aperçu de d’autres expériences actuelles de vie sans argent, consultez le blogue d’Anne-Sophie Novel sur le site du journal Le Monde.

Assez c’est assez

assezVoici la traduction d’un texte de Joshua Becker, fondateur du mouvement Becoming minimalist et principal animateur du blogue de même nom.

Publié en juillet 2014, ce texte résume bien ce qui est au cœur de la simplicité volontaire: la reconnaissance de la satiété, une denrée de plus en plus rare dans nos sociétés du « toujours plus » et de la fuite en avant…

La traduction est publiée avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

« Rien n’est suffisant pour celui pour qui assez est trop peu. » (Épicure)

 

Assez est un concept libérateur et une réalité qui désencombre.

Ceux qui ont accumulé assez se retrouvent sans besoins. Il n’est plus nécessaire pour eux de chercher à avoir plus. Au contraire, ils vivent libres et contents.

La plupart d’entre nous sont mus par le désir de posséder assez de biens matériels. Cela est juste et bon : prendre soin de nous-mêmes et de notre famille est un but qui est justifiable.

À cause de ce désir, nous consacrons nos journées à obtenir plus de possessions terrestres, à la fois financières et matérielles.

Mais s’il n’y a rien de mal dans cette quête, je me demande si notre culture n’a pas, de manière involontaire, changé de cap, passant de la poursuite de l’assez à celle de l’excès. Car c’est un fait que la plupart d’entre nous possédons déjà assez :

Notre toit procure un abri à toute notre famille. Nos chambres sont meublées de manière à fournir de quoi s’asseoir et se coucher. Nos tiroirs sont remplis de vêtements. Nos armoires contiennent tout ce qu’il faut de serviettes et de draps. Nos garde-manger et nos congélateurs sont pleins de nourriture. Nos coffres à jouets sont remplis.

Nous avons déjà assez.

Malheureusement, nous vivons dans un monde qui redéfinit constamment cette notion du assez :

  • Il y a 50 ans, une maison de 1000 pieds carrés était considérée comme assez. Aujourd’hui, la moyenne des nouvelles maisons compte 2,300 pieds carrés; et malgré cela, 10% d’entre nous louons en plus de l’espace d’entreposage extérieur.
  • Il y a 30 ans, 1½ télévision par maison était considérée comme assez. Aujourd’hui, la moyenne des maisons américaines contient plus de télévisions qu’il y a de personnes. Et quand chaque pièce en contient une, l’industrie commence à redéfinir assez en termes de grandeur de l’écran et de qualité de l’image.
  • Il y a 15 ans, moins de la moitié des Américains adultes possédaient un téléphone cellulaire. Aujourd’hui, plus de 90% des adultes américains en possèdent un, et 70% des jeunes de plus de 12 ans.

Les publicitaires travaillent sans relâche à redéfinir ce qu’est assez. Dans une société basée sur la consommation, ils sont obligés de le faire.

Le but de la publicité est de remuer en nous l’idée que nous ne possédons pas encore assez. Les publicitaires travaillent pour modifier nos attitudes à l’égard de leurs produits ou services, les faisant passer de « c’est extravagant » à « je le désire », puis à « j’en ai besoin ».

Une fois qu’ils nous ont convaincus que nous en avons besoin, notre achat n’est qu’une question de temps. S’ils peuvent nous faire croire que nous n’aurons pas assez tant que nous ne posséderons pas leur produit, ils savent que nous allons nécessairement chercher à le posséder.

Notre définition du assez a été artificiellement modifiée par des groupes qui y ont intérêt. Et parce que notre nouvelle définition du assez demeure inassouvie, notre capacité de profiter de la liberté qu’assez procure est perdue.

Encore une fois, nous sommes maintenus esclaves de sa poursuite. Nous consacrons toujours plus de nos journées à gagner l’argent nécessaire à financer cette poursuite de toujours plus de biens matériels. Et tout ça, dans le but d’atteindre finalement cet assez.

Mais nous avons déjà assez. Une fois que nous nous sommes entraînés à reconnaître cette vérité, nous devenons libérés de cette poursuite du toujours plus, nous sommes affranchis des liens du mécontentement, et nous commençons à expérimenter la liberté véritable dans notre vie

Mieux encore, quand nous réalisons que nous avons déjà assez, nous devenons libres d’entreprendre des projets plus valables que l’accumulation de l’excès.

Global Partage

Je participerai, cette semaine à l’Université du Québec à Chicoutimi, à l’Événement éco-conseil 2015 sur le thème « Nourrir le partage ».

Activité organisée chaque année par la cohorte des étudiantEs en éco-conseil, l’événement cherche à informer et à mobiliser le milieu (aussi bien étudiant que communautaire et même industriel) autour de questions touchant les questions d’environnement et de développement durable.

Cette invitation m’a permis de découvrir, avec beaucoup de curiosité et d’intérêt, un excellent documentaire dont je n’avais jamais entendu parler: Global Partage du réalisateur Dimitri Grimblat présenté en France sur la chaîne de télévision Canal+.

Ce film de 90 minutes propose un tour du monde des initiatives d’économie collaborative qui se sont développées à grande vitesse un peu partout sur la planète depuis que la technologie informatique est devenue largement accessible et que ses diverses applications pratiques se sont multipliées.

Je reprends ici la présentation de l’émission: « Les ressources de la planète qui s’épuisent, une crise économique qui devient une crise du système économique… Face à ce constat, des pionniers de plus en plus nombreux cherchent des pistes pour vivre mieux et de façon plus durable. C’est ainsi que l’idée du partage a fait son chemin jusqu’à devenir une petite révolution qui touche désormais toutes les activités. L’économie collaborative basée sur l’échange entre individus sans intermédiaires est en train de façonner un autre mode de consommation et de rapport aux autres. »

Et c’est vrai que ça touche tous les domaines de la vie: du transport (autos, vélos) au milieux de travail (bureaux pour travailleurs indépendants), de la nourriture (repas partagés) à l’alimentation (jardins collectifs urbains où chacun peut se servir), des cours universitaires gratuits aux échanges de livres, du logement à la revitalisation des quartiers par des petits entrepreneurs, des laboratoires d’exploration à la fabrication d’automobiles en modèle « open source », de l’agriculture aux banques alternatives, bref, il est peu de domaines où l’économie collaborative n’est pas en train de défricher de nouvelles façons d’être-au-monde.

Ce documentaire, très attrayant et facile d’accès au niveau de sa structure et de sa présentation visuelle, permet de découvrir un monde dont la plupart d’entre nous ne soupçonne même pas l’existence. Et le grand avantage du film, c’est de montrer que la plupart des idées qui sont défendues dans ce Carnet trouvent des applications pratiques qui sont vraiment expérimentées concrètement aussi bien au Nord qu’au Sud. Et de voir ces idées en action ne peut être que très stimulant!

C’est Antonin Léonard, l’un des principaux promoteurs de cette économie collaborative en France et fondateur de l’organisme « Oui share », qui nous sert de guide à la rencontre de très nombreux entrepreneurs sociaux à l’origine d’initiatives les plus diverses. Pour lui, nous assistons à une véritable « révolution en marche, qu’il nous faut maintenant encourager, accompagner et diffuser ».

Le film est aussi l’occasion de rencontrer et de découvrir tous ces innovateurs sociaux, hommes et femmes, de même que les organismes qu’ils ont fondés, les sites Internet qu’ils ont mis en ligne, les livres ou documents qu’ils ont produits, etc. Une vraie mine de renseignements précieux qui permettent de suivre chaque piste autant que l’on veut…

Je n’en dis pas plus: allez visionner le film qui est, heureusement, disponible en visionnement libre sur Internet (ce qui est, il faut l’avouer, en parfaite cohérence avec le discours de partage qui est au cœur du documentaire).

En terminant, je dois avouer que ce film m’a amené à reconsidérer sérieusement ma vision de la technologie numérique et des récents développements technologiques. Alors que jusqu’ici, j’en voyais surtout les conséquences potentiellement négatives (tout en admettant, bien sûr, qu’ils avaient aussi des côté positifs), je dois admettre que Global Partage m’a fait réaliser concrètement qu’une foule de ces initiatives nouvelles et potentiellement révolutionnaires (dans le sens d’une société plus participative et collaborative) n’ont pu naître qu’en raison même de ces technologies.

De même, l’un des grands reproches que je faisais aux ordinateurs et aux réseaux sociaux (celui d’isoler très souvent les individus dans un monde virtuel au détriment des rencontres réelles avec de vraies personnes autour d’eux) s’avère être aussi remis en question par le documentaire. Celui-ci montre en effet que la technologie, à travers ses moyens « virtuels », peut aussi contribuer directement à provoquer de nouvelles formes de rencontres « en personnes », inédites jusqu’ici et tout aussi riches que les anciennes. Les i-phones pour nous sortir de notre individualisme? Mettons que c’est tout nouveau pour moi! Et peut-être prometteur, qui sait?

Enfin, l’une des découvertes les plus fascinantes, pour moi, de ce documentaire est la remise en question de la notion même de « propriété » que cette économie collaborative est en train d’amorcer. Non pas que tout soit gratuit dans cet univers virtuel, bien qu’énormément de choses le soit encore, comme le voulait la dynamique d’origine de l’Internet. Mais la vraie remise en question de la « propriété » semble venir plutôt de la conjonction de deux facteurs économiques fondamentaux:

  • une crise systémique de la mondialisation capitaliste, créée à la fois par les crises économiques successives, par l’accroissement des inégalités, par les culs-de-sac de la croissance illimitée et par les déceptions apportées par l’abondance matérielle;
  • les possibilités de collaboration jusqu’ici inaccessibles engendrées par la révolution technologique et informatique des 20 dernières années.

Et la conjonction de ces deux facteurs rend non seulement possible un nouveau modèle de collaboration (par opposition à la compétition favorisée par la propriété privée des connaissances, des produits et des moyens de production), mais le développement des outils informatiques (et la culture qui s’en dégage) semble favoriser le partage (le plus souvent gratuit) des savoirs (voir tout le développement et la culture des logiciel livres, des codes « open source », des outils collaboratifs « wiki », etc.).

Regardez le film: vous ne le regretterez pas! Et j’aimerais bien savoir ce que vous en avez pensé… Et si vous trouvez que mes impressions sont trop optimistes…

 

 

 

 

 

Bilan 2014 de la simplicité volontaire

La « simplicité volontaire » n’existe pas comme entité aux contours bien définis : il est donc impossible d’en faire un bilan véritable! C’est une philosophie, une attitude face à la vie, un mouvement d’idées, un éclairage pour nos choix, voire un courant social. Difficile donc à mesurer pour en tracer un portrait ou en tirer des conclusions.

Mais essayons-nous quand même, de manière forcément personnelle et subjective. Chacun et chacune pourra ensuite y apporter ses nuances ou exprimer ses désaccords et ses propres évaluations.

 

Un peu d’histoire pour situer le contexte

La notion de « simplicité volontaire » a vraiment connu son essor au Québec à la fin des années 90, suite à la publication de La simplicité volontaire… plus que jamais! de Serge Mongeau. Succès de librairie, le livre a propulsé et l’auteur et l’expression elle-même sur les tribunes et dans les médias. Si bien que la simplicité volontaire a fait son nid dans le dictionnaire de l’Office québécois de la langue française, que le terme « simplicitaires » pour désigner ceux et celles qui pratiquent la simplicité volontaire s’est graduellement imposé, et que le courant d’idée a peu à peu migré dans la francophonie à partir du Québec.

À partir de l’année 2000, diverses organisations ont cherché à diffuser la simplicité volontaire : au Québec, ce furent principalement le Réseau québécois pour la simplicité volontaire (RQSV) et le Groupe de simplicité volontaire de Québec (GSVQ). En Belgique, la diffusion s’est faite surtout par l’intermédiaire des Amis de la Terre. En France, de manière plus diffuse à travers des revues ou journaux comme Silence et La décroissance. Et un peu partout ailleurs en Europe, à travers divers groupes et publications dont nous avons présenté un survol dans le bulletin du RQSV Simpli-Cité de l’hiver 2007 sur le thème « Sommes-nous seulEs sur la planète simplicité volontaire? ».

 

Et en 2014?

Depuis quelques années, la « mode simplicité volontaire » semble devenue moins populaire : on en parle moins, les organisations (québécoises du moins) sont moins nombreuses ou actives, etc.

Pourtant, si l’effet de nouveauté est clairement passé, la réalité elle-même de la simplicité volontaire (sous cette appellation ou sous d’autres noms) s’est nettement enracinée à la fois dans la culture québécoises et dans la pratique de très nombreuses personnes de milieux très divers. Un relevé de l’utilisation de l’expression (ou de ses parents proches) dans les diverses publications (aussi bien dans les médias que dans les livres ou les films, les thèses universitaires, les discours politiques, etc.) suffirait à montrer l’influence durable qu’elle continue de développer. Car la simplicité volontaire est inséparable d’un certain nombre d’autres idées ou expressions qui font elles aussi leur chemin : décroissance, villes ou village en transition, remise en question de la société marchande, alternatives aux énergies fossiles, préoccupations écologiques, commerce équitable et local, alimentation biologique, préoccupations pour la ruralité et l’occupation du territoire, développer un autre rapport au temps ou à la productivité, ralentir ou le mouvement « slow », etc.

Dans cette « mouvance de la simplicité volontaire », 2014 aura été surtout marquée, pour moi, par les débats de plus en plus vigoureux autour de l’utilisation des énergies fossiles (pétrole surtout, à la fois celui des sables bitumineux et celui des gaz de schiste). Tant au Canada qu’au Québec, une véritable bataille de titans s’est engagée entre les populations et leurs gouvernements quant aux priorités du développement pour l’avenir. Si la majorité des gouvernements ont tendance à favoriser carrément le pétrole (Fédéral, Alberta, Saskatchewan), ou du moins à ne pas s’y objecter (Québec, Ontario, Maritimes), essentiellement pour des raisons économiques, les populations sont de plus en plus nombreuses, un peu partout, à s’opposer à ce développement irresponsable des énergies fossiles dans le contexte des changements climatiques. L’affrontement social qui a déjà commencé autour des grands projets de pipelines n’est qu’un début, tout comme le débat autour de l’exploitation éventuelle des ressources pétrolières sur l’île d’Anticosti ou dans le Golfe du St-Laurent.

L’autre enjeu majeur qui commence à faire son chemin dans l’espace public, c’est celui de la « décroissance » qui contient aussi, intrinsèquement, celui du rapport à la consommation. Le credo de la croissance illimitée est de plus en plus remis en question, même dans les facultés universitaires d’économie et de commerce. De toquade marginale d’écologistes ou d’intellectuels, la décroissance est peu à peu devenue un sujet légitime d’études et de débats même parmi les économistes classiques. En témoigne, parmi d’autres exemples, le grand débat public organisé par la Maison du développement durable le 21 octobre dernier, La croissance : solution ou problème, animée par le journaliste économique de Radio-Canada, M. Gérald Fillion et auquel participait l’ancien premier ministre du Québec, M. Bernard Landry.

Et même si mon dernier exemple vient plutôt des États-Unis, il me semble pourtant très significatif puisqu’il vient du cœur même de l’économie marchande, du capitalisme et de la libéralisation économique mondialisée. Joshua Becker, ancien pasteur qui a découvert la simplicité volontaire (qu’il appelle le « minimalisme ») en 2008 et qui n’a cessé depuis de faire connaître les richesses de sa découverte, d’abord sur son blogue (Becoming minimalist), puis à travers une lettre bimensuelle du même nom, se consacre maintenant à cette tâche à plein temps depuis un peu plus d’un an. Il faisait récemment le bilan de son année 2014 et la croissance d’intérêt pour le minimalisme est ici évidente et… chiffrée! Les visiteurs de son site Internet sont passés de 350,000 par mois à plus d’un million par mois; ses amis Facebook sont passés de 90,000 à plus de 200,000; ceux qui le suivent sur Twitter sont passés de 15,000 à 25,700; et il compte maintenant 14,000 abonnés (gratuits) à sa Newsletter bimensuelle. De deux choses l’une : ou bien il est un redoutable « vendeur », ou bien la simplicité volontaire (ou le « minimalisme ») correspondent de plus en plus à un besoin important.

Souhaitons que 2015 démontre, encore plus clairement, que la seconde option est bien la bonne.

Vive les moches!

Vive les mochesJ’ai le goût d’une chronique plus légère et plus optimiste, pour une fois :-) !

Et c’est un ami qui m’en a donné l’idée (merci Raoul!) dans un récent courriel (moi qui peste tellement souvent contre ces innombrables courriels: comme quoi on n’échappe pas à ses contradictions ;-)

Je veux donc juste partager l’excellente idée qu’a eue la chaîne Intermarché, bientôt suivie par d’autres gros joueurs de la distribution alimentaire française comme Auchan et Monoprix: revaloriser et rendre disponibles les fruits et légumes « hors calibre ».

Comme on sait, ces fruits et légumes, écartés par les producteurs eux-mêmes parce qu’aucun distributeur (et supposément aucun consommateur) n’est intéressé par autre chose que des « parfaits », représentent plus de 30% du gaspillage alimentaire annuel: trop gros, trop petits, tachés, difformes, etc.

Encore une fois, il suffisait non seulement d’y penser (car les bonnes idées manquent rarement) mais surtout de trouver la volonté politique, sociale ou commerciale pour oser prendre l’initiative.

Au Québec, on en a des exemples récents et remarquables: le tournant pris, à l’initiative de la chaîne d’alimentation Métro, vers l’utilisation systématique de sacs de provisions réutilisables. Cette habitude, déjà bien implantée dans plusieurs pays, n’arrivait pas à faire sa place ici: on en parlait depuis des années, un député provincial en avait même fait sa campagne personnelle, tout le monde préférait s’en remettre à la sensibilisation des consommateurs et aux choix individuels de ceux-ci. Jusqu’à ce que Métro décide de plonger sans plus attendre en fabricant ses propres sacs réutilisables (excellente idée de marketing: pourquoi pas joindre l’agréable à l’utile?) et en fasse systématiquement la promotion. Moins d’un an après, toutes les grandes chaînes d’alimentation avaient emboîté le pas (concurrence, quand tu nous tiens! Mais pour une fois, pour la bonne cause!) et il reste maintenant très peu de sacs en plastique qui ne soient pas devenus au moins « biodégradables » à des degrés divers.

Autre exemple: la décision audacieuse des autorités de l’Université de Sherbrooke de décréter unilatéralement (et de défrayer elles-mêmes) la gratuité du transport en commun pour tous leurs étudiants et leurs personnels. J’en ai parlé brièvement dans un blogue portant sur le leadership, c’est-à-dire la capacité de « voir demain dès aujourd’hui »: non seulement cette audace s’est révélée avantageuse pour l’Université même sur le plan financier (elle qui déboursait pourtant près d’un million par année pour offrir ce service qu’elle n’était en rien obligé d’offrir), mais elle a également eu pour conséquence de contribuer indirectement de manière significative à la revitalisation du centre-ville de Sherbrooke.

Revenons donc à nos « moches » de départ: oser distribuer des fruits et légumes qui devraient, a priori, être boudés par les consommateurs. Même si l’idée était pleine de « bon sens » au niveau de l’écologie, il fallait quand même le faire au niveau commercial!

Comment? Comme dans tellement d’autres domaines, en décolonisant nos esprits de consommateurs. Si nous avons « appris », à travers les années (et les campagnes de marketing!), que seuls les fruits et légumes parfaits étaient désirables, voire même mangeables (comme on a très longtemps « appris » que fumer était désirable et souhaitable), alors il est également possible d' »apprendre » autre chose. Et entre autres, que « les moches » sont non seulement mangeables, mais qu’ils peuvent même devenir désirables (le prix moins élevé jouant ici son rôle). Et ça a marché!

Les promoteurs de la campagne ont même poussé la chose un peu plus loin en développant carrément un logo commercial pour l’ensemble de ses produits non conformes. S’appuyant sur l’important symbole que représentent en France les « gueules cassées » (les militaires de la première Guerre mondiale défigurés au combat), ils ont créé le logo « Quoi, ma gueule? » qui, bien sûr, peut être compris de plusieurs manières, mais qui ont toutes en commun de questionner nos habitudes et nos préjugés spontanés.

Ce qui peut éventuellement être utiles à bien d’autres qu’aux pommes ou aux carottes atypiques!!!

Bref, décolonisons nos esprits et osons! Les domaines d’application de ces deux consignes sont proprement illimités!

 

Être « branché » ou non?

Je viens de lire trois livres intéressants et complémentaires sur le fameux rapport à nos « objets informatiques » (ordinateurs, tablettes, téléphones « intelligents », etc.). En voici un bref aperçu, histoire de vous mettre l’eau à la bouche ou de vous mettre sur des pistes nouvelles de réflexion…

Déconnectez-vous!

Ce livre de Rémy Oudghiri (Éditions Arléa, 2013, 208 pages) est une réflexion large, appuyée sur l’histoire, la littérature et la philosophie, sur le phénomène de « connexion » que vit de plus en plus notre société à tous les niveaux.

L’auteur, spécialiste de l’évolution des valeurs et des modes de vie à l’institut français Ipsos,  est bien placé pour analyser les phénomènes sociaux. Et ce qui m’a agréablement surpris, chez lui, c’est le recul dont il est capable face à cet espèce de tsunami que constitue l’informatisation et la numérisation croissante de notre monde : ni adversaire, ni adorateur de la technologie, il en constate les conséquences déjà visibles sur les humains et leurs comportements et plaide pour une reprise en main de nos vies, besoin essentiel déjà exprimé par les sages et les philosophes du 19e siècle, avant même le déferlement des innovations technologiques et un siècle avant l’apparition des ordinateurs!

La meilleure façon de vous en donner un aperçu est sans doute d’en énumérer les diverses sections :

  • La connexion et ses effets pervers (l’ère de la connexion généralisée, une addiction contemporaine, la perte du moment présent, l’oubli de l’humain, la disparition du sens)
  • Déconnectez-vous! Naissance d’un mouvement (la nouvelle tendance, Slow is beautiful, l’art de la fuite, les vertus de l’oisiveté, vers une société de la décroissance?, se déconnecter pour se reconnecter)
  • La déconnexion : un pratique intemporelle (Sénèque et le loisir studieux, rêver avec Rousseau, la vie simplifiée d’Henry David Thoreau, l’art de l’interruption selon Hermann Hesse, à la recherche de la vie authentique)
  • Rester soi-même (inventer de nouvelles règles de savoir-vivre, savoir prendre du recul : la leçon du 20e siècle, réintroduire la dimension humaine, être là sans y être, n’oublie pas de vivre)

Une présentation modérée, informée et séduisante des enjeux posés par la connexion croissante de nos sociétés si nous voulons continuer d’en être les acteurs plutôt que les victimes. Un livre facile à lire, bien écrit et stimulant.

J’ai débranché (Comment revivre sans Internet après une overdose)

Ce livre de Thierry Crouzet (Éditions Fayard, 2012, 307 pages) est essentiellement un témoignage personnel. L’auteur est un des gourous français des réseaux sociaux et l’auteur de nombreux livres sur les nouvelles technologies numériques, dont la plupart ont d’ailleurs été publiés en dehors des circuits traditionnels du livre papier. Blogueur quasi-professionnel (même s’il ne gagne pas d’argent avec son blog), il est un véritable passionné du numérique et concentre l’essentiel de sa réflexion et de son écriture sur l’impact de ces nouvelles technologies sur l’avenir du monde.

Devenu, au fil des ans, un terrible accro du Net, son corps le place au pied du mur en février 2012. Croyant faire une crise cardiaque, il est obligé de questionner son rapport à la Toile et c’est ce qui le conduit à décider d’une cure radicale : se débrancher totalement pendant six mois. C’est cette aventure personnelle qu’il raconte sous la forme d’un journal qui va de septembre 2010 à novembre 2011.

Je pensais bien me contenter de survoler le contenu, mais je me suis fais prendre! J’y ai retrouvé, sous des formes bien différentes, « mon semblable, mon frère » (Beaudelaire) : quelqu’un qui « pense tout le temps », qui se passionne pour l’avenir du monde et les enjeux contemporains, qui ne peut s’empêcher d’apporter sa contribution « pour (tenter de) changer le monde », qui choisit de se mettre en retrait de l’activité utile ou de la militance pour une période prolongée, qui est plongé dans tout le questionnement que cela entraîne (y compris avec ses proches et sa famille : il a une conjointe bien « groundée », Isa, et deux jeunes garçons, Émile et Thimothée), etc. Je ne pouvais m’empêcher de faire un certain parallèle avec mon exil volontaire actuel à Scotstown.

Ce livre n’est pas une réflexion d’ensemble (comme celle de Déconnectez-vous!) mais plutôt le récit, chargé d’anecdotes, de contradictions et d’émotions, d’une véritable cure de désintoxication. L’écriture est alerte et vivante, les textes courts, la démarche attachante. La compagne de l’auteur, Isa, sert régulièrement de contrepoint terre-à-terre aux envolées de son auteur de conjoint : un délice de lecture.

Revenu sur Internet au terme de sa cure, l’auteur n’a pas cessé de bloguer et de publier depuis, mais en gardant un certain nombre d’acquis de sa cure volontaire. Trois ans plus tard, il s’en explique d’ailleurs dans un récent blogue.

Débranché, mais pas déconnecté

Sous-titré « Mieux gérer son rapport aux technos pour retrouver l’équilibre dans toutes les sphères de sa vie », ce livre de Frances Booth (Les Éditions Transcontinental, 2014, 245 pages) est plutôt un outil pratique pour aider les personnes à mieux gérer leurs rapports quotidiens avec les divers outils numériques (courriels, médias sociaux, téléphones intelligents, Internet).

L’auteure, longtemps journaliste spécialiste des questions technos au journal britannique The Guardian, est maintenant consultante sur ces questions auprès de grandes entreprises. Publié par une maison d’édition qui se spécialise dans les livres de motivation et les manuels pratiques de type anglo-saxon « how to », ce livre (traduction de « The Distraction Trap ») ne m’attirait guère. Et sa méthode « en 9 étapes » n’avait rien pour me convaincre davantage!

Mais j’avais tort : l’auteure identifie fort bien le problème important de « distraction » qui est le résultat inévitable des nouvelles technologies numériques et elle en fait sa première partie (comment nous vivons, ce que nous avons perdu, pollution mentale : les quatre démons numériques). Et tout le reste du livre est consacré à développer notre capacité « d’attention » et de « concentration » grâce à de multiples conseils et à l’identification des principaux pièges à éviter. Au fond, ce livre se veut un outil pour permettre aux usagers des nouvelles technologies de « redevenir le chef d’orchestre de votre vie », pour reprendre le titre du dernier chapitre.

J’ai déjà été profondément surpris et stimulé par un livre que j’avais d’abord négligé pour des raisons semblables (livre de motivation autour de la méthode « how to ») : le livre de Joe Dominguez et Vicki Robins, Votre vie ou votre argent?, publié aux Éditions Logiques, est même devenu l’un des livres que j’ai le plus souvent recommandé aux personnes intéressées à questionner leur rapport à l’argent ou à la consommation.

Et même si mon enthousiasme en faveur de Débranché, mais pas déconnecté est loin d’égaler celui pour le livre de Dominguez et Robins, le livre de Frances Booth peut s’avérer très utile aux gens qui sont davantage intéressés par des moyens concrets pour régler certains problèmes que par la réflexion sur la place et les enjeux du numérique dans notre société. Mieux encore, la toile de fond qui sous-tend les « trucs » proposés par Booth rejoint tout à fait l’analyse plus globale que propose Oudghiri et l’expérience concrète que raconte Crouzet.

Allons-nous vers une consommation plus « responsable »?

Cette question, posée par une journaliste du Devoir, m’a obligé à faire le point : suis-je convaincu, en août 2014, que notre consommation au Québec s’est améliorée depuis 10 ou 15 ans et qu’elle est devenue plus responsable, voire plus frugale?

Premier constat : que veut dire « consommer mieux »?

Si la question semble simple, la réponse est fort difficile! Consommer mieux, est-ce :

  • consommer moins?
  • consommer à moins cher?
  • consommer de la meilleure qualité?
  • consommer de manière plus écologique?
  • consommer des produits bio ou naturels?
  • consommer des produits locaux?
  • consommer des produits plus « éthiques » ou « équitables »?

Évidemment, selon la réponse que l’on donne à la question, notre bilan de la consommation actuelle sera bien différent.

Second constat : les formes de « consommation alternative » sont multiples

Une des difficultés pour se faire un portrait fidèle de la situation réside dans le fait que la « consommation alternative » (comme terme générique pour regrouper les diverses formes mentionnées ci-dessus qui ne forment même pas une liste exhaustive!) prend de multiples formes : de l’agriculture urbaine à la réutilisation des matériaux, en passant par le covoiturage, les services d’échanges locaux ou SEL, le minimalisme et les cuisines collectives!

Comment déterminer avec précision ce qui fait partie ou non de cette « mouvance sociale » qu’est la « consommation alternative »? Et plus difficile encore, comment mesurer l’ampleur réelle de la participation à chacune des composantes de cette mouvance (puisque ces initiatives sont très souvent locales, peu structurées et réparties partout sur le territoire)?

Cet éclatement des formes, cette multiplication des initiatives locales et ce fonctionnement spontané par affinités sont autant de caractéristiques des mouvements sociaux actuels (voir le dossier « Voyage au cœur de la citoyenneté active » de Florence Sara G. Ferraris publié à la « une » dans Le Devoir du 2 août 2014) qui rendent l’analyse plus difficile et subjective, mais qui ne diminuent en rien l’importance de ces phénomènes.

Troisième constat : la situation actuelle est-elle passagère ou durable?

Depuis longtemps, les « modes » ou les engouements sociaux se succèdent; et de nos jours, de plus en plus rapidement. Il suffit de voir l’évolution de nos jouets électroniques.

La simplicité volontaire a véritablement été « à la mode » pendant quelques années au Québec, au début des années 2000. La place occupée dans les médias, les demandes d’entrevues ou de conférences, et même sa récupération pour la publicité commerciale (!) ne laissaient aucun doute à ce sujet. Par la suite, la popularité du sujet (et la curiosité due à la nouveauté) a diminué, sans que cela signifie pour autant que moins de gens s’y intéressaient ou la pratiquaient.

On pourrait multiplier les exemples : s’habiller dans les friperies a déjà été mal considéré, alors que depuis quelques années, cela fait plutôt « chic » dans certains milieux. Les activités ou les organismes d’échanges, avec ou sans argent, se sont multipliés, de même que les sites internet consacrés à de tels échanges : bazars, ressourceries, « Troc-tes-trucs », gratiferia, Craiglist, Kijiji, etc.

Les modifications en cours dans la façon de consommer, indéniables, sont-elles un tournant décisif et durable ou plutôt un courant social passager? Seul le temps le dira.

Quatrième constat : les conditions objectives sont favorables

D’autres courants « alternatifs » ont déjà existé, y compris par rapport à la consommation. On peut penser au mouvement « hippie » avec ses communes et son retour à la terre des années 70 : on les appelait alors « contre-culturels » plutôt qu’« alternatifs ». Et il est facile de constater, a posteriori, que ce courant social fut passager, même s’il laissa des traces culturelles qui contribuent encore aujourd’hui à nourrir les alternatives au modèle social dominant.

Mais les conditions sociales et économiques actuelles sont radicalement différentes de celles des années 70. Je crois personnellement que les conditions actuelles (crise économique des années 2007-2009 qui n’est pas encore véritablement résorbée nulle part, et qui est même encore très difficile dans plusieurs régions du monde; épuisement relatif de nombreuses ressources naturelles; crise grandissante liée aux changements climatiques; pression démographique croissante; mondialisation et émergence de nouvelles puissances économiques, etc.) sont objectivement favorables à une remise en question beaucoup plus profonde et durable des modèles de consommation qui ont eu cours depuis la seconde Guerre Mondiale.

Ces remises en question sont-elles déjà en cours? Indiscutablement, à travers d’innombrables initiatives et mouvements un peu partout sur la planète : simplicité volontaire, décroissance, villes et villages en transition,  buen vivir en Amérique latine, mouvement Slow, commerce équitable, micro-crédit, développement durable, casseurs de pub, etc.

Ces remises en question sont-elles suffisantes? Évidemment pas, non seulement parce qu’elles sont encore souvent individuelles et parcellaires, mais aussi parce qu’elles n’ont pas encore trouvé de moyens efficaces d’additionner les énergies multiples et dispersées pour développer une véritable synergie, ni non plus les arrimages nécessaires avec les forces sociales organisées (syndicats, mouvement communautaire, corporations professionnelles, partis politiques, institutions culturelles ou religieuses) qui pourraient relayer les revendications et les propositions à un niveau organisationnel.

Ces remises en question sont-elles suffisamment significatives pour pouvoir entraîner un changement social durable? J’aurais tendance à pencher vers le « oui », non pas tant en raison du degré d’enracinement et de développement des initiatives multiples actuelles, mais plutôt en raison des conditions (sociales et économiques) objectives qui me semblent favoriser un tel changement : pour moi, notre modèle de consommation dominant tira à sa fin, pour une foule de raisons, et de nouveaux modèles vont nécessairement devoir prendre la relève.

Et quels que soient ces nouveaux modèles, les multiples initiatives actuelles en sont, à mon avis, inévitablement au moins les précurseurs, plus ou moins lointains ou immédiats.

Cinquième constat : la clé ultime, c’est le changement au niveau de la « conscience »

Dans toutes ces initiatives comme dans tout changement social, ce ne sont pas les apparences extérieures, ni même toujours les aspects mesurables ou quantifiables qui sont le plus important : c’est le changement des consciences, individuelles et collective.

On peut manger moins de viande, ne plus avoir chacun sa voiture, se préoccuper de recyclage et de compost ou acheter des vêtements équitables sans que cela signifie nécessairement un changement social significatif, ni encore moins permanent. Un grand nombre de personnes se sont, à un moment ou l’autre,  senties interpellées par de tels comportements ou de telles « modes ». Mais tant qu’elles n’ont pas développé une conscience personnelle des enjeux, conscience qui les amène personnellement à modifier leur comportement, ces personnes demeurent à la merci des courants sociaux passagers.

Et ce n’est que lorsque suffisamment d’individus ont développé une telle conscience personnelle et les comportements qui en découlent que peu à peu se construit une sorte de « conscience collective », c’est-à-dire une évolution culturelle qui fait passer telle ou telle préoccupation ou valeur (le souci de l’environnement, par exemple, ou celui d’un commerce plus équitable, etc.) au niveau d’un trait culturel partagé par une communauté.

Au fond, la « conscience », c’est ce qui permet de passer de la « simplicité volontaire 101 » au niveau supérieur de la « simplicité volontaire 201 ou 301 ». C’est-à-dire d’un intérêt spontané et d’une exploration de « l’ABC » des diverses alternatives à un engagement plus profond et plus durable dans ce cheminement parce qu’on a pris la peine d’en identifier les racines et les enjeux, et de dépasser l’application mécanique ou superficielle de tel ou tel comportement suggéré ou attrayant.

Mark A. Burch, le principal promoteur de la simplicité volontaire au Canada anglais et l’auteur de La voie de la simplicité, pour soi et la planète (publié en français par Écosociété en 2003), vient d’ailleurs de publier The Hidden Door, Mindful Sufficiency as an Alternative to Extinction (Simplicity Institute, 2013, 271 pages). C’est, à ma connaissance, l’un des meilleurs efforts jusqu’ici pour développer cette réflexion approfondie sur les conditions et les conséquences d’une simplicité volontaire qui puisse dépasser le courant social passager. Et pour lui, le développement d’une vie de « pleine conscience » (mindfulness) et la découverte de la notion de « suffisance » (sufficiency) sont les piliers essentiels de toute remise en question durable de notre rapport à la consommation et à l’économie actuelle.

 

OUI, il est possible d’agir sur les changements climatiques!

ProchainVirageAvec les rapports du GIEC [1] qui s’accumulent, chaque fois plus alarmants sur les conséquences terribles qui attendent l’humanité si nous n’arrivons pas à maîtriser les changements climatiques, bien des gens ont développé l’une des deux attitudes suivantes : un sentiment d’impuissance devant des enjeux qui nous dépassent; ou bien carrément l’inconscience qui préfère s’enfouir la tête dans le sable!

Il est vrai que ce dossier n’est pas facile à saisir pour bien des gens. Comment croire à un réchauffement de la planète après l’hiver glacial et interminable que nous venons de connaître? Comment imaginer les conséquences concrètes d’un tel réchauffement sur l’alimentation, l’accès à l’eau potable, les tensions militaires entre pays, la survie des populations habitant au niveau de la mer? Pourquoi considérer comme urgents des problèmes dont les conséquences catastrophiques ne se manifesteront que dans 10, 25 ou 100 ans? Et pourquoi payer maintenant pour des bienfaits possibles qui ne seront accessibles que plus tard, pour nos enfants ou nos petits-enfants (le contraire absolu de notre mode de vie actuel : « profitez maintenant, payez plus tard! »)?

Pourtant, toutes les études arrivent maintenant aux mêmes conclusions que le rapport Stern (octobre 2006) qui concluait que les conséquences économiques de notre inaction pour contrer les changements climatiques seront infiniment plus coûteuses (dans un rapport de 20 pour 1 au moins) que les investissements importants qu’il faudrait accepter d’y consacrer dès maintenant. Plus nous tardons, et pires seront les conséquences et les efforts qu’il faudra consentir pour les minimiser!

Faut-il pour autant baisser les bras? Ce n’est certainement pas l’avis de Steven Guilbeault et de François Tanguay qui viennent tout juste de publier Le prochain virage, Propulser le Québec vers un avenir équitable et durable (Éditions Druide, 304 pages, mars 2014).

J’ai lu bien des livres et des articles traitant d’environnement, de développement durable, d’énergies et de changements climatiques. Et je me demandais, sans doute comme bien d’autres : pourquoi un nouveau livre?

Si j’ai choisi de vous en parler aujourd’hui, c’est parce que ce livre me semble particulièrement important et utile à ce moment précis des changements climatiques!

En effet, nous savons maintenant de façon certaine que nous n’éviterons pas les changements climatiques (pour y arriver, il aurait fallu agir beaucoup plus tôt et beaucoup plus radicalement que nos gouvernements ne l’ont fait) : ces changements sont déjà en cours (on le voit bien avec la fonte des glaces dans l’Arctique et l’Antarctique) et le mieux que nous pourrons maintenant faire (si nous acceptons enfin d’agir avec audace et célérité), c’est de limiter l’ampleur de ces changements, et donc des conséquences auxquelles il faudra faire face.

Mais il y a aussi une deuxième raison importante d’agir dès maintenant : nous préparer aux conséquences maintenant inévitables de ces changements climatiques, pour en minimiser l’impact aussi bien pour nous que pour l’ensemble des populations terriennes. Car plus nous serons prêts, mieux nous pourrons affronter les défis considérables auxquels nous serons confrontés.

Et comme la volonté politique des États de la planète semble encore bien en deçà de ce qui serait nécessaire et urgent (voir les résultats très décevants des conférences internationales consacrées à la lutte contre les changements climatiques), ce qui constituait le « Plan A », il nous faut maintenant nous rabattre sur le « Plan B », celui qui dépend davantage de nous sans attendre que les États prennent enfin leurs responsabilités.

C’est l’objet du nouveau livre de Steven Guilbeault et de François Tanguay. Prenant acte de la situation internationale, qu’ils connaissent mieux que personne pour avoir régulièrement suivi et participé à ces conférences mondiales sur le climat, ils font œuvre de pédagogie mobilisatrice en nous offrant un portrait particulièrement vulgarisé et dynamique de l’ensemble du dossier :

  • l’état actuel des changements climatiques
  • l’état actuel des négociations internationales
  • l’état actuel des politiques canadienne et québécoise en matière de changements climatiques
  • les défis que nous devons relever dès maintenant en matière d’énergie
  • les changements que nous pouvons (et devons) collectivement faire, sans attendre après nos gouvernements : le fameux « Plan B »
  • de nombreuses expériences concrètes qui se font déjà en ce sens (aussi bien ici qu’ailleurs dans le monde)
  • etc.

Ce qui est remarquable dans ce livre et qui, à mon avis, le démarque de la plupart des autres livres sur le sujet, c’est le ton simple et familier avec lequel les auteurs réussissent à nous faire partager leurs connaissances et leurs expériences : ce qui le rend particulièrement accessible et intéressant à lire (ce n’est quand même pas un roman… mais presque aussi captivant!).

En effet, que ce soit les fameuses rencontres internationales sur le climat, les expériences d’efficacité énergétique à l’échelle d’une municipalité entière ou les réactions aux augmentations des tarifs d’Hydro-Québec, c’est à travers leurs propres expériences concrètes de ces sujets que Steven et François nous en font découvrir les dessous et les enjeux qui s’y cachent. C’est ainsi que des sujets potentiellement arides ou abstraits deviennent au contraire concrets, simples, voire parfois palpitants!

Le défi des changements climatiques, au niveau planétaire, demeurera évidemment toujours considérable. Mais la lecture du Prochain virage, elle, non seulement vous aidera à mieux comprendre les véritables enjeux qui s’y jouent, mais surtout, elle vous redonnera espoir dans cet avenir immédiat qui est le nôtre : il y a déjà plein de choses intéressantes et positives que nous pouvons réaliser dans nos vies, nos quartiers et nos villes, dont plusieurs sont déjà expérimentées ici ou là. À nous d’y participer, de les proposer autour de nous et d’en faire, peu à peu, des priorités pour nos communautés.

Un peu à la manière des Villes, villages ou communautés en transition : faisons nous-mêmes, graduellement, individuellement et collectivement, la vie comme nous souhaitons (et que nous avons besoin) qu’elle soit…

Merci, Steven et François, de nous permettre d’y croire encore et d’y participer concrètement.

[1] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat composé de représentantEs de presque tous les pays membres de l’ONU. Leur cinquième rapport, en trois parties, a été rendu public le 27 septembre 2013 (premier volet), le 31 mars 2014 (deuxième volet) et le 13 avril 2014 (troisième volet).

Un groupe de simplicité volontaire à découvrir!

Nous avions rêvé, en fondant le Réseau québécois pour la simplicité volontaire ou RQSV en avril 2000, que le Québec se couvrirait d’équipes locales ou régionales qui, chacune à leur façon, feraient la promotion de la simplicité volontaire.

Même si de nombreuses équipes ont vu le jour et fonctionné au fil des ans, un peu partout et plus ou moins longtemps selon le cas, force est de constater qu’il ne reste plus qu’un seul « irréductible village », à la manière des valeureux Gaulois d’Astérix: le Groupe de simplicité volontaire de Québec ou GSVQ!

Né en même temps que le Réseau et concentrant ses activités dans la grande région de Québec, le GSVQ a réussi, malgré des périodes plus difficiles, à maintenir un niveau d’activités et d’interventions tout à fait remarquable, grâce à la fois à un bon noyau de simplicitaires persévérants et à une capacité de recruter de nouveaux membres intéressés non seulement à « consommer de la simplicité volontaire » (!) mais à y prendre aussi des responsabilités.

Presque 15 ans plus tard, il est impressionnant de naviguer sur leur site Internet et d’y trouver autant de ressources variées: bulletin Simplement vôtre dont on vient tout juste de publier le 30e numéro; riche centre de documentation écrite et audio-visuelle (documents téléchargeables et bibliographie, ou textes et vidéos, parfois en traduction); ensemble d’interventions dans les médias; etc.

D’ailleurs le GSVQ, dont Pascal Grenier est depuis le début l’un des principaux piliers, a bien d’autres cordes à son arc (ou fleurons à son palmarès)! En plus des nombreux ateliers, séries de cours et conférences qu’il a organisés depuis sa fondation, on peut dire que le groupe de Québec a été le premier initiateur des « colloques annuels » qui ont été organisés, presque chaque année depuis 2000: le premier comme le dernier de la série ont justement été organisés par eux à l’Université Laval, en octobre 2001 et en novembre 2013.

De plus, le GSVQ a produit, pendant plusieurs années et encore en 2013-2014, une émission de radio hebdomadaire d’une heure (faut le faire!) à la radio communautaire CKRL, En toute simplicité, animée actuellement par Jean Cloutier qui agit aussi, depuis le début de 2014, comme nouveau coordonnateur du GSVQ.

Enfin, loin de se contenter de propager des idées (même quand elles sont excellentes!), le GSVQ a depuis toujours cherché à réaliser des projets concrets ou à proposer des outils pour changer les comportements: partenariats avec des universitaires pour orienter des recherches sur des problèmes liés à la simplicité, recyclage de tasses ou de chandails pour publiciser la simplicité volontaire, fabrication et vente d’objets écologiques »: sacs réutilisables pour faire son marché (avant que les chaînes d’alimentation proposent leurs propres sacs!) composteurs domestiques (avant que la Ville de Québec prenne en charge cette question), écobarils, etc.

Ce côté « entrepreneurship » de nos amiEs simplicitaires de Québec (qui, avouons-le, agaçait un peu les intellectuels puristes de la simplicité volontaire de Montréal :-) !) a quand même connu du succès et contribué à autofinancer largement le travail du GSVQ. Celui-ci n’a d’ailleurs jamais hésité à partager généreusement les fruits de ses efforts avec l’équipe montréalaise du RQSV!

Bref, chapeau et longue vie au Groupe de simplicité volontaire de Québec! Et n’hésitez pas à les visiter sur le web: vous ne regretterez pas le détour.

Voir demain dès aujourd’hui!

LeadershipLe leadership, dans tous les domaines, se mesure très souvent à la vision et au courage : la capacité d’entrevoir dès maintenant, à travers le fouillis ou le brouillard du présent, les possibles ou les souhaitables de l’à-venir; et l’audace de mobiliser les personnes et les ressources nécessaires pour faire advenir ces possibles ou, mieux encore, ces souhaitables.

C’est vrai dans le sport : identifier et développer les capacités encore insoupçonnées d’un jeune ou voir le potentiel d’un groupe jusqu’ici peu performant et savoir tirer le meilleur parti de chaque membre de celui-ci.

C’est vrai dans la recherche scientifique : intuitionner une hypothèse non encore vérifiée, entrevoir un résultat possible et y consacrer les énergies permettant de valider ou d’infirmer clairement l’hypothèse, ou de réaliser l’objectif qui paraissait d’abord lointain ou inaccessible. L’un des exemples les plus éloquents en étant la « découverte » de la bombe atomique à laquelle les Américains ont choisi de donner une priorité absolue durant la Deuxième guerre mondiale.

C’est vrai au niveau économique et politique : oser penser différemment (« en dehors de la boîte » comme disent les Anglais) pour résoudre des problèmes jusqu’ici inédits. Comme les économistes entourant le président Franklin D. Roosevelt développant le New Deal pour répondre à la grande Crise de 1929. Ou  Tommy C. Douglas, le fondateur du Nouveau Parti Démocratique en Saskatchewan puis au Canada, qui développa les principaux programmes sociaux qui ont fait jusqu’à récemment la fierté du pays et son originalité face au grand voisin américain.

C’est vrai au niveau de la gestion publique : savoir dépasser la vision à court terme (généralement en fonction de la prochaine élection ou de la prochaine assemblée annuelle des actionnaires) pour mettre en place les décisions et les stratégies qui se révèleront « payantes » à moyen et à plus long terme.

Un exemple récent de cela est la gestion municipale de l’équipe de Projet Montréal dans l’arrondissement du Plateau Mont-Royal entre 2009 et 2013 : l’équipe du maire Luc Ferrandez a choisi de mettre ses promesses électorales à exécution (une rareté en politique, tous paliers de gouvernement confondus!), même si cela dérangeait bien des habitudes, des intérêts établis et parfois les simples citoyens. Quand on lui demandait s’il ne craignait pas de nuire ainsi à ses chances de réélection, il répondait immanquablement qu’il avait été élu pour réaliser un programme clairement proposé et qu’il laisserait les électeurs décider du résultat. Avec le résultat que toute son équipe fut réélue haut la main, malgré l’audace, la vision et… les dérangements/désagréments qui, en cours de mandat, faisaient craindre le pire!

Un autre exemple aussi probant milite en faveur de ce leadership fait de vision et de courage : celui de la direction de l’Université de Sherbrooke (dont le recteur était à l’époque le dynamique Bruno-Marie Béchard) qui, depuis l’automne 2004, a choisi d’offrir à tous ses étudiants et son personnel la gratuité du transport en commun grâce à une entente avec la Société de transport de Sherbrooke qui coûtait annuellement à l’Université près d’un million de dollars. Pourquoi diable une université décidait-elle de consacrer ainsi un million de fonds publics pour offrir un service dont elle n’était aucunement responsable? Folie ou vision? Incompétence ou courage?

Cette décision visionnaire s’est rapidement révélée encore plus « payante » qu’entrevu. Non seulement elle s’est révélée rentable financièrement pour l’Université qui épargna ainsi la construction (et l’entretien, et la gestion) de nouveaux stationnements rendus nécessaires par l’augmentation de sa clientèle, avec tous les bénéfices marginaux qui en découlent (qualité de l’environnement et de l’air, verdure autour de l’Université, etc.), mais elle s’est aussi révélée structurante pour la revitalisation du centre-ville de Sherbrooke! Grâce à la gratuité du transport, de nombreux étudiants et membres du personnel ont choisi de s’éloigner de l’Université (où les logements étaient devenus très chers) pour se rapprocher du centre-ville délaissé (où les logements étaient nettement plus abordables) et contribuer ainsi à la renaissance de celui-ci (nouveaux commerces et services pour répondre à cette nouvelle clientèle).

Leadership et pétrole

Tous ces exemples pour en arriver à un choix concret que le Québec devra bientôt faire : faut-il, ou non, explorer et exploiter les potentialités pétrolifères de notre territoire (sur Anticosti, dans le golfe du Saint-Laurent ou ailleurs)?

S’il faut en croire les auteurs du Manifeste pour tirer profit collectivement de notre pétrole publié hier, la réponse est évidemment positive. Mais s’il faut en croire le grand scientifique et écologiste canadien David Suzuki, la réponse est évidemment négative. En fonction de quel(s) critère(s) devrait-on choisir entre ces deux positions diamétralement opposées?

Précisément en fonction de ce leadership qui a le courage de sa vision de l’à-venir. Non pas d’un avenir inévitable et déjà tracé à l’avance, celui du Manifeste qui constate qu’il « ne [faut] pas rêver en couleurs : nous consommerons du pétrole pour encore longtemps! ». Mais en fonction d’un à-venir à choisir, à faire nous-mêmes, à bâtir en dehors des diktats de la finance internationale et des intérêts économiques dominants.

Bien sûr que le pétrole ne disparaîtra pas de nos vies demain matin! Mais si nous voulons qu’un jour il disparaisse (ce que nos gouvernements commencent à présenter, encore timidement, comme souhaitable, ne fût-ce qu’en raison des problèmes de plus en plus sérieux et coûteux entraînés par les changements climatiques), il faut bien commencer quelque part. Et si, comme nous sommes de plus en plus nombreux à le croire, le problème est URGENT, il ne serait sans doute pas inutile de commencer MAINTENANT!

Et c’est là que la vision et le courage interviennent. Car il faut savoir devancer l’opinion courante, les idées dominantes, les médias et les sondages. Il faut voir demain dès aujourd’hui. Il faut initier les changements qui seront forcément d’abord impopulaires. Il faut « amorcer la pompe » des transformations nécessaires : investir avec audace et détermination dans les solutions du futur, les énergies nouvelles et moins polluantes, les mesures de conservation ambitieuses, les programmes d’éducation et de sensibilisation innovateurs et systématiques. Le changement social fonctionne, lui aussi, selon le principe des saucisses fraîches : « Plus de gens en mangent parce qu’elles sont plus fraîches. Et elles sont plus fraîches parce que plus de gens en mangent! »

Les cercles vertueux fonctionnent comme les cercles vicieux : mais c’est la responsabilité du leadership (celui de nos dirigeants comme celui que chacun et chacune de nous peut exercer dans sa propre vie, sa famille, son entourage, son milieu de travail, etc.) de mettre la roue en marche dans un sens plutôt que dans l’autre.

Dison NON à l’exploitation du pétrole (et autres énergies fossiles) au Québec, même s’il y a là « de l’argent à faire ». Et même si cet « argent », on veut en faire profiter la collectivité, comme le proposent les auteurs du Manifeste d’hier.

Mais disons surtout, et d’abord, OUI au choix collectif et à la mise en marche, dès aujourd’hui, de ce projet de société post-pétrole qui est rendu chaque jour plus nécessaire et plus urgent.